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Tribunal khmer rouge : l'exaspération des victimes intensifiée par un clash avec la défense
Par Stéphanie Gée   
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05-12-2008
La Chambre préliminaire du tribunal khmer rouge examinait, jeudi 4 décembre, un appel, déposé par  le conseil de défense de Khieu Samphan, de la décision des co-juges d'instruction de rejeter sa requête de traduction en français de l'ensemble du dossier de l'ancien président du Kampuchea démocratique. La conférence de presse qui a suivi l'audience a donné lieu à une violente altercation entre une victime et l'avocat cambodgien de Khieu Samphan, qui a mis à jour l'exaspération de certaines victimes. Retour sur cet épisode mouvementé.


Le fond de l'affaire : la position de la défense
Les avocats de Khieu Samphan refusent d'aller plus avant dans la procédure, estimant les droits de leur client bafoués. Au coeur du problème, a rappelé le co-défenseur français, Me Vergès, "des dizaines de milliers de documents [en khmer] - quelque 60 000 - qui ne sont pas traduits". Or, a-t-il relevé, "on nous a fait observer qu'une partie avait été traduite en anglais et en français", mais qui compterait, selon lui, pour moins de 10% de la totalité des documents versés au dossier. "Je ne peux pas transformer mon co-défenseur [cambodgien] en interprète, il a autre chose à faire !"

C'est un Me Vergès offusqué et volontiers provocateur qui a ensuite ajouté : "On nous dit 'vous pouvez demander la traduction d'autres pièces', mais c'est se moquer de nous ! Comment demander de sélectionner des textes qu'on n'arrive pas à lire !" Il a également rejeté les cas de jurisprudence dans d'autres tribunaux pénaux internationaux, cités en audience par les co-procureurs, qui ne sont autres que "des cas où s'applique la procédure anglo-saxonne [...] quand ici prévaut la procédure inquisitoriale à la française et à la cambodgienne".

Me Vergès a affirmé accepter de "collaborer", comme l'ont appelé à le faire les co-procureurs, si toutefois on lui donne les moyens de collaborer. Vilipendant le tribunal pour son inefficacité et s'interrogeant sur l'usage fait de ses financements, notamment français ("près de 5 millions de dollars !"), il a également polémiqué sur des menaces que lui aurait, selon lui, adressées le parquet.  Tapant du poing sur la table, il a mis au défi les co-procureurs de le poursuivre. Dans un apparent accès de colère qui l'a conduit à bafouiller, il leur a lancé que telle démarche leur assurerait certainement "la célébrité"!

Il a aussi écorché la Chambre préliminaire pour avoir, plus tôt cette année, appelé Khieu Samphan à se séparer de son avocat français : "Une Cour qui conseille à un client de changer d'avocat, en quinze siècles d'histoire, ça ne s'était jamais vu en France!"

L'altercation entre partie civile et avocat
Devant l'insistance de membres du tribunal qui lui demandaient de céder la place aux co-procureurs, Me Vergès a redoublé de verve, dressé sur ses ergots, cherchant à provoquer en duel les magistrats qui attendaient patiemment leur tour dans l'audience.

C'est à ce moment qu'une victime a perdu patience. Déjà échaudée par les propos tenus par Khieu Samphan, 77 ans, lors de l'audience - il s'est étonné d'être poursuivi pour crimes contre l'humanité alors qu'il a toujours, a-t-il précisé avec véhémence, oeuvré pour le bien de son pays - cette femme a commencé à prendre à partie les avocats.

"Ils parlent entre eux et ils ne nous laissent pas parler ! Ce n'est pas une confrontation que nous voulons. Nous, victimes, sommes venues apprendre la vérité historique et informer la presse des souffrances que nous avons endurées sous les Khmers rouges, et savoir combien de personnes ont été tuées ! Hé, vous, l'avocat de Khieu Samphan, ne vous enfuyez pas, je veux vous poser une question !" "N'utilisez pas ce mot [enfuir], lui a virulemment rétorqué Me Sa Sovan. Si Khieu Samphan a tué, je ne suis pas responsable !" "Je n'ai pas dit que vous étiez en train de vous enfuir, je vous demande de rester ! Mes parents sont morts sous les Khmers rouges, et vous, vous défendez [Khieu samphan] !!!", a répliqué la femme, de plus en plus excédée. "Mes parents aussi sont morts !", a répondu l'avocat cambodgien. Dans une escalade d'invectives, les deux, fixant l'un vers l'autre un doigt réprobateur, ont dû être retenus par les forces de sécurité pour que l'incident ne dérape pas davantage...

Les arguments du parquet
Quand fut venu le tour des co-procureurs de parler, William Smith a immédiatement tenu à préciser  qu'ils ne désiraient "pas faire le procès dans les médias mais uniquement dans la salle d'audience". Il a ensuite clarifié le fait que le parquet n'avait formulé aucune menace à l'encontre de la défense en vue de changer les avocats, appelant à témoin celles et ceux qui avaient assisté à l'audience.

Estimant que l'appel de la défense ne vise qu'à retarder la procédure, les co-procureurs ont jugé lors de l'audience l'équipe de défense "compétente" pour participer à la procédure et l'ont rappelé à son devoir de collaborer avec le tribunal.

William Smith a par ailleurs corrigé certains propos de Me Vergès, indiquant ainsi qu'il n'existait dans le dossier de Khieu Samphan "qu'approximativement 3 000 documents, et non 60 000". Quant  à sélectionner ceux à faire traduire impérativement, il a suggéré à la défense de s'appuyer sur l'index des documents relatifs au dossier et disponible dans les trois langues officielles du tribunal : khmer, français et anglais. Il a aussi rappelé que la défense avait "intentionnellement refusé une mise à sa disposition d'un traducteur à plein temps".

Des victimes qui disent perdre foi dans le tribunal
Enfin, les dix victimes, pour la plupart candidates au statut de partie civile auprès du tribunal, qui arboraient un T-shirt "Je suis une partie civile", ont pu s'asseoir à la table. "S'il vous plaît, ne jouez pas avec les âmes de 1,7 millions de morts !, a supplié le premier d'entre eux à intervenir. Ce qu'on a vu est un cirque, un théâtre !" Cet orphelin des Khmers rouges, privé d'éducation et de futur, vivant aujourd'hui dans la pauvreté, a, tremblant, menacé d'appeler des membres d'Al-Qaeda, un groupe islamique terroriste, pour venir "faire le travail" si jamais le tribunal ne lui rendait pas justice.

Plusieurs se sont  à sa suite indignés avec colère de l'attitude "inacceptable", selon eux, de Me Sa Sovan et ont appelé le tribunal à le révoquer. Un autre a estimé que davantage de responsables khmers rouges devaient être mis en examen, disant ne pas croire que seules cinq personnes puissent porter la responsabilité des crimes commis sous le Kampuchea démocratique.

Ils ont d'une seule voix expliqué que leur confiance dans les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) s'amenuisait face aux énièmes délais, aux allégations de corruption, à l'insuffisance des ressources disponibles et au manque d'information sur les progrès effectués par les CETC. Elles ont donc pressé le tribunal d'accélérer la procédure, mis en examen et victimes vieillissant.

La Chambre préliminaire rendra sa décision à une date ultérieure non communiquée.

 


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