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Enquête : les Cambodgiens en savent encore peu sur le tribunal khmer rouge
Par Stéphanie Gée   
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21-01-2009

© John Vink / Magnum

Prosrae Leu (Cambodge Kompong Cham), le 10 octobre 2006. Des ONG comme Khmer Institute for Democracy (KID) se déplacent de demeure en demeure, dans les villages, pour fournir directement aux Cambodgiens des informations sur le tribunal chargé de juger les anciens responsables khmers rouges
© John Vink / Magnum 

Les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) constituent le dernier espoir pour les victimes du régime khmer rouge de voir les grandes injustices et pertes dont elles ont souffert être formellement reconnues. La mise en place en 2006 de ce tribunal hybride a ainsi généré chez les Cambodgiens des attentes considérables... D'où l'intérêt de s'assurer qu'ils soient convenablement informés des procédures en cours et comprennent les enjeux et limites des CETC. Des chercheurs du Projet pour les populations vulnérables du Centre des droits de l'Homme, attaché à l'université américaine de Berkeley (Californie), sont ainsi venus prendre un instantané au Cambodge, en septembre 2008, afin de mesurer la connaissance des habitants au sujet des CETC, leur niveau d'accès à ce type d'information et leur désir de justice et de réparations. Une enquête dont les résultats ont été présentés mercredi 21 janvier à Phnom Penh sous le titre "So we will never forget" ("pour que nous n'oubliions jamais").

 

Un tribunal qui a encore à faire connaître ses activités
Sur l'échantillon de 1 000 adultes, sélectionnés au hasard dans 125 communes du Cambodge, ils sont 39% à ignorer tout des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), 46% à en avoir une connaissance "limitée" et 15% une connaissance plus ou moins importante, selon ce nouveau rapport. Quand il a été demandé aux sondés de dire précisément combien de personnes avaient été arrêtées et attendaient d'être jugés au moment de l'enquête, seuls 10% ont pu donner la bonne réponse : cinq. Et quand il leur fut demandé de nommer les cinq mis en examen (Khieu Samphan, Duch, Nuon Chea, Ieng Sary et Ieng Thirith), seuls 3% d'entre eux sont parvenus à les identifier. Néanmoins, plus de la moitié des interviewés ont été capables de définir le statut de "tribunal mixte" des CETC.

Au-delà de la connaissance des CETC, celle du régime khmer rouge pose tout autant question, notamment chez ceux nés après le régime khmer rouge. Aujourd'hui, soit près de 30 ans après la chute du Kampuchea démocratique, les deux tiers de la population (68%) ont moins de 30 ans et des lacunes incommensurables sur ce chapitre noir de l'histoire de leur pays. Et le peu qu'ils en savent ils l'ont appris uniquement par le biais de proches. Or une connaissance limitée de ce qui s'est passé sous le régime khmer rouge peut avoir un impact sur le sens que les Cambodgiens donneront à la procédure devant les CETC. Ce, même si le désir d'en apprendre plus existe, la majorité estimant qu'il n'est pas trop tard pour découvrir cette période.

Le travail de dissémination de l'information à renforcer
Seuls 4 des 1 000 Cambodgiens interrogés, lesquels ont vécu sous les Khmers rouges, ont participé à une activité en lien avec les CETC au cours de l'année précédant l'entretien, tandis que 64% disent n'avoir rien entendu au sujet du tribunal au cours du mois précédent. Depuis 2007, nombre d'ONG mènent des campagnes de sensibilisation sur le tribunal à travers le pays et encouragent les victimes à y participer. En novembre 2008, l'Unité des victimes du tribunal avait déjà enregistré 2 500 plaintes et demandes de constitution de parties civiles.

"Ce qui se produit souvent [dans le cadre de tribunaux jugeant des crimes internationaux], c'est que l'argent ne va pas aux programmes de sensibilisation alors qu'il est si important que les gens comprennent ce qui se passe et que leurs attentes sont grandes. Il est besoin de les éduquer autant qu'il se peut", plaide Eric Stover, l'un des auteurs du rapport.

Une perception positive des CETC
Globalement, les Cambodgiens interviewés attribuent au tribunal de très bonnes notes. Ainsi, près des deux tiers veulent croire que ses juges se montreront équitables et/ou que le tribunal sera neutre. Près des trois quarts disent avoir confiance dans les CETC pour rendre justice aux victimes du régime khmer rouge et à leurs familles. Et par "justice", ils entendent l'établissement de la vérité (pour 43% d'entre eux) et un procès "équitable" (37%). Ils sont 71% à estimer que les CETC aideront à restaurer la confiance au Cambodge et 67% à croire qu'elles contribueront à promouvoir la réconciliation nationale.

Il est à noter que presque la moitié des sondés a confié vivre mal la cohabitation avec d'anciens membres khmers rouges dans la même communauté, voire sous le même toit. Quatre sur cinq avouent nourrir des sentiments d'animosité envers les Khmers rouges qui ont commis des violences. Plus de 70% n'hésitent pas à dire qu'ils aimeraient les voir souffrir et un tiers à affirmer qu'ils aimeraient pouvoir se venger. Un tiers seulement affirme avoir pardonné aux bourreaux d'hier. "Le passé n'a pas été enterré", insiste Patrick Vinck, l'un des auteurs du rapport.

Par ailleurs, il apparaît que la majorité d'entre eux ne fait pas confiance aux tribunaux cambodgiens, évoquant le coût élevé d'une démarche en justice à quoi s'ajoute le paiement de pots-de-vin. "La façon dont les Cambodgiens perçoivent le système judiciaire national pourrait ainsi affecter la façon dont ils considèrent les CETC", soulèvent les auteurs de l'enquête.

Autre élément mis en valeur dans le rapport : les préoccupations du quotidien l'emportent sur le besoin de justice. Ainsi, 83% des sondés ont répondu que leur priorité était l'emploi et, quitte à choisir, ils sont trois sur quatre à déclarer qu'il est plus important de se concentrer sur les problèmes auxquels font face au quotidien les Cambodgiens plutôt que de s'intéresser aux crimes commis sous les Khmers rouges. Dans le même temps, neuf sur dix estiment que les Khmers rouges doivent rendre des comptes pour les crimes qu'ils ont commis, et en premier lieu leurs hiérarques, pour la moitié des sondés. Et quand on leur demande qui devrait les juger, les CETC ne recueillent que 9% des réponses, contre 58% pour le gouvernement cambodgien actuel.

Des réparations pour tous
Quant aux réparations qu'accorderont les CETC, qui seront collectives, symboliques et morales, 53% avancent qu'elles devraient être offertes sous une forme qui puisse rejaillir sur le quotidien des Cambodgiens : 26% estiment que celles-ci devraient se traduire par une aide à l'agriculture, 23% par la mise en place de services sociaux, 22% par un soutien financier et 17% par la condamnation des responsables des violences passées. La majorité pense que les réparations devraient être octroyées à la communauté dans son ensemble. Et qui devra payer la facture ? Ils sont 64% à répondre le gouvernement cambodgien, 22% les leaders khmers rouges et 10% la communauté internationale.

S'il y avait des recommandations à faire...
Près d'un tiers des sondés, se voyant offrir l'opportunité de formuler des recommandations au tribunal, a exprimé le souhait qu'il accélère la tenue des procès, alors qu'en septembre 2008, l'ouverture du premier procès, celui de Duch, était encore dans les limbes. Un peu plus de 20% demandent qu'il travaille de manière équitable et transparente, et 11% qu'il punisse ceux qui ont commis des atrocités sous le régime de Pol Pot.

Quant aux auteurs du rapport, ils appellent les CETC à notamment résoudre immédiatement et efficacement la question d'allégations de corruption et le manque de transparence, à améliorer ses efforts de sensibilisation et sa communication, à travailler avec le ministère cambodgien de l'Education pour créer du matériel pédagogique sur ce thème qui pourrait être utilisé dans l'enseignement primaire et secondaire. Aux donateurs et à la société civile, ils leur suggèrent de trouver les moyens de soutenir davantage les CETC pour mieux informer les Cambodgiens sur son mandat et ses activités, de les aider à définir ce que seront les réparations dans le contexte cambodgien et encore de promouvoir les discussions au sein des communautés où la cohabitation avec d'anciens Khmers rouges reste tendue. Enfin, pour ce qui est du gouvernement cambodgien, ils l'encouragent à mener une étude générale du système pénal national afin qu'il intègre l'héritage des CETC et mette fin à la corruption, et à poursuivre son travail avec la société civile pour intégrer cette douloureuse page d'histoire au programme scolaire, "le système éducatif cambodgien ayant jusque-là échoué à instruire les jeunes sur les crimes des Khmers rouges".
 


Une étude d'opinion amenée à se poursuivre

Les auteurs du rapport - Phuong Pham, Patrick Vinck, Mychelle Balthazard, Sokhom Hean et Eric Stover - si de nouveaux financements sont trouvés, devraient reproduire l'exercice, au moins après la tenue du premier procès et avant la fin du processus. L'objectif : donner une voix aux survivants de crimes de masse et étudier les attitudes envers la paix, la justice et la reconstruction sociale, et conseiller les principaux acteurs du processus en leur offrant des instantanés des besoins de la population, effectués à différentes périodes car les opinions évoluent.


Ne pas créer d'attentes qui seront déçues
Eric Stover a estimé dangereux la mise en place d'un programme en faveur de la constitution des parties civiles au sein des CETC alors que les fonds pour le soutenir sont insuffisants. "Cela créée de grandes attentes qu'il faut ensuite satisfaire. C'est un problème grave. Cela serait terrible de l'arrêter maintenant. Encore une fois, on en revient à la question des financements..." Au vu du nombre de victimes que compte le pays, cela relève du challenge, a ajouté en écho son collègue  Patrick Vinck.


Les Cambodgiens en faveur des CETC, selon plusieurs enquêtes passées
Plusieurs enquêtes d'opinion menées avant 2006 ont montré un fort soutien de la population à l'établissement des CETC, rappelle le rapport "So we will never forget". Un sondage conduit par Open Society Justice Initiative en 2005 estimait à 62% le nombre de personnes en faveur de la création du tribunal. En février 2008, soit 19 mois après la mise en place des CETC, l'Institut républicain international (IRI) établissait à son tour que 71% des Cambodgiens avaient connaissance de l'existence de ce tribunal et que 69% approuvaient les procès d'anciens dirigeants khmers rouges. Enfin, en octobre 2008, une enquête de l'Institut khmer pour la démocratie (Kid) démontrait que 94% des Cambodgiens interrogés lors d'une enquête soutenaient les procès d'anciens Khmers rouges.

 


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1 Commentaire
Par Anonyme 2009-01-22 17:58:36
Stéphanie Gée ecrit le 21/01/09:
"Les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) constituent le dernier espoir pour les victimes du régime khmer rouge de voir les grandes injustices et pertes dont elles ont souffert être formellement reconnues."
Comment peut-on être aussi aveugle?
Xavier d'ABZAC

Pour lire la tribune de Xavier d'Abzac sur ce sujet, cliquer ici
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Une étude d'opinion amenée à se poursuivre

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Ne pas créer d'attentes qui seront déçues
Eric Stover a estimé dangereux la mise en place d'un programme en faveur de la constitution des parties civiles au sein des CETC alors que les fonds pour le soutenir sont insuffisants. "Cela créée de grandes attentes qu'il faut ensuite satisfaire. C'est un problème grave. Cela serait terrible de l'arrêter maintenant. Encore une fois, on en revient à la question des financements..." Au vu du nombre de victimes que compte le pays, cela relève du challenge, a ajouté en écho son collègue  Patrick Vinck.
 
Les Cambodgiens en faveur des CETC, selon plusieurs enquêtes passées
Plusieurs enquêtes d'opinion menées avant 2006 ont montré un fort soutien de la population à l'établissement des CETC, rappelle le rapport "So we will never forget". Un sondage conduit par Open Society Justice Initiative en 2005 estimait à 62% le nombre de personnes en faveur de la création du tribunal. En février 2008, soit 19 mois après la mise en place des CETC, l'Institut républicain international (IRI) établissait à son tour que 71% des Cambodgiens avaient connaissance de l'existence de ce tribunal et que 69% approuvaient les procès d'anciens dirigeants khmers rouges. Enfin, en octobre 2008, une enquête de l'Institut khmer pour la démocratie (Kid) démontrait que 94% des Cambodgiens interrogés lors d'une enquête soutenaient les procès d'anciens Khmers rouges.

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