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Le tribunal khmer rouge offre une tribune aux juristes en herbe du Cambodge
Par Stéphanie Gée   
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27-03-2009

Universite de droit et sciences economiques - Phnom Penh ©Vandy Rattana

Phnom Penh (Cambodge), le 20 mars 2009. Finale du 1er concours de plaidoiries et d'éloquence, à l'Université de droit et de sciences économiques de Phnom Penh, à l'occasion de la Fête de la francophonie
©Vandy Rattana

Le tribunal khmer rouge s'est retrouvé sur le banc des accusés à l'Université royale de droit et de sciences économiques de Phnom Penh. Les étudiants de droit avaient, selon le camp qui leur avait été désigné, soit à le défendre, soit à le condamner, dans le cadre, du 16 au 20 mars 2009, de la première édition d'un concours de plaidoiries et d'éloquence. Des débats qui se sont déroulés en français - pour célébrer la Fête de la francophonie - ce qui a souvent empâté la langue de ces juristes en herbe, qui ont égrené les arguments repris ici et là dans les médias, avec parfois des raisonnements autant pertinents que dérangeants. Nous avons assisté à trois de ces joutes oratoires dont la finale qui s'est offerte comme président du jury le co-juge d'instruction du tribunal khmer rouge, Marcel Lemonde.


Un tribunal utile ou inutile ?
L'utilité du tribunal a été dessinée à grands traits par les jeunes orateurs qui ont déroulé des listes à la Prévert : "trouver la justice", "rechercher la vérité", "ne pas laisser les coupables en liberté et mettre fin à la culture d'impunité", "renforcer le système judiciaire", "refermer ce chapitre noir et l'inscrire dans l'Histoire pour les jeunes générations et afin que cela ne se reproduise plus", "être un capteur de l'attention nationale et internationale", "soigner les traumatismes des survivants", affirmer "la stabilité du Cambodge", etc. Un élève relèvera pour sa part un avantage tout pragmatique à la création des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Après avoir cité les noms de deux personnes de la faculté de droit embauchées par la juridiction hybride, il déclare tout à trac, le visage illuminé par un sourire : "C'est une opportunité d'emploi pour nous juristes !".

En face, leurs contradicteurs ne se démontent pas. "Les CETC échoueront à mettre un terme à l'impunité", "les obstacles politiques et juridiques sont nombreux", "le mandat du tribunal est limité : il doit se tenir au Cambodge, ne juge que la période allant du 17 avril 1975 au 6 janvier 1979 et n'a mis en examen que cinq personnes !", "le mélange de juges cambodgiens et internationaux et l'usage de trois langues officielles au tribunal complexifient le processus", etc... "Croyez-vous qu'on puisse trouver la justice dans ces conditions ?", interroge un étudiant sur le ton de qui ne veut pas se laisser duper. "Et pourquoi juger Duch [l'ancien patron du centre de torture S-21] avant les autres, qui, âgés, sont prêts de mourir dans leur cellule ?" "Et la corruption ? Et la mauvaise communication du tribunal ? Les citoyens sont mal informés... C'est une catastrophe !" "Et les problèmes de financement ? Et la lenteur de la procédure ?" Ceux qui plaident en faveur du tribunal peinent parfois à donner la réplique. "Comment pouvez-vous déjà dire que ce tribunal est voué à l'échec ?"  

Des étudiants qui exercent leur libre arbitre

De sa petite voix fluette, une étudiante revient sur la question du nombre de mis en examen. "Vous pensez qu'ils n'étaient que cinq à diriger le pays alors ? Non, il faut trouver les autres responsables, il ne faut pas laisser tomber la demande de monsieur... euh... Comment déjà ? Ah, de M. Robert !" En face, on rit sous cape et on lui souffle le nom du co-procureur international : "M. Robert Petit !" Elle ne se laisse pas désarçonner et poursuit. "Et si on faisait comme une conciliation entre les victimes et les anciens Khmers rouges, ça ne coûterait pas d'argent ! On fait bien ça dans le droit du travail, entre les employés et les employeurs, pourquoi pas dans ce cas-ci ? Enfin, je ne préfère pas vous en dire plus, on n'a pas encore étudié, en cours, la conciliation !"

A la sortie de ces duels de sélection, les étudiants dans l'assistance assurent, la main sur le cœur, qu'ils auraient opté pour le camp en faveur du tribunal si on leur avait laissé choisir. En insistant un peu, toutefois, quelques étudiants admettent sans ambages être plutôt des détracteurs des CETC.

"Trop d'argent a été dépensé pour ce tribunal alors que seule une poignée de personnes a été mise en examen et alors que le pays est pauvre !", lâche Sambo, en 3e année. "Et pourquoi les avocats des parties civiles ne sont pas payés par le tribunal comme ceux des accusés ?", renchérit à ses côtés Keam, sur un ton réprobateur. Leur consœur Revatey, solide stature et français bien articulé, ne mâche quant à elle pas ses mots. A 20 ans, sous des dehors de jeune fille bien élevée que l'on croirait timorée, elle assène un "c'est un tribunal politique !". Elle s'explique : "Les Nations unies et les Etats-Unis encouragent ce tribunal car ils veulent faire perdre la face à la Chine qui, elle, ne veut absolument pas de ces procès car elle a soutenu les Khmers rouges ! Et quand la Chine fait des dons au Cambodge, le tribunal rencontre des problèmes... C'est comme un jeu entre les grandes nations. Or il ne faut pas mélanger la politique et le droit ! Ce qui est important c'est que ce tribunal soit efficace et ses acteurs animés d'une bonne volonté" Sans surprise, on retrouve Revatey en finale... dans le camp des contempteurs du tribunal.

Balle au centre et avantage à l'accusation
Pour ce procès blanc, organisé cette fois-ci dans un amphithéâtre de l'université, Revatey et sa collègue stigmatisent les magistrats cambodgiens des CETC, qui n'ont, selon elles, rien à y faire. "Ils sont mal formés, il y en a même un qui ne serait pas diplômé, et ils sont affiliés au parti au pouvoir, le PPC !" Avec un sens critique aucunement inhibé, elles s'acharnent : "A quoi sert-il ce tribunal ? A renforcer notre système judiciaire, nous dit-on, mais il y a d'autres moyens de le faire !"

Le camp des supporters défend alors le caractère "original et unique" du tribunal et le respect du "droit à un procès équitable". "La paix et la justice sont indi.. indisss.. - la jeune fille bute en vain sur le mot. Son collègue vient à sa rescousse : "in-di-sso-cia-ble" ! Elle reprend : "On ne peut pas laisser aux mains des internationaux ce procès alors qu'ils connaissent mal notre histoire et notre droit !" Pour tordre le coup aux critiques qui pleuvent du camp adverse, son collègue déclare doctement et droit comme un "i" : "Il n'y a pas de justice absolue mais relative !"

Revatey revient à la charge et fait alors le procès des Nations unies : "L'Onu a longtemps reconnu les Khmers rouges comme détenteurs du siège de la représentation cambodgienne et maintenant elle pousse pour que ces procès aient lieu. Pourquoi avoir changé de position ? Les Nations unies sont-elles vraiment indépendantes ?" Et elle repart sur les accusations de corruption qui entachent la juridiction hybride. Le camp d'en face : "C'est une accusation grave et en tant que juriste vous devez l'étayer avec des preuves. En avez-vous ?", demande le garçon avec l'air grave d'un instituteur qui a pris en faute un élève. "Et si l'Onu a reconnu les Khmers rouges, c'est normal car ces derniers ont trompé tout le monde en donnant à leur régime le nom de Kampuchea 'démocratique'", fait-il observer contre toute attente.

Encore trop tôt pour juger le tribunal
Le juge Lemonde, en sa qualité de président du jury, intervient. A l'adresse des contestataires : "Vous avez été sévères avec les juges cambodgiens - mauvaise réputation, manque de compétences, d'indépendance, corruption... - mais que pensez-vous des juges internationaux ?" Les deux filles lui tiennent tête. La première glisse un "personne n'est parfait", qui déclenche des rires dans la salle, et la seconde dissipe tout doute : "Nous ne croyons pas que l'Onu soit indépendante et ait une bonne volonté dans la création de ce tribunal !" Plus tard, elle questionne avec assurance la partie adverse : "Croyez-vous que les juges internationaux soient justes et efficaces ?". Son audace amuse. Marcel Lemonde s'affaisse légèrement sur son siège, sourire en coin. Il aura le mot de la fin pour rendre le "verdict".

"Je suis obligé de déclarer vainqueurs ceux qui affirment que le tribunal est injuste, déclare le co-juge d'instruction des CETC. C'est un déchirement. Mais je pense qu'il est plus facile de l'attaquer que de le défendre. Si le tribunal est juste ou non, ce que j'aurais dit c'est : on verra après ! Il est un peu prématuré de porter un jugement sur la justice qu'il peut rendre ! [...] Ce procès pourra être qualifié de juste s'il respecte les règles du procès équitable, s'il est compréhensible et si son travail est compris de tous." La justice n'est pas parfaite, a-t-il convenu, et d'ailleurs un tribunal donne rarement satisfaction à tout le monde. Défendant la tenue de ces procès au Cambodge même, sans quoi cela n'aurait aucun sens, il a rappelé que les juges n'étaient pas des historiens mais étaient là "pour rendre la justice". Marcel Lemonde a enfin exprimé le souhait que "ceux qui participent à ce tribunal le fassent de leur mieux pour l'ensemble des Cambodgiens et de l'humanité"... et également celui que ceux qui défendent le tribunal l'emportent au prochain concours d'éloquence.



Egalement sur Ka-set
Marcel LemondePetit cours sur le tribunal khmer rouge avec le co-juge d'instruction M. Lemonde : qui fait quoi ? (17-03-2009)

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