
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 21 avril 2009. Une grosse pluie a interrompu l'audience lors du neuvième jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum Neuvième journée du procès de Duch mardi 21 avril, et comme le sentiment d'un enlisement dans l'évocation du centre de sécurité M-13, au terme d'une journée chaotique et avec l'espoir que, le jour suivant, on entrera enfin dans le vif du sujet, S-21, et que les problèmes de traduction seront mis sur la table en audience. Si le témoin Chan Khan, un ancien gardien de M-13, a semblé plus décontracté que la veille, on a eu droit à un avocat des parties civiles fraîchement débarqué voulant reprendre le sujet depuis le début, une avocate des parties civiles rabrouée pour ne pas respecter la décision de la Chambre de première instance, des juges sommés par les parties de faire leur travail, ou encore une courte interruption d'audience causée par un orage fracassant et rendant inaudibles les débats.
Chan Khan a continué d'apporter des réponses à géométrie variable - il déclare au co-procureur international adjoint que les fosses dans lesquelles étaient détenus les prisonniers en contenaient entre quatre et dix puis, la minute suivante, entre dix et vingt... A sa décharge, les questions que lui posent magistrats et avocats internationaux souffrent d'erreurs de traduction en khmer patentes qui sèment chez lui la confusion. Le témoin, qui s'est retrouvé adolescent mobilisé pour servir la révolution khmère rouge en devenant garde à M-13, accuse, en fin de journée, une fatigue compréhensible.
"M-13 n'était pas une école mais une prison khmère rouge !" Me Khan, co-avocat britannique du groupe 1 des parties civiles, absent les deux premières semaines du procès de Duch, demande à l'accusé de confirmer que les conditions de détention à M-13 étaient "cruelles et haineuses". Duch ne le rate pas : "Je note aujourd'hui votre présence, un nouveau visage !", glisse-t-il. Me Khan insiste : "Il est juste de dire que les conditions de détention dans les fosses étaient particulièrement difficiles ?" Duch l'achève : "Tout à fait, elles étaient même cruelles ! M-13 n'était pas une école mais une prison khmère rouge !!!"
Devant le ton qui se fait un peu plus acerbe de l'avocat, Me Roux, le co-avocat international de Duch, interpelle la chambre afin qu'elle demande à son confrère "d'être moins agressif et plus respectueux envers l'accusé". "Nous sommes dans une enceinte de justice et non pas sur un ring !", ce à quoi Me Khan rétorque : "Monsieur le président, je ne porte pas de gants !" Le président de la Chambre fait alors observer à ce dernier que certaines de ses questions ont déjà été posées en cours d'audience. Peu après, en réponse à une question de Me Khan, Duch reprend cette rengaine : "Je l'ai déjà dit cent fois mais, comme vous êtes nouveau, je vais répéter !"
La cour appelée à prendre des décisions Me Studzinsky, co-avocate allemande du groupe 2 des parties civiles, obtient la parole et décide d'interroger le témoin sur la base d'une interview de Chan Khan faite par le Centre de documentation du Cambodge (DC-CAM). Le juge Lavergne lui remémore que la chambre a annoncé qu'une décision ultérieure sera prise quant à l'utilisation en audience des documents du DC-CAM, suite à un incident ayant questionné la fiabilité d'un document de cette ONG lu par les juges le 7 avril.
Un orage éclate alors, dont le bruit tonitruant est amplifié par le toit de zinc recouvrant la salle d'audience, un matériau mal approprié en pays tropical... Les juges se débarrassent de leurs casques où les traductions sont retransmises, entraînant une pause forcée d'une dizaine de minutes, le temps que le ciel se fasse plus clément.
Le débat reprend sur l'admissibilité en audience des documents issus du DC-CAM. Me Roux se jette dans la polémique. "Malgré les mérites que nous reconnaissons au DC-CAM, cette organisation n'a jamais été une instance judiciaire", rappelle-t-il, en écho à ce qu'il avait déjà dit le 7 avril. "Toutes les garanties de procédure ne figurent pas dans ces documents, ce à quoi s'ajoutent des problèmes de traduction. [...] Il est temps de remettre les choses à l'endroit, dans le bon ordre. Ces documents sont par erreur dans le dossier, ils n'auraient jamais dû s'y trouver !", lâche-t-il, ajoutant attendre des décisions précises de la Chambre sur ces questions.
Tout aussi avide de directions de la cour, Me Canonne, co-avocat français du groupe 3 des parties civiles, pose alors clairement le problème devant les juges : "Très respectueusement, M. le président, je crois qu'il serait d'une bonne administration de la justice qu'une fois pour toutes, oui ou non, la Chambre nous dise si les documents du DC-CAM pourront être utilisés ou pas ! [...] J'insiste encore une fois tout particulièrement sur la nécessité de nous dire comment nous devons faire maintenant et pour l'avenir ; faute de quoi, demain, après-demain, dans une semaine, dans trois mois, nous en serons encore, pardonnez-moi l'expression, à ergoter sur les mêmes difficultés !"
Pour toute réponse, le président de la Chambre appelle les parties à dorénavant l'informer au préalable quand elles veulent se référer à un document en audience. Perdu dans ces débats de procédure, le témoin affirme quant à lui ne pas se souvenir de l'entretien qu'il a accordé à un enquêteur du DC-CAM il y a quelques années, auquel Me Studzinsky fait référence. Peu importe, cette dernière reprend là où elle s'était arrêtée, en continuant de se baser sur ce document... et est stoppée dans son élan par le président de la cour. Alors, contre toute attente, le bureau des co-procureurs annonce vouloir soumettre un document à la considération des juges, toujours concernant M-13, ce qui sera abordé mercredi.
Duch n'en a "pas dit assez" A Me Canonne de jouer les interrogateurs. Il tente de mettre en avant le rôle de "guide", au-delà de celui de formateur, que jouait Duch auprès de ses recrues adolescentes à M-13, et avec certaines desquelles, de l'aveu de l'accusé, il a établi des liens d'affection. Partant, l'avocat lui demande s'il a envisagé, un jour, "de dire à son organisation que l'on pouvait aussi rééduquer les prisonniers, les former à la nouvelle société, plutôt que de les éliminer" purement et simplement. Duch ne répond pas à la question, expliquant qu'il n'était alors pas permis d'enseigner la logique ou la Déclaration des droits de l'Homme aux prisonniers, et répétant le principe selon lequel ne pas suivre les ordres équivalait à signer son arrêt de mort.
Me Roux donne le mot de la fin de cette journée d'audience à son client, lequel évoque sa "promesse", celle d'écrire un document "d'une vingtaine de paragraphes" pour évoquer ses crimes commis contre les gens de cette commune où se situait M-13, et leur demander pardon. Il ajoute qu'il essaiera de trouver les moyens de "confesser" à son peuple car, souligne-t-il, il n'en a "pas dit assez".
Egalement sur Ka-set
Des victimes des Khmers rouges réactivent 25 ans plus tard leurs plaintes (18-06-2008)
- Procès de Duch : deux témoins... sans importance ? (20-04-2009) - L'ancien Khmer rouge Duch évoque la torture avec sang froid et mène la danse à son procès (08-04-2009) - La plainte contre l'oubli des horreurs khmères rouges (23-04-2008)
|
Par SISOMBAT
Par kool
Par SAY