Phnom Penh (Cambodge), le 10 mai 2002. Prak Khan, ancien interrogateur khmer rouge à S21, lors du tournage du film documentaire de Rithy Panh "S-21, la machine de mort khmère rouge" ©John Vink/Magnum Troisième subordonné de l'ancien directeur de S-21 à passer à la barre, Prak Khan a formulé, mardi 21 juillet, des accusations précises contre Duch, malheureusement trop souvent étayées par un seul exemple. Les juges ont quant à eux relevé plusieurs contradictions entre sa déposition et des déclarations qu'il a antérieurement faites, ce qui laisse l'impression d'un récit devant la Chambre de première instance "reconstruit", qui se serait nourri de ce qu'il a pu entendre au cours du procès. A plusieurs de ses propos, l'accusé a semblé afficher une certaine incrédulité, esquissant des sourires amusés.
Un huis clos "inapproprié" Avant d'entendre le nouveau témoin, le président a fait savoir que la séance à huis clos de la veille, dont l'objet était une requête du bureau des co-procureurs visant à considérer une demande de la défense pour ce qui est de prévenir les témoins de leur droit à éviter l'auto-incrimination, avait été "inappropriée". "La Chambre de première instance continuera de veiller à ce que les témoins pouvant présenter un risque d'auto-incrimination reçoivent le soutien juridique voulu. [...] Quant à la défense, elle ne doit plus prévenir les témoins de leur droit à garder le silence quand ils viennent déposer." Un enfant jeté par-dessus l'étage Prak Khan, 58 ans et l'oreille droite en moins, prend place. Le président lui rappelle ses droits et obligations en tant que témoin. Il a un avocat, qui ne lui sera pas d'une grande utilité. Il a rallié la révolution vers la fin 1972, dans une section agricole avant de se voir plus tard affecté à la 703e division. Après la prise de Phnom Penh, le 17 avril 1975, il est affecté comme main d'œuvre à la rizière, à Prey Sar qui, "à l'époque, ne dépendait pas de S-21, affirme-t-il plus tard, mais de la 703e division". Fin 1975-début 1976, il ne sait plus très bien, il est envoyé à S-21 où il devient un "garde ordinaire", sentinelle placée à l'extérieur de l'enceinte du centre de sécurité. Au juge Ya Sokhan, qui endort l'assemblée tant ses questions sont longues à venir, le témoin décrit les allées et venues de prisonniers transportés par camions. Prak Khan dit avoir vu des enfants arrêtés à S-21, et raconte à ce propos un incident : il a vu Dek Bou, un chef des gardes, prendre des mains d'une prisonnière vietnamienne son jeune bébé et "le jeter par-dessus l'étage supérieur". "Après, on m'a fait enterrer le corps du nourrisson." Le 16 juin, Duch avait nié que des enfants aient été jetés par-dessus les étages. "Cela n'a jamais été fait !", s'était-il alors exclamé.
"Savez-vous quand des prisonniers de guerre vietnamiens ont-ils été arrêtés ?" "Je ne suis pas très sûr mais je pense que cela s'est passé vers la fin 1976 ou au début 1977." Il pense qu'il y en a eu "plus d'une centaine" incarcérés à S-21. Quelle formation pour être interrogateur ? Fin 1976, le simple garde est rattaché, à l'intérieur de S-21, à l'équipe d'interrogateurs des détenus, le "groupe de la mastication". "Je ne sais pas qui a pris la décision [...]. Au départ, il n'y avait pas vraiment de formation à proprement parler. J'ai simplement observé les interrogateurs pour voir comment ils faisaient et, après un ou deux mois, j'ai été autorisé à interroger à mon tour, tout seul." Il perfectionne, bien plus tard, ses connaissances en la matière lors de courtes séances de formation "à l'école politique de Duch". Et l'accusé, affirme-t-il, en était l'instructeur. Quid des méthodes d'interrogatoire et de torture enseignées, en partie par Duch ? "On nous apprenait comment torturer les prisonniers pour faire en sorte qu'ils ne décèdent pas sinon nous ne pouvions plus obtenir leurs aveux et risquions d'être punis. Nous avons aussi été formés à la manière de fouetter les prisonniers, aux électrochocs, à la manière de les battre avec des cannes ou d'utiliser un sac plastique pour les faire suffoquer."
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 21 juillet 2009. Prak Khan, lors de son témoignage, au procès de Duch ©Stéphanie Gée
Les règles auxquelles étaient liés les interrogateurs, se souvient-il, étaient de ne pas faire succomber un détenu sous les coups et de faire attention à ce que personne ne s'évade. Pour ce qui est des prisonniers, résume-t-il, "on leur disait de ne pas faire de bruit, de ne pas jurer, de ne pas crier de slogans, ou de crier quand ils étaient torturés." Des règles disciplinaires "constamment rappelées lors des séances d'études". Quant à la terminologie "KGB", "CIA" ou "ennemis vietnamiens", les "réseaux de traîtres" : "tout cela, c'est Duch qui nous l'a enseigné." Pour déterminer qui des détenus était ennemi ou coupable, l'accusé leur ressassait que "du moment que quelqu'un avait été arrêté par le Parti et emmené à S-21, cette personne était un ennemi". L'accusé aurait interrogé une détenue Son groupe dit de la mastication s'occupait d'interroger "rigoureusement tout détenu qui refusait de répondre", lequel détenu, concède Prak Khan, avait déjà été torturé et portait des blessures sur le corps mais n'avait pas encore livré les aveux attendus de lui. Le témoin affirme alors avoir vu l'accusé interroger lui-même un prisonnier. Il s'agissait d'une femme, qui sera ramenée inconsciente dans sa cellule à 3 heures du matin. Il a assisté à cet incident car il lui avait été demandé d'être de faction à la porte de cette pièce. "Je n'ai pas vu très clairement ce qui se passait. Je crois que [Duch] a simplement interrogé cette détenue et que ce sont d'autres qui l'ont torturée." Duch a-t-il donné des ordres pour la torturer ? Prak Khan ne sait pas. L'accusé avait, le 16 juin, catégoriquement réfuté un tel récit : "Je ne pense pas qu'un tel événement ait pu avoir lieu à S-21". Des coups de fil de Duch... En principe, rappelle le témoin, un interrogateur était seul avec le détenu, et personne ne venait assister. "Mais parfois, Duch passait à proximité et posait des questions pour savoir si le prisonnier avait avoué ou non puis il repartait". Prak Khan explique avoir reçu les instructions sur les détenus à interroger "parfois par un message écrit [de la main de l'accusé], qui m'était remis par un messager, parfois par téléphone", des appels qui pouvaient être donnés par Duch. L'information surprend, vu que le témoin était un simple interrogateur. Une fois les interrogatoires terminés, il en rendait compte à son chef de groupe. Le juge s'étonne : "Au co-juge d'instruction, vous avez dit que lorsque les aveux du prisonnier étaient terminés, vous les envoyiez soit à Chan [Mam Nay, chef des interrogateurs], soit à l'accusé. Or, maintenant, vous nous dites que vous les envoyiez à votre chef de groupe. Pourquoi cette différence dans vos déclarations ?" "Cela dépendait du réseau. Je remettais les aveux à mon chef de groupe et c'est lui qui les transmettait ensuite soit à Chan soit à Duch", se justifie le témoin. "50 à 60% des détenus n'ont pas été interrogés" Pour ce qui est de l'interrogatoire des femmes détenues, sans menottes ni bandeau sur les yeux, il devait se dérouler portes et fenêtres grandes ouvertes et avec un interrogateur se tenant à bonne distance d'elles pour éviter tout comportement licencieux, détaille Prak Khan. Une majorité des prisonniers ne passait pas par la case interrogatoire. "Probablement, 50 à 60% des détenus n'ont pas été interrogés car on manquait d'interrogateurs or il fallait beaucoup de temps pour qu'un interrogatoire arrive à son terme." Effectivement, l'exercice variait entre un et plusieurs mois, précise-t-il. Des tortures que sur autorisation, selon le témoin "Aviez-vous besoin de demander la permission avant d'infliger des tortures ?", s'enquiert le juge. "En règle générale, l'interrogateur n'avait pas le droit de torturer qui ce soit, sauf instruction spécifique de Duch en ce sens." "Et si le détenu ne donnait pas d'aveux complets, l'interrogateur pouvait-il torturer ?" "Nous ne pouvions utiliser la torture que lorsque nous en avions l'ordre", s'obstine le témoin. Et ces ordres de l'accusé, ajoute-t-il à nouveau, "étaient normalement donnés par téléphone ou oralement". A nouveau, un tel détail arrache une moue dubitative de Duch. "Quel genre de violences était infligé aux détenus ?" "Je préfère ne pas répondre." Témoin de prélèvements de sang sur les détenus Prak Khan assure avoir vu pratiquer sur des détenus des prélèvements de sang, à destination des hôpitaux pour les soldats blessés. "Pour un détenu, cinq sacs de sang avaient été prélevés jusqu'à ce que cette personne soit moribonde", détaille-t-il. Il est curieux qu'il ait pu observer cela en détail, en 1977-1978, même de manière occasionnelle, lorsqu' il marchait "près du bureau du personnel médical". De toute façon, Duch reconnaît désormais que cette pratique a eu cours à S-21. Un témoin influencé par les récits entendus en audience ? "L'équipe médicale de S-21 comptait-elle des femmes ?" "Oui, il y en avait." Il le sait car il y a été hospitalisé, dit-il. "Est-ce que l'une de ces femmes s'appelait Nam Mon [une partie civile venue déposer et qui s'est présentée comme infirmière à S-21] ?" "C'est possible..." "Comment pouvez-vous souvenir du nom de Nam Mon ?" "Je me souviens de ce nom car elle est venue témoigner ici devant la Chambre." "Pouvez-vous nous dire si elle était bien un membre du personnel médical de S-21 ?" "A la façon dont elle a parlé, j'étais convaincu qu'elle l'était mais je ne peux pas l'affirmer avec certitude car je ne me souviens pas de son nom." "A S-21, y avait-il des cellules pas suffisamment hautes pour qu'on puisse se tenir droit ?" "Oui, c'était dans chaque cage d'escalier, sous les marches [...] aménagé soit pour emmagasiner des choses soit pour y placer des détenus." Prak Khan a-t-il également entendu ce détail en audience, lors de la déposition, le 7 juillet, de la partie civile Lay Chan ? Des contradictions La juge Cartwright revient sur un incident observé et rapporté par le témoin, une prisonnière interrogée et torturée jusqu'à l'évanouissement, en présence de Duch. Et elle essaie d'en vérifier la véracité avant de lâcher : "Lors d'une précédente déposition, vous avez dit que c'était l'accusé Duch qui avait infligé des décharges électriques à cette femme. Est-ce exact ?" "Oui, Duch à l'époque était directeur. Ce n'est pas lui qui a été torturé." Et il dit ne pas savoir s'il a donné l'ordre de la torturer. "Vous dites donc que vous avez pu entendre clairement Duch, que vous pouviez voir dans la pièce, et vous confirmez aujourd'hui que c'était Dek Bou qui infligeait des décharges électriques à cette femme. C'est bien cela ?" "Oui, c'est bien Dek Bou qui a torturé la détenue..." Plus tôt en audience, il avait reconnu ne pas avoir été le témoin de scènes où l'accusé pratiquait la torture.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 21 juillet 2009. Duch, attentif aux déclarations de son ancien subordonné Prak Khan ©Stéphanie Gée Et la Néo-zélandaise de soulever une autre contradiction. "Plus tôt, aujourd'hui, vous avez dit ne pas avoir vu de femmes enceintes à la prison. Mais, dans une déclaration antérieure, vous avez parlé d'une femme enceinte qui aurait accouché à la prison..." Prak Khan donne une réponse qui ne fait aucun sens avant d'admettre que, aujourd'hui, il ne peut plus confirmer ce qu'il a dit précédemment. Des contacts entre Duch et Prak Khan Son collègue français choisit d'interroger le témoin sur ses contacts avec Duch, du temps où il était interrogateur. "Je devais être en contact avec lui [Duch] parce qu'il était la personne à qui je rendais compte constamment. [...] Les contacts avec lui étaient donc passablement fréquents." "Avez-vous eu souvent des contacts téléphoniques avec Duch ?" "Ils n'étaient qu'occasionnels." L'accusé suivait la progression des interrogatoires, explique le témoin, et donnait des directives notamment pour les prisonniers importants dont les confessions étaient attendues. Le juge Lavergne tente de lui faire dire, avec beaucoup de mal, si ces instructions pouvaient impliquer le recours à toute forme de violence. Le témoin esquive jusqu'à finalement reconnaître ce point. Un témoin qui ne s'incrimine pas Et lors des formations que Duch leur dispensait, "on leur apprenait à mettre des aiguilles sous les ongles" des détenus, souligne Prak Khan, afin de provoquer une douleur aiguë sans mettre en danger de mort la victime. Sur ce sujet, le témoin se garde bien de s'incriminer, comme on le lui a indiqué, et déclare ainsi : "Je n'ai pas participé à la torture mais j'ai vu comment d'autres [interrogateurs] ont torturé jusqu'à ce que les détenus en perdent connaissance". Duch, ajoute-t-il, leur avait conseillé "l'approche légère pour humilier les ennemis par le traitement qu'on leur réservait", qu'il s'agisse de les obliger à manger leurs propres excréments ou de se prosterner devant l'image d'un chien, cite-t-il en exemples. Le juge Lavergne lui demande : "Avez-vous vu Duch participer à certains interrogatoires ?" "Non, je ne l'ai pas vu." S'il l'a vu agir ainsi, c'était en coup de vent. "Il venait et repartait", ajoutera le témoin. L'accusé, le 16 juin, a assuré ne pas avoir participé aux interrogatoires de prisonniers et ne s'être jamais rendu dans les salles d'interrogatoire. Des règles du Santebal Le magistrat fait apparaître à l'écran le tableau noir, présent au musée Tuol Sleng, sur lequel sont inscrites les dix règles du Santebal (bureau de sécurité politique, S-21), à l'adresse des prisonniers : "Réponds à ce qui t'est demandé, ne t'en écarte pas", "Réponds immédiatement aux questions sans réfléchir", "Quand on t'électrocute, ne crie pas"... "Tout manquement à ces règles te vaudra dix coups de rotin et cinq décharges électriques". Le procès-verbal de la reconstitution indique que, selon Prak Khan, ces règles apparaissaient dans toutes les salles, écrites au mur ou sur un tableau noir. Le témoin confirme : "Ces règles devaient être bien en vue dans toutes les salles d'interrogatoire afin d'exercer une pression psychologique sur les prisonniers". Il ne reste aujourd'hui rien de ces écritures et tableaux et, fait observer le juge Lavergne, "l'accusé a contesté cette affirmation lors de la reconstitution" arguant que si ces règles avaient existé elles se seraient retrouvées dans les carnets des interrogateurs qui ont survécu ou dans les manuels de torture. Duch, en audience, avait ainsi affirmé que ce tableau avait fait son apparition après l'arrivée en 1979 des Vietnamiens, soucieux de faire œuvre de propagande en noircissant les méfaits du régime khmer rouge pour mieux justifier leur intervention militaire. Le magistrat fait lever l'accusé pour vérifier si le témoin l'a bien reconnu. Et Him Huy ? Enfin, resté la veille sur sa faim, le juge Lavergne lui demande si, dans son souvenir, Him Huy, autre membre du personnel de S-21 qui l'a précédé à la barre, était présent à S-21 jusqu'aux derniers jours d'existence du ce centre de sécurité. Mais Prak Khan ne s'en souvient pas. Au terme de cette journée, la crédibilité du témoin est bien mise à mal...
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