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Procès de Duch : un mot pour un autre... la traduction dans tous ses états !
Par Stéphanie Gée   
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28-04-2009

Kar Savuth©John Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 28 avril 2009. Kar Savuth, co-avocat de Duch, qui prendra le relais de François Roux les jours prochains
©John Vink/ Magnum

Les problèmes de traduction ont de nouveau émaillé les débats de cette treizième journée du procès de Duch au point d'occulter une partie de l'interrogatoire de l'accusé par les co-procureurs sur la question de la création de S-21, devenu pleinement opérationnel en octobre 1975. Quant aux parties, elles ont fait part de leur impatience à voir certaines questions posées en début de procès enfin tranchées par la Chambre de première instance. Une impression de désorganisation se dégage des audiences, parties pour s'étirer sur de longs mois...


Duch et S-21
En juin 1975, Duch a suivi à Phnom Penh une formation politique. Quand le juge Lavergne lui demande si son écœurement pour le travail policier, sa prise de conscience, à M-13, que les confessions recueillies ne reflétaient que partiellement la vérité et le fait qu'un de ses proches avait des liens de parenté avec Lon Nol sont des informations qu'il a consignées dans la biographie qu'il lui a alors été demandé de coucher sur le papier, Duch répond ne pas en avoir fait mention. Et pour cause, explique-t-il, cette formation visait à célébrer "la grande victoire du 17 avril" (prise de Phnom Penh par les Khmers rouges) et ce qui était attendu des participants était d'exprimer leurs "sacrifices pour la collectivité", leur "engagement à reconstruire un pays socialiste" et à poursuivre leur travail. Ils n'avaient par ailleurs besoin de nommer que leurs parents proches or le lien compromettant que Duch comptait dans sa généalogie concernait la femme d'un parent éloigné de sa mère, qui était une nièce de Lon Nol.

De sa propre initiative, Duch a ordonné la construction de cellules individuelles au lycée Pohnea Yat, sans attendre la décision de ses supérieurs. Quant à convertir un établissement scolaire en centre de détention et d'interrogatoire - après plusieurs déménagements de S-21, en avril 1976, sur décision de Duch, les détenus sont finalement transférés dans les locaux de ce lycée, aujourd'hui le Musée du génocide de Tuol Sleng - l'accusé n'y a vu qu'un aspect pratique. Et si S-21 s'est trouvé mieux doté en équipements que M-13, l'ancien centre qu'il dirigeait, c'est que le lot d'appareils photo et d'enregistrement, de machines à écrire, de photocopieuse ou encore de projecteurs était un legs de la division 703, a souligné l'accusé.  

Les questions en suspens
Me Canonne, co-avocat du groupe 3 des parties civiles, s'interroge, après la première pause, sur la date à laquelle la Chambre de première instance rendrait sa décision sur la question de l'utilisation ou non des documents produits par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) en audience. Le président fait valoir que cette "question complexe" nécessite "une réponse complète par écrit avec des références à un ensemble de règles, règlements et jurisprudences" et que, par conséquent, "le délai nécessaire doit être étendu". La décision sera annoncée après l'interruption des audiences, soit lors de la troisième semaine de mai, précise le président.

Et quid du problème de l'interprétation, surenchérit l'avocat français. La Chambre en a pris note, lui répond le président, ajoutant que cette décision relève de la discrétion de la Cour et de la partie administrative du tribunal et qu'une lettre à cet effet sera communiquée à l'administration, avec copie envoyée à l'ensemble des parties.

L'urgence à régler cet épineux problème se pose avec acuité au retour de la pause déjeuner. Le président de la chambre fait, en khmer, une annonce, traduite en anglais et donc en français, comme suit : "La Chambre n'a pas l'intention de programmer des audiences en juillet et en août..." Quelques sourcils s'arquent en signe d'étonnement. La juge Cartwright s'empresse de rattraper la bourde commise par les traducteurs : Non, la chambre "n'a pas l'intention de suspendre les audiences en juillet et en août" !

Me Roux, le co-avocat international de Duch, saisit la balle au bond : "J'attire à nouveau l'attention de la Chambre. Nous sommes dans un processus judiciaire. Est-ce que vous réalisez les conséquences dramatiques que nous risquons d'avoir sur certaines déclarations de l'accusé ou des témoins quand, après interprétation, on a quelque chose de totalement inversé ?!"

Duch, un "autodidacte" dans les techniques de torture
En réponse au co-procureur international, Alex Bates, qui lui demande s'il a ouvertement exprimé, en 1975, son envie d'être soulagé de toute activité de sécurité auprès de ses supérieurs en tentant de se faire affecter au ministère de l'Industrie, Duch cite un proverbe khmer : "Est-il nécessaire d'éplucher un oignon pour en voir le cœur ?" "Je n'avais pas besoin de le dire. [...] Je n'ai pas osé le dire."

Peu après, Alex Bates demande à Duch s'il constituait, selon lui, le candidat idéal pour diriger S-21, au vu de son "expérience éprouvée des interrogatoires d'ennemis après quatre ans à la tête du centre M-13", de son "excellente mémoire des dates, lieux et noms", et de la loyauté envers le Parti communiste du Kampuchea qui lui était reconnue. Réponse de l'accusé : "J'étais un membre ordinaire du Parti... Après, je ne peux pas me juger moi-même ! Je ne peux pas me souvenir de tout mais, si j'ai été sélectionné, c'est en raison de mon expérience en matière d'interrogatoire. [...] Après, il est difficile pour nous de dire ce que [les dirigeants khmers rouges] pensaient alors de moi !"

 

Journalistes - Proces Duch ©John Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 28 avril 2009. Salle de presse, sans climatisation, pour les journalistes cambodgiens couvrant la treizième journée du procès de Duch aux CETC
©John Vink/ Magnum


Quand le procureur britannique l'interroge sur ceux qui l'ont personnellement formé aux techniques de torture, en dehors de son ancien supérieur Vorn Vet, Duch signale tout d'abord "le régime de Lon Nol", dont les inspecteurs de la police judiciaire passaient à tabac les prisonniers khmers rouges, puis "le régime français", qui torturait les membres du Parti travailliste vietnamien, et enfin dit s'être penché sur "la théorie de Mao Tsé Toung qu'il a décrite dans son livre", reprise d'un grand guerrier chinois, et selon laquelle "vous devez bien vous connaître et bien connaître votre ennemi, alors vous ne serez pas vaincu au cours de cent batailles ! [...] Quant à la substance, je dirais que la véracité dans les exposés des uns et des autres était de 50, de 30 voire de 10% en fonction des personnes. Donc, moi, j'ai appris tout seul, j'étais autodidacte ! [...] Personne ne m'a appris. Il n'était pas question de formateurs américains ou chinois mais, pour ce qui était de frapper, j'ai appris des Français et de la police de Lon Nol."

Le bureau des co-procureurs pris en faute... de traduction
Le co-procureur international présente alors en audience des exemples de confessions, datant d'avant la création de S-21, et annotées en marge de la main de Duch. Des annotations dont le bureau des co-procureurs a établi des traductions en anglais et en français. Un document issu du cabinet des co-juges d'instruction et dont la traduction par le bureau des co-procureurs pose problème à Me Roux, car les co-procureurs sont "partie au procès" et donc pas objectifs, argue-t-il. Cette traduction fait débat au point que le juge Lavergne en vient à demander à Alex Bates de clarifier le point qu'il veut soulever. Leur intention, explique le Britannique, est de montrer que Duch annotait déjà à l'époque (septembre 1975) les confessions et ordonnait, en marge de celles-ci, de torturer des personnes et d'écraser en miettes les ennemis. "Des annotations qui permettent de mieux comprendre son rôle."

Un problème de traduction finit de réduire à néant la démarche du co-procureur. Quand la traduction simultanée parle de "poursuivre sans relâche", la traduction proposée par les co-procureurs du verbe figurant dans le document original en khmer offre "écraser en miettes", relève vivement Me Roux. Son client s'en mêle. "'Ecrasé' : je n'ai jamais employé ce mot dans cette annotation !" L'erreur de traduction du khmer vers l'anglais est confirmée. L'avocat français assène le coup de grâce : "Ce n'est pas neutre de changer un mot par un autre !". Et il suggère que lorsqu'une des parties traduit elle-même des documents, qu'elle prévienne la chambre en indiquant la mention "traduction libre" et en précisant si elle été faite en interne ou par le DC-Cam. Sur quoi Me Werner, co-avocat du groupe 1 des parties civiles, rappelle que "toute traduction faite par DC-Cam ne doit pas être considérée comme étant une traduction externe dans la mesure où un accord existe entre la Section d'appui judiciaire et le DC-Cam s'agissant de la traduction de documents".

L'audience est levée.
 


Les juges annoncent un calendrier des débats à venir
La Chambre de première instance a annoncé qu'elle communiquera, vendredi 1er mai, un nouveau calendrier des débats pour les mois de mai et juin, ce qui devait être annoncé vendredi 24 avril. "Nous sommes dans une phase d'expérimentation, et nous devons débattre pour trouver les solutions aux différentes questions soulevées par les parties concernées", a justifié le président de la cour, tout en indiquant que les parties seraient alertées deux à trois semaines à l'avance des dates de déposition des témoins et experts.  


Départ inopiné de Me Roux
Le co-avocat international de Duch a annoncé son absence mercredi 29 et jeudi 30 avril, étant appelé en urgence par le juge de la mise en état du Tribunal spécial pour le Liban, qui tiendra sa première audience le 29 avril à La Haye pour décider de la prolongation de la détention ou de la mise en liberté des quatre généraux actuellement détenus, lesquels soulèvent l'irrégularité de leur détention. Me Roux en a effet été nommé chef du bureau de la défense de cette juridiction internationale et, a-t-il précisé, en raison de la brièveté du délai, il n'a pu faire venir sa remplaçante, laissant le soin à son confrère cambodgien, Me Kar Savuth, de représenter seul l'accusé en son absence.


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