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Un ancien membre du personnel de S-21 plus causant, un président trop bavard
Par Stéphanie Gée   
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16-07-2009

Him Huy ©John Vink/ Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 10 mai 2002. Him Huy, ancien garde Khmer Rouge à la prison de Tuol Sleng durant le tournage du film documentaire "S-21, la machine de mort khmère rouge", par Rithy Panh
©John Vink/Magnum

La Chambre de première instance a réglé les temps de parole impartis à chaque partie dans un objectif de meilleure efficacité, un principe que les juges devraient peut-être également appliquer à eux-mêmes. Le président Nil Nonn aura mobilisé, jeudi 16 juillet, plus des trois quarts de cette première journée d'audition du témoin Him Huy - laissant ainsi la portion congrue à ses collègues -, et avec des questions dont l'intérêt n'a pas toujours été compris. Le témoin, ancien membre du personnel de S-21, n'a quant à lui pas joué au chat et à la souris, à l'instar du chef des interrogateurs Mam Nay qui l'a précédé à la barre. Il ne dit cependant pas tout...


C'est quoi ce document ?
Him Huy, qui a aujourd'hui mis la veste et les lunettes, commence à déposer, regard baissé. Après quelques instants, Me Werner, co-avocat du groupe 1 des parties civiles, s'inquiète auprès du président que le témoin semble lire un document et demande de quoi il s'agit. Le témoin assure n'avoir aucun document. Pour lever tout doute, Nil Nonn envoie un greffier vérifier la table du témoin d'où il sort une liasse de documents. Him Huy est-il pris en faute ? Non, après vérification, il s'agit d'une transcription de son interrogatoire par les co-juges d'instruction qui lui a été remise la veille par la Chambre.

Des fonctions non négligeables
Combattant khmer rouge, ce n'est que fin 1976 que Him Huy est envoyé à S-21 - "J'ai demandé ce que j'avais fait de mal pour être envoyé là-bas ?" - mais quelques jours plus tard, il est nommé au poste de garde. Par la suite, il a été affecté à la réception des prisonniers, qui se déroulait à l'extérieur du centre de sécurité, à des arrestations et au transport des détenus déjà interrogés vers le lieu d'exécution Choeung Ek. La plupart des arrestations auxquelles il a procédé sont intervenues à Phnom Penh mais il arrivait que son équipe fasse le déplacement en province pour collecter des personnes déjà arrêtées. Des opérations dont il recevait les instructions de Duch et de son adjoint Hor. Le modus operandi était le suivant : les personnes qui devaient être envoyées à S-21 y étaient emmenées sous le prétexte d'un transfert de lieu de travail, pour ne pas semer chez eux la panique, et c'est seulement une fois à la prison qu'elles étaient arrêtées ; quand elles avaient déjà été arrêtées dans leurs unités, elles étaient remises aux bons soins de l'équipe de Him Huy dans son centre phnompenhois, situé à proximité des locaux de l'actuelle station Radio Abeille.

"A S-21, le patron, c'était Duch !"

Si Duch a donné des ordres directs à Him Huy, il n'a cependant jamais participé en personne aux arrestations, "il aurait été trop frêle pour le faire", explique le témoin. Les gens importants étaient expédiés à S-21, ceux "moins importants", qui avaient commis des fautes vénielles, atterrissaient au centre de rééducation de Prey Sar. Le juge lui demande s'il a vu à S-21 des membres du Fulro (Front uni pour la libération des races opprimées). "Oui, j'ai vu des étrangers mais je ne sais pas bien qui ils étaient : ils étaient blonds, grands et costauds, et poilus aussi..." "Mais je ne vous parle pas des Occidentaux mais des Fulro !", le reprend le président.

"Avez-vous eu à réceptionner des femmes enceintes que vous avez ensuite envoyées à S-21 ?" "Je ne me souviens pas d'avoir remarqué s'il y avait des femmes enceintes. Je ne faisais pas très attention à la question de savoir si une femme que je réceptionnais était enceinte ou pas. Je devais la réceptionner et l'envoyer à l'intérieur."

Les purges dans les rangs du personnel de S-21 ont été importantes. "Qui donnait l'ordre d'arrêter des membres du personnel de S-21 ?" "A S-21, le patron, c'était Duch ! Seul lui pouvait donner l'ordre d'arrêter [...] et produire une telle décision. [...] Toute personne impliquée dans une confession, et bien son sort était tranché par Duch."

Ce que Him Huy a vu à S-21
"Avez-vous eu connaissance de détenus libérés ?" "Non, je n'ai jamais vu personne être arrêté, envoyé à S-21 et être libéré car tous ceux qui étaient envoyés à S-21 finissaient par mourir." Him Huy, pour sa part, s'assurait que les gardes travaillent correctement. Il a cependant pu observer que "les prisonniers de retour d'interrogatoires portaient des traces sur le dos" mais n'a rien vu de ce qui se passait dans les salles d'interrogatoires. Ce qu'il a vu aussi, c'est que les femmes détenues étaient enfermées dans trois cellules collectives et sans menottes ni entraves "car on pensait qu'elles étaient trop faibles pour attaquer les gardes". Et, à l'inverse de Mam Nay, il reconnaît que les prisonniers "étaient tous très maigres".

L'interrogatoire du juge Nil Nonn semble manquer de méthode. Il donne trop d'importance à des détails, pose des questions gigogne, passe du coq à l'âne, répète les réponses du témoin ou encore fait des allées et venues entre les sujets. On a du mal à suivre.

Une assistance psychologique pour le témoin ?
Au retour de la pause-déjeuner, le co-procureur international suggère de proposer au témoin qu'il soit assisté "pour l'aider à traverser ce moment difficile" car, le matin, "il a semblé ému". Quelques reniflements, tout au plus... Une attention qui n'a pas été prodiguée à d'autres témoins et parties civiles, pourtant bouleversés à certains moments de leur récit. Le président s'enquiert auprès de Him Huy s'il a besoin d'un soutien psychologique mais ce dernier dit être prêt à poursuivre sa déposition.

Des estimations approximatives
"Sauriez-vous nous donner une estimation du nombre d'enfants qui ont pu être détenus avec leurs parents entre 1975 et 1979 ?", demande le juge Nil Nonn au témoin, arrivé fin 1976 à S-21 et qui en est parti courant 1978... Qu'importe Him Huy montre sa bonne volonté à coopérer et avance une fourchette "de 50 à 100", des enfants "âgés de 1 an à 8 ans", précise-t-il.

Exécutions : quelle puissance le générateur ?
Le site de Choeung Ek est retenu en 1977 pour y exécuter les prisonniers de S-21, de nuit. "Une fois que la liste des détenus à exécuter était dressée, on faisait sortir les détenus vers 18h30 de leurs cellules, et on les faisait marcher jusqu'à l'entrée principale. Là, un camion les attendait où ils grimpaient en utilisant une chaise comme marche-pied. [...] Les détenus étaient entravés et les yeux bandés. Hor disait aux gardes de leur dire qu'on les transférait vers un nouveau lieu de détention. On ne leur disait pas qu'ils allaient être exécutés." Chaque convoi pouvait compter 60 prisonniers, pour un trajet "peut-être d'une demi-heure". Au terme de ce voyage, l'unité sur place mettait en route les générateurs et allumaient les lumières, détaille le témoin. "On faisait entrer un par un les prisonniers dans la maison et on allumait les lumières près des fosses pour préparer les exécutions. Mes hommes surveillaient les détenus et les exécuteurs étaient postés près des fosses. On escortait les prisonniers jusqu'aux fosses pour les exécuter. [...] Et on s'assurait que leur nombre était juste sinon j'aurais eu à rendre des comptes." "Quelle était la puissance du générateur ?", s'informe le juge.

Le coup fatal
L'exécution prenait des heures. "Pour le tuer, l'exécuteur avait pour instruction de faire agenouiller le prisonnier au bord de la fosse, ensuite il utilisait un essieu et lui en assénait un coup sur la nuque après quoi il lui tranchait la gorge. Une fois le prisonnier mort, on lui retirait ses menottes et ses vêtements." Et les corps étaient enterrés de suite.

Ceux exécutés à S-21

Pour autant qu'il sache, dit Him Huy, les prisonniers vietnamiens n'étaient pas envoyés à Choeung Ek mais exécutés dans le complexe de S-21. Pareillement, les cadres importants du Parti communiste du Kampuchea, précise le témoin, étaient exécutés à proximité de Tuol Sleng, mais pas à Choeung Ek. Et il en était de même pour le personnel de S-21 arrêté.

Duch à Choeung Ek
"Avez-vous jamais vu l'accusé à Choeung Ek ?" "Je l'ai vu deux fois là-bas [au cours de l'année 1977]. [...] Il est resté là jusqu'à ce que tous les détenus aient été exécutés, après quoi, il est parti." Au cours de l'audience du 17 juin, Duch avait affirmé à la cour ne s'être rendu à Choeung Ek "qu'une seule fois". Et il avait ajouté : "Et je ne me suis pas approché du bord des fosses communes. Ma visite a été très courte." Le juge décrète une pause.

 

Him Huy ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 16 juillet 2009. Him Huy durant son témoignage dans le cadre du procès de Duch
©Stéphanie Gée



"Avez-vous remarqué la présence de l'accusé à côté du lieu d'exécution ?", reprend, vingt minutes plus tard, le président. "Il y avait beaucoup de prisonniers et cela a duré du soir jusqu'à presque l'aube. Je n'ai pas remarqué s'il était à proximité de la fosse. Hor m'ordonnait de travailler vite. Il fallait se dépêcher, l'aube allait poindre et on risquait de nous repérer", répond Him Huy.

Questions en vrac

Et sans lien : "Quand avez-vous quitté S-21 ?" "Fin 1978." Him Huy est alors envoyé dans les rizières, à 1 km de Choeung Ek. "Vous n'avez jamais entendu parler de cours, de tribunaux, d'institutions judiciaires à l'époque ?" "Oui, c'est correct." "Jusqu'en 1979, avez-vous eu la permission de rendre visite à votre famille, de retourner à votre village natal, de quitter votre travail temporairement ?" "Non..." "Combien de véhicules étaient en exploitation constante [à S-21], et de quelles marques étaient-ils ?" Et en ce qui concerne les rations alimentaires, "avez-vous vu qu'on utilisait des mugs, ces grandes tasses américaines ? Certains trouvent qu'ils ont la forme d'un fer à cheval... Vous en avez vu être utilisés comme réceptacles pour la bouillie distribuée aux prisonniers ?" Le juge est inspiré. Il aura cependant vérifié certains points discutables de témoignages de quelques parties civiles déjà entendues. Ainsi, selon le témoin, les prisonniers emmenés à Choeung Ek étaient déposés tout près de la maison, située à une cinquantaine de mètre des fosses, où on les parquait ; le centre de détention s'appelait seulement S-21 ; ou encore l'Unité médicale de S-21 ne comptait que des hommes.

Une odeur de brûlé
Au tour de la juge Cartwright. Elle rappelle à Him Huy que l'accusé a déjà reconnu en audience qu'il y avait eu "345" Vietnamiens détenus à S-21. "Etes-vous d'accord avec ce chiffre ?" Le témoin dit n'avoir rien à objecter car, explique-t-il, il n'a "pas les moyens de savoir quel était leur nombre total", d'autant qu'il n'est resté que deux ans affecté à S-21... Au milieu de ses questions, Me Roux, le co-avocat international de Duch intervient, et il prévient, cela n'a aucun rapport avec son interrogatoire mais "au banc de la défense, nous avons une odeur de brûlé". Et il n'est pas le seul, côté des parties civiles, l'odeur se fait sentir aussi. Le service de sécurité vérifie et, plus tard, on apprend que des déchets sont simplement brûlés à l'extérieur.

Un témoin qui en dit peu sur ses responsabilités
"Vos responsabilités étaient importantes à S-21 ?", suggère le juge Lavergne, qui a repris le relais.
"Après pas mal de temps, répond le témoin, on m'a fait chef de l'unité et, en 1977, quand on a arrêté des cadres dans la prison, j'ai été promu et on m'a chargé du transport et de la réception des prisonniers. C'est Hor qui m'a donné cette promotion." Une ascension rapide.

Him Huy décrit un Duch "très strict pour ce qui était du travail". "Vous le craigniez quand vous travaillez à S-21 ?" "Oui, j'avais très peur." Le juge l'interroge ensuite sur les fonctions que le témoin a eues après S-21, mais celui-ci reste évasif, se présentant comme un simple ouvrier agricole. Le témoin essaie-t-il de minimiser son rôle passé ?

Une pirouette de Him Huy
Le juge Lavergne rappelle que, lors de son audition par les enquêteurs du tribunal, Him Huy a déclaré "Duch sortait pour arrêter les gens à l'intérieur de Phnom Penh". "Avez-vous été personnellement témoin de ce que Duch a procédé à des arrestations ?" "Dans ces opérations, il n'était pas présent, c'est mon équipe qui procédait à l'opération. [...] Si les gens le voyaient, ils auraient compris qu'ils allaient être arrêtés."

Au cours de cette même audition, poursuit Jean-Marc Lavergne, le témoin a rapporté que Duch et Hor, lors d'une réunion, avaient "donné des instructions pour que, non seulement on frappe les prisonniers à la nuque mais aussi qu'on leur coupe le cou". Him Huy s'en souvient. Confirme-t-il que l'accusé lui a donné des instructions concernant la méthode d'exécution ? Le juge pose cette question deux fois, sans avoir de réponse. "Vous pouvez aussi me dire que vous n'avez pas envie de répondre à ma question, ce sera peut-être plus simple ! Mais je vais la répéter pour la dernière fois..." "Oui, répond le témoin, Hor nous donnait l'instruction de la méthode à utiliser." "Hor, ce n'est pas Duch ! Est-ce que Duch vous a donné des instructions ?" Le témoin s'en sort par une pirouette : "Les instructions étaient données par Hor mais la décision de donner ces instructions venait de Duch".

Le témoin se rétracte
Toujours lors de cette audition, Him Huy a déclaré : "Duch a accompagné les gens [à Choeung Ek], et il en restait un. Il m'a demandé : 'es-tu déterminé ou non ?' J ai répondu : 'je suis déterminé'. Si je ne dis pas comme ça, j'ai peur qu'il m'accuse de m'opposer à lui. Il m'a ordonné de le tuer". Le témoin se souvient avoir tenu ces propos. Et il remémore l'anecdote : "Il y avait une exécution de masse et Duch était venu regarder. Nous étions presque arrivés à l'aube et, au bord de la fosse, j'ai vu très clairement que mon chef, Duch, était là. [...] Il m'a demandé si j'avais une position absolue et j'ai répondu 'oui' car j'avais peur..." Le juge rebondit : "Est-ce que l'accusé vous a ordonné d'exécuter quelqu'un à plusieurs reprises ou cela ne s'est-il produit qu'une seule fois ?" Et là, revirement du témoin : "Je ne suis plus très sûr maintenant... Etait-ce Duch ou Hor ? L'aube était sur le point de se lever et nous devions travailler en hâte pour tout terminer très vite. Je me souviens d'avoir reçu cette instruction et d'avoir exécuté ce prisonnier." Alors Jean-Marc Lavergne fait lever l'accusé et demande au témoin s'il le reconnaît. "Oui, je le reconnais. C'est mon supérieur." "Etait-ce lui qui était au bord de la fosse avec vous, au petit matin, et qui vous a demandé d'exécuter un prisonnier ?" "Comme je viens de le dire, nous travaillions vraiment en grande hâte [...] Je ne suis plus sûr si c'était lui ou Hor, car tous les deux étaient là."

Pour finir, le juge lui demande de revenir sur son arrestation en 1983. "J'ai été arrêté, accusé d'avoir été le directeur de la prison de Tuol Sleng." On l'a envoyé travailler à la frontière vietnamienne, et après dix mois, il a été libéré.

La menace de poursuites judiciaires par les co-procureurs - agitée par la défense, lundi 13 juillet au début de la comparution du premier membre du personnel de S-21 - a sans doute rendu plus prudent Him Huy dans ses déclarations de sorte à ce qu'il ne s'incrimine pas lui-même. Cependant, ce témoin semble davantage intimidé par la présence de Duch dans le prétoire.

Sa déposition se poursuit lundi 20 juillet.



Pas de mesure de protection pour un témoin
La Chambre a décidé, jeudi 16 juillet, de rejeter la demande de mesures de protection déposée par un prochain témoin à comparaître, un ancien interrogateur de S-21. Elle estime que, cette personne s'étant déjà fait connaître du public et étant donc aisément reconnaissable, des mesures de protection seraient "sans effet".


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1 Commentaire
Par Phil 2009-07-27 14:58:11
Stéphanie,

Un grand merci pour vos efforts afin de nous offrir, de la meilleure facon possible et dans des conditions que je sais difficiles en ce moment, un panorama exhaustif des echanges qui ont lieu dans l'enceinte de cette cour spéciale.

J'attendais pour ma part ce proces depuis longtemps, et je suis tres heurerux de pouvoir en suivre le deroulement de France. Vos compte-rendus sont tres bien ecrits, et je crois qu'ils refletent bien les propos - parfois surrealistes - et les evenements tels que vous avez la chance de les vivre.

Encore un grand Merci !

Philippe
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