
Phnom Penh (Cambodge), le 28 mai 2002. Vann Nath, survivant de Tuol Sleng et Suos Thy, régisseur, face à face lors du tournage du film documentaire "S-21, la machine de mort khmère rouge", de Rithy Panh ©John Vink/ Magnum L'audience du 28 juillet compte parmi ces journées où l'on en vient à oublier qui est l'accusé, tant les interrogatoires s'éloignent du sujet ici jugé. Elle illustre également un certain embourbement des débats, où davantage de temps est consacré à (re-)confirmer des faits déjà reconnus par Duch qu'à s'attaquer à la centaine d'éléments factuels établis par l'accusation mais que l'accusé conteste. Ce qui devrait pourtant être l'enjeu de ce procès. Résultat : la voie est trop souvent dégagée pour la défense et le travail de documentation sur S-21 et son directeur Duch laissé de côté.
Un début d'audience difficile L'audition de Suos Thy, qui tenait à S-21 les registres de prisonniers, reprend. Le président commence par demander l'affichage d'un document. Rien ne vient. Finalement, un tableau de colonnes apparaît à l'écran. Pas de chance, cela n'est pas un document que le témoin établissait ou utilisait dans le cadre de son travail. Le président plonge à grand bruit dans ses papiers dont il exhume la cote d'un deuxième document... qui ne parle toujours pas à Suos Thy. Le troisième sera le bon, mais il ne nous apprend rien. A la vue d'une "liste de prisonniers dont l'interrogatoire a été reporté", le témoin précise ne pas l'avoir dressée, cette décision relevant "uniquement des prérogatives de l'unité des interrogatoires". Les documents défilent à l'écran, sans apporter quoi que ce soit. "Au total, et de ce que vous en savez, combien de prisonniers ont-ils été exécutés à Choeung Ek ?" "Je ne connais pas les chiffres exacts des exécutions [...]. J'étais la seule personne à préparer les listes et ne pouvais donc pas en faire une liste récapitulative chaque mois", répond le témoin, qui ne peut pas se souvenir mieux que les registres qu'il a laissés derrière, voilà trente ans. Qu'a pu voir Suos Thy des conditions des prisonniers à S-21 ?, s'interroge le président, reprenant à son tour la question la plus populaire de ce procès. Le témoin a pu relever qu'ils étaient "squelettiques". Etc. Redite de la veille La juge Cartwright reprend la description de la routine à S-21 suivie par Suos Thy, telle qu'il l'a racontée la veille, en détails. Elle le questionne ensuite sur le sort réservé aux enfants. Le témoin répète qu'il ne peut savoir où ils étaient tués car aucune liste n'était établie pour les enfants. Oui, il confirme ce qu'il a dit aux co-juges d'instruction, à savoir que certains prisonniers sont morts de faim et d'autres ont succombé à la torture. "Les listes que l'on a retrouvées à S-21 ne sont pas complètes parce que vous n'avez pas repris absolument tous les noms de ces prisonniers dans ces listes, est-ce bien exact ?", lui demande la juge néo-zélandaise. "Oui, effectivement, les listes à S-21 ne comprennent pas tout le monde et le chiffre total n'est donc pas connu de façon précise. Le total général n'est peut-être pas connu mais les noms des prisonniers détenus à la prison spéciale m'étaient envoyés par Hor [adjoint de Duch] pour que je les intègre à la liste", répond-il, semblant un brin offusqué que l'on puisse lui reprocher l'inexactitude de son travail comptable passé. "Le contact devait passer par Hor" "Tous les documents de S-21 étaient gardés au bureau de Meng, là où je travaillais", précise le témoin à une question du juge Lavergne. Il rapporte par ailleurs ne pas avoir "vu venir à la prison Him Huy", fin 1978, ajoutant qu'à cette période "il y avait moins de prisonniers qui arrivaient". Ce cadre gradé de peloton avait affirmé en audience le 20 juillet que, dès le milieu de l'année 1978, il avait, avec d'autres, quitté S-21, réaffecté au travail dans les rizières. Un détail de son récit sur lequel Duch avait jeté le discrédit. "Quelle relation aviez-vous avec l'accusé ?" Enfin, une question qui nous ramène au cœur du procès. "S'agissant de l'accusé, nous suivions la ligne hiérarchique, je n'étais pas contacté directement, le contact devait passer par Hor car nous étions dans des unités différentes. Les instructions étaient communiquées à Hor, lequel nous les communiquait ensuite." "Avez-vous eu l'occasion de voir l'accusé à l'intérieur des bâtiments du complexe de S-21 ?" "Parfois, je le voyais se rendre dans le complexe. Parfois, il se rendait à l'atelier où travaillaient les peintres et il allait rencontrer Hor. Je ne savais pas s'il allait à l'intérieur des pièces de ce bâtiment, ce n'était pas mon travail de surveiller ses allées et venues." A l'arrivée des troupes vietnamiennes, début 1979, Suos Thy dit n'avoir reçu aucune instruction visant à détruire certaines archives. "Tout devait passer par Duch" Auprès du co-procureur cambodgien, le témoin confirme que, "en principe, pour que des prisonniers soient emmenés ou amenés, Duch, en tant que directeur de S-21, devait donner son autorisation. Tout devait passer par lui. Et tout dépendait de son autorisation". Le magistrat lui montre un peu plus tard la biographie du professeur Phung Thon, dont la veuve et la fille assistent quotidiennement aux audiences en tant que parties civiles, et dont l'évocation revient régulièrement dans les débats. Suos Thy admet avoir établi ce document. "Savez-vous ce qu'il est advenu de ce prisonnier ?" "Pour ce qui est des prisonniers, je n'étais pas en mesure de savoir ce qu'il arrivait à chacun d'eux, s'ils étaient morts de maladie ou emmenés et exécutés." Flop de l'accusation Son collègue international, Anees Ahmed, prend la suite et cherche à savoir si des photos étaient prises des cadavres de prisonniers. Et il fait afficher à l'écran une série de photos de détenus morts. Le témoin n'en sait rien alors le co-procureur s'adresse directement à l'accusé pour qu'il confirme si ces photos ont bien été prises à S-21. Duch ne peut authentifier, explique-t-il, que celles représentant des cadavres de cadres, souvent prises trois jours après l'enterrement des corps, exhumés pour la séance photo. Il dit ne reconnaître personne sur les photos à l'écran. La démonstration aurait pu être pertinente si l'accusé n'avait pas déjà reconnu cette pratique occasionnelle. Or il n'a jamais contesté ce fait... Anees Ahmed est déjà le quatrième co-procureur international à représenter le parquet à ce procès.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 28 juillet 2009. Photos de détenus de S-21, projetées sur les écrans des CETC durant le procès de Duch ©Stéphanie Gée
"Vous avez dit aux aux enquêteurs, dépêchés par les juges d'instruction, que les détenus à S-21 venaient de partout dans le pays. Vous avez encore dit, ce matin, qu'ils venaient de différents endroits, de différents secteurs, de différentes divisions. Pouvez-vous le confirmer encore une fois à l'attention de la Chambre ?" Oui, Suos Thy le confirme. Et des questions répétitives suivent. Dernière tentative : "Quand les prisonniers de guerre vietnamiens sont-ils arrivés [à S-21] et en quel nombre ?" "Comme je l'ai déjà dit, les prisonniers de guerre vietnamiens sont arrivés de manière irrégulière. [...] Je ne suis pas sûr de leur nombre. Je ne faisais que m'assurer que j'avais fini mon travail à la fin de la journée." "Pouvez-vous dire s'il y en avait déjà en 1976, en 1977, en 1978... ?" "En 1976 ou 1977, il n'y a pas eu de prisonniers de guerre vietnamiens. C'est seulement lorsque le conflit a éclaté qu'il en est arrivé." C'est une claque pour l'accusation qui doit prouver qu'il y a eu dès le début un conflit armé entre le Cambodge et le Vietnam afin que Duch puisse également être poursuivi pour crimes de guerre. Il ne serait cependant pas surprenant que le témoin ait, comme ceux qui l'ont précédé à la barre, suivi les audiences précédentes du procès. Suos Thy ment Un premier interrogatoire inutile d'un co-avocat du groupe 4 de parties civiles, alors que d'autres avocats sur le même banc réclament davantage de temps de parole. Le co-avocat du groupe 3 ne fait guère mieux. Puis, c'est au tour de la co-avocate du groupe 2, à qui le président prend soin de rappeler qu'il "est 13h50" et qu'elle dispose de 15 minutes. Depuis que Me Studzinsky a fait observer, le 22 juillet, que son temps de parole avait été écourté de 3 minutes, le juge Nil Nonn s'amuse à ce petit jeu, déplacé, avec elle. L'avocate demande au témoin quelle est la période de détention la plus longue d'un prisonnier qu'il ait pu observer à S-21. Suos Thy répond "deux mois". Un mensonge éhonté.
"Hor avait très peur de Duch" Me Ty Srinna, du groupe 1, choisit de l'interroger sur les membres du personnel de S-21 issus de la 703e division, qui, au fil du temps, ont été éliminés et remplacés par des nouveaux. "Savez-vous qui a ordonné l'arrestation du chef de la 703e division ?" "La personne qui avait le pouvoir de le faire devait au moins être du niveau de Duch. Personne d'autre n'avait ce pouvoir." "Que saviez-vous des rapports entre Duch et Hor ?" "Je ne suis pas sûr. Mais je sais que Hor avait très peur de Duch." Au cours d'un entretien qu'il a donné au Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) le 20 octobre 2004, le témoin a dit que "Nath [directeur de S-21 avant Duch] avait peur de Duch" bien qu'il était lui-même directeur de la division. Suos Thy se contente de répéter ce qu'il a dit concernant Hor et ajoute que, de manière générale, "les subalternes étaient très effrayés de leurs supérieurs". Et quid de "S-21 C" ? La défense. Me Kar Savuth fait confirmer par le témoin qu'il n'y avait aucune chance qu'un détenu de S-21 soit envoyé à Prey Sar (S-24), ce pour invalider le témoignage d'une partie civile (Nam Mon), venue déposer devant la Chambre les 9 et 13 juillet. L'avocat revient sur les différents noms de code pour dénommer les différentes unités de S-21 listées la veille par le témoin, et lui demande si "S-21 C" existait, n'ayant parlé que de "S-21 A", "S-21 B" et "S-21 D". Suos Thy ne sait pas, la question est donc posée à l'accusé. Duch explique tout d'abord que l'échelon supérieur ne faisait référence qu'à "S-21", les autres appellations, il n'en avait alors pas entendu parler. Ses recherches l'ont conduit récemment à comprendre que le personnel utilisait des lettres accolées à S-21 pour en désigner les différentes branches. Et il a conclu que "S-21 C" correspondait aux plantations de légumes et à l'élevage, hérités de la 703e division, situés à Takmau. "A S-21, la peur était mon fidèle compagnon" "Vous avez dit que vous n'avez jamais reçu d'ordres directs de Duch, est-ce exact ?" "C'est exact." "Avez-vous jamais rencontré Duch en personne ?" "Je pense que c'est une occasion qui s'est rarement présentée." Quand l'avocat lui demande si le comité central supervisait S-21, le témoin répond : "Là, nous sommes à un niveau bien trop élevé par rapport à la fonction que j'occupais". "Est-ce que vous aimiez votre travail ?" "S'agissant de mon travail, je le détestais. Cependant, est-ce que qui que ce soit pouvait faire objection, et bien non. Je devais donc faire ce qu'on me demandait de faire." "Pendant ces 3 ans 8 mois et 20 jours, pouvez-vous nous parler de la peur que vous avez ressenti ?" "Pendant la période où j'ai travaillé à S-21, la peur était mon fidèle compagnon parce que les personnes étaient arrêtées et tuées." "Au jour d'aujourd'hui, regrettez-vous d'avoir participé à l'élimination de vies innocentes ?" "Aujourd'hui, j'ai beaucoup de remords, et j'ai pitié pour ces personnes qui ont été arrêtées et tuées", répond Suos Thy. Une déposition véridique et instructive, selon l'accusé Duch est déjà debout, prêt à formuler ses observations qui concluront la déposition du témoin. L'accusé dit reconnaître que Suos Thy a bien été membre du personnel de S-21. "Je n'ai pas besoin de document pour le savoir, je le sais, car je le connais." Il ajoute que cette déposition "reflète bien les fondements de la vérité" et fait mention de "plusieurs incidents" dont il n'avait pas eu connaissance dans le cadre du fonctionnement de S-21 mais qui seront "utiles à la Chambre et au peuple cambodgien pour mieux comprendre ce qui s'est passé à S-21". L'accusé salue l'honnêteté de Suos Thy, sans omettre de rappeler qu'il n'était pas en contact direct avec lui puisqu'il était le principal responsable de S-21, "et à ce titre, le principal responsable des crimes" qui y ont été commis. Et Duch s'incline devant les juges avant de se rasseoir.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 28 juillet 2009. Suos Thy, durant le procès de Duch ©Stéphanie Gée
Suos Thy aura, à plein d'égards, apporté de l'eau au moulin de Duch, en évoquant un directeur de S-21 guère visible dans l'enceinte de la prison, et un adjoint, Hor, gérant les affaires au quotidien du centre de sécurité. L'accusé, dès le 27 avril, confiait en audience être trop occupé par la lecture des confessions et avoir laissé Hor en charge des affaires militaires, ce qui recouvrait les arrestations, les interrogatoires et l'écrasement des détenus. Le travail de supervision revenait à Hor, disait-il le 16 juin, ajoutant, le 25 juin, avoir délégué à ses adjoints de "grands pouvoirs". Une déposition-éclair mais pas claire Une greffière procède alors à la lecture, à grand train, de la déposition auprès des enquêteurs du bureau des co-juges d'instruction d'un témoin - un certain My Peng Kry, 54 ans - recueillie le 29 novembre 2007. Cet ancien combattant khmer rouge, qui s'est engagé dès 1973, est devenu trois ans plus tard chauffeur à S-21, assigné à ce poste par l'état-major. Il sera ensuite affecté à Prey Sar jusqu'à la chute de Phnom Penh en 1979. On se demande ce qu'apporte son témoignage. Me Kar Savuth demande ensuite à ce que soit donné lecture des déclarations de ce témoin à la reconstitution à Tuol Sleng, le 26 février 2008, et de pouvoir laisser l'accusé commenter ensuite ces propos. La lecture du document est très vite interrompue. Il y a un problème. Le président : "La Chambre informe [...] que le document [...] concerne d'autres témoins qui doivent encore comparaître. Or leur identité ne peut être divulguée d'ici là." La Chambre a prévu également de donner lecture des dépositions de trois témoins déjà entendus à l'instruction, ce qui est également reporté à plus tard. L'audience ne reprend que lundi 3 août. Egalement sur Ka-set Refus de la banalité du mal par un juge et comparution de l'ancien comptable de la mort à S-21 (27-07-2009)
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