 Délégation chinoise dirigée par le Ministre des Affaires étrangères Huang Hua, reçue par Pol Pot © Archive - Coll. K. O'Keefe
Le procès intenté en août 1979 au Cambodge contre "la clique Pol Pot-Ieng Sary" par le nouveau régime mis en place par le Vietnam est revenu au cœur de l'actualité début juillet. La Chambre préliminaire du tribunal khmer rouge a examiné l'appel de l'ordonnance de placement en détention provisoire de Ieng Sary, l'ancien chef de la diplomatie de Pol Pot. Or les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), avant de rendre prochainement leur décision, doivent trancher si le principe "Ne bis in idem" peut, dans ce dossier, être invoqué, selon lequel nul ne peut être poursuivi ou condamné deux fois pour le même crime. En 1979, Ieng Sary (comme Pol Pot) a en effet été condamné par contumace à la peine capitale et à la confiscation de tous ses biens pour crime de génocide, avant de bénéficier d'une grâce royale en 1996. Retour sur ce procès (première partie).
Le 7 janvier 1979, les Vietnamiens prennent la capitale du Cambodge Phnom Penh, le régime khmer rouge est renversé. Il leur faut légitimer leur intervention. Sans attendre, ils dénoncent haut et fort que les dirigeants khmers rouges se sont rendus coupables d'un "génocide", et veulent en convaincre l'opinion. Ils transforment le centre de détention et de torture S21 en musée du génocide Tuol Sleng et mettent sur pied, moins de huit mois plus tard, un "Tribunal populaire révolutionnaire" (TPR) pour juger "le crime de génocide commis par la clique Pol Pot-Ieng Sary". Le TPR siège en audience publique du 15 au 19 août 1979 au théâtre Chaktomuk, à Phnom Penh. Dans un petit livret consacré au TPR et publié à l'issue du procès, le ministère de l'Information, de la presse et des affaires culturelles de la fraîchement proclamée République populaire du Kampuchea (RPK), installée par le Vietnam, précise que "plus de 500 délégués venus du pays tout entier, des représentants étrangers parmi lesquels figuraient de nombreux juristes et journalistes de réputation mondiale" ont assisté au procès. Des "preuves" à profusion... Bonzes, étudiants, enseignants, artistes, fonctionnaires, artisans, cultivateurs... : près d'une centaine de témoins, rapportent les autorités du Kampuchea démocratique, ont déposé devant le Tribunal populaire révolutionnaire, dont plus d'une vingtaine sont venus témoigner à la barre. Des récits aussi bouleversants qu'effroyables qui arrachent des larmes dans l'assemblée lors des audiences. Photos de charniers, procès-verbaux d'enquête menées sur des sites de massacres de masse, enquêtes sur les "crimes commis par la clique Pol Pot-Ieng Sary contre les minorités nationales", sur la santé publique ou encore sur le "camp d'extermination de Tuol Sleng", directives de cadres khmers rouges, présentées comme "des documents saisis à l'ennemi", schémas de sites d'exhumation de restes humains, articles de presse étrangère faisant état des atrocités khmères rouges... Plus de 900 pages de documents sont versées au dossier, des preuves d'une valeur légale discutable. La barbarie du régime khmer rouge mise en avant Les preuves compilées par le TPR, expose le chercheur Craig Etcheson (1), présentent "une litanie d'horreurs, comme la pratique étendue du cannibalisme chez les cadres khmers rouges de rang inférieur et le recours à des fosses à crocodiles pour exterminer des groupes d'enfants, ainsi qu'un catalogue des méthodes de torture rarement égalées dans la barbarie". Durant le procès, les mots ne sont pas assez forts pour stigmatiser la cruauté gratuite des anciens tortionnaires du Cambodge. En qualité de témoin, la ressortissante française Denise Affonço (2), épouse d'un Chinois de Kampot rescapé du régime khmer rouge, déclare devant le TPR : "Jusqu'à ma mort, je n'oublierai jamais ces horreurs car il n'y a que des bêtes sauvages comme cette bande des Pol Pot-Ieng Sary qui en sont capables". Dans une déposition recueillie en juin 1979, une orpheline de 13 ans, Hour, explique tenir ses cicatrices à la tête et au cou "d'agents de Pol Pot" qui lui ont "coupé le cou et versé de l'eau bouillante sur la tête" en vue de manger sa chair... comme elle les a déjà vu faire avec d'autres enfants. Chaque témoignage illustre une facette peu glorieuse du régime de Pol Pot : exécutions aléatoires, tortures (viols, victimes éventrées pour leur arracher leur foie et le manger, femmes dont l'appareil génital est percé par un bâton pointu, électrocution...), travaux forcés (l'attelage des hommes est cité en exemple), sous-alimentation, humiliations, privations, interdiction de parler, d'exprimer ses sentiments, de porter le deuil, etc. La propagande à l'oeuvre "La clique Pol Pot-Ieng Sary a trahi le peuple et la nation du Kampuchea, accaparé les fruits de la révolution de notre peuple, instauré une dictature fasciste sanglante d'une férocité sans précédent dans l'histoire, transformé notre pays en un enfer terrestre baigné de sang et de larmes...", s'emporte le Procureur général dans son réquisitoire prononcé le 18 août. Le tout nouveau gouvernement de la République populaire du Kampuchea est peuplé d'anciens Khmers rouges et il a à coeur, comme l'explique Craig Etcheson, "de se différencier de son prédécesseur dans l'esprit des gens". L'établissement du Tribunal populaire révolutionnaire doit servir à atteindre cet objectif. Ce tribunal sous influence vietnamienne doit en sus prendre garde à décrire le Kampuchea démocratique comme "maoïste" plutôt que communiste afin d'éviter que le marxisme-léninisme du grand-frère soviétique ne soit pas entaché par une association malheureuse avec un génocide, relève Evan Gottesman dans son livre "Cambodia after the Khmer rouge - Inside the politics of nation building" (3). Enfin, pour légitimer sa présence sur le sol cambodgien auprès de la communauté internationale, le Vietnam cherche par tous les moyens à discréditer le régime khmer rouge, espérant dissuader certains pays d'aider sur un plan diplomatique et militaire la résistance khmère rouge, avance encore Evan Gottesman. Et la dizaine d'avocats étrangers (originaires de Syrie, Cuba, Inde, Japon, Laos, Algérie, Etats-Unis, URSS et Vietnam) qui participent au TPR, ajoute-t-il, sont là pour apporter un vernis de légitimité au tribunal. En réponse, les Khmers rouges, repliés dans des bases arrières, minimisent le macabre bilan qui est dressé de leur régime à Phnom Penh et attribuent l'essentiel des exactions commises sous le Kampuchea démocratique aux Vietnamiens. Une "libération" du joug khmer rouge La plupart des témoignages de victimes convergent, émaillés à souhait de remerciements au nouveau régime, et plus précisément au Vietnam libérateur. Un certain Chea Ponlok termine sa déposition recueillie le 16 mai 1979 par : "Je me rallie à la cause des libérateurs de notre Patrie. Vive la libération du 7-1-79 qui nous fait revivre sous un autre nouveau soleil ! Vive le Conseil populaire révolutionnaire du Kampuchea ! Vive la République populaire du Kampuchea !" Denise Affonço n'hésite pas à affirmer que "si les troupes tardaient encore quelques jours, nous aurions tous été transformés en engrais dans les fours crématoires. L'ère des Pol Pot-Ieng Sary était comparable à celle d'Hitler". Puis la Française loue la "charité des soldats libérateurs" qui "même sans vous connaître, s'ils voient que vous avez faim, vous donnent à manger." "[Les soldats libérateurs] ne prennent rien du Kampuchea, ils ne font qu'apporter en plus sous forme d'aide." Procès de "l'expansionniste et hégémonique" Chine Dans sa déclaration (une des pièces du procès) faite en juin 1979 à la 5e Conférence des bouddhistes asiatiques pour la paix tenue à Oulan Bator (Mongolie), la délégation de l'Association des bouddhistes pour le salut national dénonce "parallèlement à [la] politique de génocide, [le fait que] les bourreaux Pol Pot-Ieng Sary poussaient nos jeunes à une sauvage guerre connue du monde entier contre le Vietnam, causant à sa population à la frontière Vietnam-Kampuchea d'innombrables souffrances et deuils, sapant l'amitié traditionnelle, la solidarité militante entre les peuples kampuchéen et vietnamien." Sans autre forme de procès, la délégation impute cette situation à "l'intervention des expansionnistes chinois qui voulaient transformer le Kampuchea en une grande base militaire, un tremplin qui leur permettraient d'annexer les pays indochinois et réaliser leur politique expansionniste en direction du Sud-Est asiatique. A cette fin, la Chine a introduit au Kampuchea après le 17 mai 1975 des dizaines de milliers de conseillers, de personnel militaire, des dizaines de milliers de tonnes d'armes et de matériel de guerre." Elle appelle finalement "d'urgence les bouddhistes et les peuples d'Asie à s'unir plus étroitement dans leur lutte pour mettre en échec toute manœuvre des expansionnistes et hégémoniques de Pékin alliés de l'impérialisme américain pour sauvegarder la souveraineté et l'indépendance de chaque pays, et la paix et la stabilité en Asie". Les accusations contre la Chine ennemie sont ouvertement formulées par les principaux acteurs et témoins du TPR. L'actuel chef de l'ordre bouddhique cambodgien, le Vénérable Bonze supérieur du royaume du Cambodge Tep Vong, évoque, dans sa déposition, "la clique réactionnaire Pol Pot-Ieng Sary à la solde des dirigeants hégémoniques et expansionnistes de Pékin alliés des impérialistes dans la transformation de la Chine en 'Superpuissance'". Me Dith Munty, avocat de la défense au TPR et aujourd'hui président de la Cour suprême du Cambodge, soutient comme thèse que "du côté chinois, Pol Pot et Ieng Sary [ont été] utilisés comme instrument des réactionnaires expansionnistes hégémoniques de Pékin". Mohammed Hikmet Turkmanee, avocat syrien et défenseur de la partie civile, déclare que "les responsabilités politiques du gouvernement de Pékin dans les crimes de la clique Pol Pot-Ieng Sary sont terribles et patentes. Les autorités chinoises ne pouvaient ignorer le génocide dont ont été victimes des millions de Kampuchéens puisqu'elles disposaient d'une ambassade à Phnom Penh composée de plusieurs centaines de membres qui étaient les seuls étrangers à pouvoir se déplacer sur tout le territoire du Kampuchéa." Dans son jugement, le Tribunal populaire révolutionnaire reprend l'argument, parlant de "l'étroite collusion" entre la clique Pol Pot-Ieng Sary et Pékin. "Il est clair", déclare-t-il, que les "réactionnaires pékinois" ont été les "perfides instigateurs" d'un "plan criminel commun contre notre peuple et contre les peuples des pays voisins". Un contexte de Guerre froide La rhétorique révolutionnaire, largement employée au cours des audiences, s'inscrit dans le contexte de la Guerre froide et de la rupture entre Pékin et Moscou consommée dès le début des années 1960. Dans l'ancienne Indochine française, Vietnam et Laos sont des régimes pro-soviétiques, tandis que la Chine appuie le régime des Khmers rouges. Quand le Vietnam intervient au Cambodge et chasse du pouvoir les Khmers rouges début janvier 1979, l'événement suscite les foudres des Chinois qui lancent une offensive militaire punitive au nord du Vietnam le mois suivant. Elle se solde par un échec. La Chine se contente alors de continuer à armer les dorénavant "rebelles" khmers rouges. Les Etats-Unis, la Chine et leurs alliés condamnent ce "changement de régime issu d'une intervention étrangère", d'un pays ami de l'URSS. La nouvelle République populaire du Kampuchea n'est pas reconnue par le "monde libre", ce sont les Khmers rouges qui continueront d'occuper le fauteuil du Cambodge à l'Onu durant les quatorze années suivantes. (1) Craig Etcheson, After the Killing Fields - Lessons from the Cambodian genocide, Texas Tech University Press, 2005 - Retour au texte (2) Denise Affonço a publié La Digue des veuves (2005), témoignage republié en version poche sous le titre Rescapée de l'enfer des Khmers rouges (2008) aux Presses de la Renaissance (France). Née en 1944 au Cambodge d'un père français et d'une mère vietnamienne, elle vit aujourd'hui en France - Retour au texte (3) Evan Gottesman, Cambodia after the Khmer rouge - Inside the politics of nation building, Silkworm Books, Thaïlande, 2004. Il a passé trois ans au Cambodge durant lesquels il a été le directeur adjoint d'un projet du Barreau américain de droit et démocratie au Cambodge - Retour au texte La seconde partie de cet article sera publiée jeudi 21 août 2008 |