Ka-set
Ka-set est un site d'information indépendant mis à jour quotidiennement en français et en khmer sur le Cambodge et les Cambodgiens d'ailleurs.
Bookmark and Share

Derniers commentaires

Rendez-vous

Slide Show / Café Living Room
→jeu mar 18 @ 18:00
Exhibition Opening: (Re) Générations / Centre Culturel Français
→jeu mar 18 @ 18:30
Exhibition Opening: Imagine... / Centre Culturel Français
→jeu mar 18 @ 18:30
Grizzly Man / Meta House
→jeu mar 18 @ 19:00
Exhibition Opening: Indochinese Engravings / Chinese House
→jeu mar 18 @ 19:00
Animé Festival / Centre Culturel Français
→jeu mar 18 @ 19:30
Avatar / The Flicks
→jeu mar 18 @ 21:00

Alerte

Recevez les derniers articles par courriel



 
 
Entretien avec Phung Guth Sunthary : le regard d'une partie civile sur le procès du Khmer rouge Duch
Par Stéphanie Gée   
Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
15-05-2009

Im Sunthy et Phung Guth Sunthary ©John Vink/ Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 13 mai 2009. Im Sunthy et sa fille, Phung Guth Sunthary, toutes deux parties civiles au procès de Duch aux CETC
©John Vink/ Magnum

Phung Ton était un professeur de droit public international respecté et a compté parmi ses élèves Me Kar Savuth, aujourd'hui co-avocat de Duch. Il a également été un populaire recteur académique. Il avait été tenu à l'écart des cercles marxistes cambodgiens à Paris car il refusait le recours à la violence pour défendre leurs idées. Il se trouve en Europe quand Pol Pot et ses lieutenants se hissent au pouvoir à Phnom Penh et, malgré des offres d'emploi qui lui sont faites sur le vieux continent, il prend le risque de retourner au Cambodge pour être auprès des siens. Le quinquagénaire ne les reverra pas. Arrêté dès son retour, il est transféré de camp en camp jusqu'à sa destination finale : S-21, dont on ne revient pas. Sa fille, 53 ans, et sa veuve, 71 ans, ont été parmi les toutes premières à se constituer parties civiles au procès de Duch, l'ancien directeur de S-21, dont elles ne ratent aucune journée d'audience. Deux femmes déterminées à honorer la mémoire de leur proche et à obtenir la vérité. La fille, Phung Guth Sunthary, a accepté de se livrer dans un entretien accordé à Ka-set, le regard souvent humide mais avec un sourire qui dit l'espoir.


K7 : Comment avez-vous appris le sort tragique réservé à votre père ?
Phung Guth Sunthary :
On avait complètement perdu sa trace jusqu'à ce jour, fin 1979, où je me procurais du sucre de palme en échange de riz, que je reçus enveloppé dans un papier journal. J'ai vu dans ce journal la photo de mon père dans une première liste établie des victimes de S-21. C'est ainsi que j'ai appris la mort de mon père... Le lendemain, avec ma mère, on s'est rendu à S-21 mais on n'y a rien trouvé. C'est plus tard que sa biographie sera découverte, déchirée. C'est ce que faisait Pol Pot après avoir pris connaissance d'un tel document et avoir décidé l'arrestation de la personne, selon les explications données par Duch aux juges d'instruction. J'attends de voir ce qu'il dira en audience sur le cas de mon père...

K7 : Pourquoi était-il important pour vous de vous constituer parties civiles avec votre mère ?
PGS :
Quand j'ai entendu parler de la mise en place du tribunal, je me suis dit que le temps était venu pour moi de faire mon devoir envers mon père. Par respect, par amour. Je veux garder vivante l'image de mon père. Il est revenu au Cambodge pour nous ! Je n'ai pas envie de tourner la page, jamais. Même après la fin du procès, il ne faut pas oublier les êtres aimés disparus.

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour arriver jusqu'au bout et obtenir la vérité. Même si je sais qu'elle va me faire mal, je veux savoir. Et pour que le tribunal accepte ma demande, nous avons préparé un dossier dès 2004 : Duch ne peut pas nier que mon père était à S-21 ou dire qu'il ne savait pas ! Avant l'ouverture du procès, il y avait des rumeurs selon lesquelles cela ne servirait à rien, qu'on allait prendre des risques inutilement... Mais le devoir dépasse toutes sortes de peur ! Si je ne m'étais pas constituée partie civile, je ne serais pas digne d'être la fille de mon père que j'aime et que j'admire tant ! [...] Mes frères m'ont aidée à reconstituer son parcours. Ils n'étaient pas disponibles pour se constituer parties civiles et assister aux audiences mais ma mère et moi, cela suffit, on représente la famille. Ce qui est primordial : être présent au tribunal.  

K7 : Justement, très vite, vous n'avez été plus que trois parties civiles à continuer à venir au procès, sur 93 acceptées : cela vous choque-t-il ?
PGS :
Enormément. Avant les déclarations liminaires, l'Unité des victimes nous a organisé un dîner et une journée entre parties civiles. L'hébergement, le transport et les repas étaient pris en charge. Or depuis, plus que trois ou quatre personnes ne viennent au procès, dont Chum Mey, un survivant de S-21, ma mère et moi-même ! Je leur ai demandé pourquoi on était aussi peu nombreux et l'Unité des victimes a avancé des raisons budgétaires. En effet, les parties civiles peuvent venir assister aux audiences mais à condition qu'elles paient elles-mêmes leur transport, la nourriture et l'hébergement. Il n'y a aucun dédommagement. La seule chose que l'Unité des victimes nous offre est le transport du centre de Phnom Penh au tribunal [situé en périphérie], c'est tout. L'Unité des victimes devrait fournir les moyens nécessaires aux parties civiles de venir, les unes après les autres, afin que les dix sièges qui nous sont réservés soient occupés ! Je suis offusquée de voir que le tribunal ne prenne pas davantage soin des parties civiles alors qu'on ne cesse de clamer que c'est leur première participation dans un tribunal pénal à caractère international ! Face à l'accusé, notre faible présence ne fait pas le poids ! Il faut que les dix places attribuées aux parties civiles soient tout le temps occupées ! Et qu'on ne me dise pas que cela coûterait trop cher !  

K7 : Cela doit être éprouvant d'assister à toutes les journées d'audience ?
PGS :
C'est une souffrance en permanence... La nuit qui a suivi la première journée de procès, je n'ai pas pu fermer l'oeil... Et j'ai pleuré, pleuré... J'attendais cela depuis si longtemps ! Pleurer c'est quelque chose que j'ai mis beaucoup de temps à pouvoir faire après la chute du régime de Pol Pot. On nous empêchait de faire couler des larmes, d'exprimer la moindre émotion. Quand j'entends en audience des détails sur les tortures pratiquées sur les prisonniers, je ne peux m'empêcher de penser à mon père et à ce qu'on lui a fait endurer. J'ai toujours avec moi un carnet et un crayon, et je consigne tout ce qui est dit concernant le fond de l'affaire, les questions, les réponses, tout. Mais pas ce qui relève de la procédure que je ne comprends pas ! Et chaque soir, je relis mes notes. Je suis donc épuisée à la fin de chaque journée, et souvent je dois vider mon sac auprès de mon époux, parfois jusqu'à 1 heure du matin, pour être prête à repartir le lendemain.  

K7 : Qu'est-ce qui vous soulage le plus dans ces audiences ?
PGS :
Que Duch réponde aux questions qui lui sont posées. Cela fait du bien de l'entendre s'exprimer dans une cour de justice. Aussi, l'appel à la barre de témoins. Si on a dit que leurs témoignages n'étaient pas très clairs, au moins, ils sont venus pour dire qu'ils ont été des gardes de Duch [au centre M-13]. Des paysans qui continuent à vivre dans la pauvreté et à la campagne. Cela m'a soulagée. Même si je voyais leurs mains tremblantes. Ils ont accepté de venir témoigner.  

K7 : Vous dites avoir attendu depuis longtemps ce tribunal, vous y croyiez ?
PGS :
Cela fait trente ans en effet que j'attends ce moment. Pourtant, je n'avais aucun espoir qu'un tribunal international ne voie le jour. Il y avait eu un procès en 1979, trop rapide et auquel on ne donnait que peu de crédit, et je pensais qu'il n'y aurait rien d'autre derrière.

Les jeunes n'arrivent pas à croire à l'ampleur de cette tragédie. Le tribunal aujourd'hui permet d'ouvrir les yeux de ces jeunes qui ne connaissent pas ou ne croient pas aux crimes du régime khmer rouge. Mais les problèmes de traduction m'inquiètent. Côté anglais et français, les auditeurs perdent beaucoup de choses... L'histoire joue un rôle important, au-delà des procédures ! Pour pouvoir faire cracher Duch, il faut très bien connaître l'histoire, poser des questions, creuser ce qui s'est passé, et ne pas se limiter au régime des Khmers rouges, de Lon Nol... Mais aller encore plus loin pour comprendre comment on en est arrivé là ! Il ne faut pas s'imposer des contraintes de temps pour ce procès. On a raté une partie de l'histoire. Si l'histoire n'est écrite qu'à moitié, y a-t-il une morale dedans ? On a perdu deux millions de personnes et d'innombrables survivants continuent de souffrir... Pourquoi ne  pas mettre tout sur la table une bonne fois pour toutes ?  

K7 : Pour vous, le tribunal est doté d'une mission historique ?
PGS :
Une mission historique, oui, et également une mission visant à rétablir la société cambodgienne. Pourquoi les Cambodgiens ne retrouvent-ils pas leur identité ? C'est le moment d'aller plus loin et de rechercher les racines du problème. Et puis, c'est également un tribunal pour l'humanité, pas seulement pour les Cambodgiens. Il a été admis que c'est l'un des plus importants génocides du XXe siècle !  

K7 : Pensez-vous que ces procès vont permettre de comprendre pourquoi cela est-il arrivé ?
PGS :
Cela dépend. Comprendre... Mais à quel niveau ? Est-ce qu'on peut aller plus loin ? A-t-on vraiment tout dit ? Pourquoi en sont-ils [les Khmers rouges] arrivés à ces extrémités ? Pourquoi a-t-on tant souffert ? Pourquoi avoir attendu trente ans ? Pourquoi les Cambodgiens vivent-ils toujours dans la peur ? Ce serait l'occasion de repartir sur des bases plus saines. On vit en permanence avec la lutte des classes, un mur que j'ai pu briser car, au sein des parties civiles, on est mélangé, il y a des citadins et de simples paysans, qui ont été des Khmers rouges mais aussi des victimes. Il est important que les gens de la ville et des campagnes restaurent des liens de confiance entre eux, mis à terre par les Khmers rouges. Ils ont besoin des uns des autres, et le tribunal peut aider à cela.

K7 : Déjà quatre semaines de procès se sont écoulées. Comment percevez-vous l'accusé, Duch ?
PGS :
Il y a plusieurs personnages en lui. Tout est calculé chez lui. Il est tout autant un professeur qu'un habile manipulateur, et quand je l'entends, je me demande toujours lequel des deux parle. Jusqu'à quand va-t-il jouer cette comédie ? Quand va-t-il céder et faire tomber son masque ? Il a toujours prétendu vouloir reconnaître ses fautes, il a demandé publiquement pardon aux victimes, mais avant de parler d'un éventuel pardon, il faut une confession sincère !

Avant chaque réponse, il prend le temps de respirer bruyamment. Les Cambodgiens suivent le procès surtout via la radio et quand ils entendent cela, ils croient qu'il retient des sanglots et ils se prennent de pitié pour lui. Il sait exploiter la mentalité paysanne. Il connaît aussi parfaitement la mentalité occidentale après avoir travaillé dans des camps de réfugiés puis pour une ONG étrangère. Cet homme ne cesse d'apprendre. Depuis dix ans qu'il est en détention, il a eu le temps de se préparer. Qui connaît mieux que lui l'histoire dans ce tribunal et peut jouer aussi bien sur la mentalité khmère qu'occidentale ? Il est certes très intelligent mais aussi très malin ! Il a réussi à transformer ce tribunal en scène de théâtre afin d'alléger le poids de ses crimes et d'obtenir la compassion du public cambodgien. Pour moi, il continue d'être un Khmer rouge. 

Et sa façon de bien soigner les juges, on voit qu'il maîtrise parfaitement l'art de se bien faire voir, comme déjà avec ses supérieurs sous le régime khmer rouge ! Il veut trop bien faire, jusque dans le choix de ses mots et de sa gestuelle. N'oublions pas que c'est un professeur, cela veut dire qu'il est pédagogue, qu'il sait doser les choses et que, devant les juges, il sait quelles sont les limites à ne pas dépasser. En revanche, il se montre arrogant et insultant envers les avocats des parties civiles et les juges laissent faire. J'ai parfois le sentiment que l'accusé a davantage les faveurs des juges que les parties civiles. Par ailleurs, je ne vois pas Duch se comporter comme un accusé, il fait ce qu'il veut dans cette cour ! Il est à son aise.  

K7 : Que voulez-vous dire par "il ne se comporte pas en accusé" ?
PGS :
Au début, Duch pensait qu'il était quand même un assassin et devait être jugé mais, peu à peu, je pense, il a glissé dans un autre personnage : il n'est plus un assassin, pas plus qu'un accusé, mais quelqu'un qui vient au tribunal expliquer son cas sous une autre époque, raconter une histoire dont il fixe lui-même le contenu et les limites.  

K7 : Vous agace-t-il  ?
PGS :
Le voir à l'aise, sans remords, ça me met en colère. Il a dit que ce qu'il a fait était alors son devoir mais qu'aujourd'hui c'est considéré comme un crime. Il n'a pas parlé en tant qu'accusé mais en tant que directeur de M-13 et de S-21. C'est pour cela qu'il n'a pas de remords et ne souffre pas. Et puis, les "sompeak" [salut traditionnel khmer effectué les mains jointes] qu'il nous adresse chaque matin d'audience m'irritent. Ce geste est inutile, il a déjà demandé pardon. On s'en est plaint mais les juges ont rejeté notre requête. Le lendemain de leur décision, à la pause-déjeuner du dernier jour d'audience, Duch a levé sa bouteille d'eau en regardant Chum Mey [autre partie civile] comme en signe de victoire. Il semble, en lui adressant tout le temps de nombreux gestes et regards, vouloir lui rappeler que s'il a eu la vie sauve à S-21, c'est grâce à lui, qu'il n'oublie pas cela ! Les deux dernières semaines, on a senti qu'il tentait de nous séduire peu à peu. Mais il a plus de mal avec ma mère et moi... !

K7 : Vous n'avez donc pas été touché par son pardon... ?
PGS :
Quelqu'un qui est habité par le remords, qui souffre parce qu'il s'est rendu compte du mal qu'il a fait, cela se voit, cela s'entend. Or rien ne suggère chez Duch qu'il souffre, qu'il regrette. Il ne manifeste aucune émotion qui pourrait parfois altérer sa prise de parole. Jamais ! D'ailleurs, son pardon, un texte qu'il a lu, ne vient pas du cœur, il n'a pas de cœur. Il reste un instrument de l'Angkar. Il reste un Khmer rouge ! C'est un assassin de la tête aux pieds ! Il a le droit de se défendre, de minimiser sa responsabilité, de dire qu'il obéissait aux ordres, mais je ne veux pas qu'il me mente. Je veux voir ses yeux que les autres témoins n'osent pas regarder. Il peut faire peur aux autres, pas à moi !  

K7 : Et que pensez-vous de son co-avocat international François Roux ?
PGS :
Il a bien expliqué qu'il protégeait les droits de son client... Je pense que Me Roux a transformé Duch en accusé occidental. Le fait que Duch ait cité en audience un extrait d'un poème français, "La mort du loup" [poème d'Alfred de Vigny], ce n'est pas dans la mentalité cambodgienne d'agir ainsi, cela lui a été à tous les coups soufflé par son avocat français car cela montre aux juges que son client était victime d'un système et qu'il accepte son destin fièrement et courageusement.

K7 : Et que pensez-vous des avocats des parties civiles ?
PGS :
Je regrette que les avocats des quatre groupes de parties civiles ne se concertent pas davantage. On a même l'impression qu'ils ne communiquent pas. Par ailleurs, certains des avocats cambodgiens sont nés après la tragédie khmère rouge ou alors n'étaient que de très jeunes enfants à cette époque. Cela se ressent quand ils posent des questions à Duch. Pour M-13, par exemple, ils l'ont interrogé sur les paysans victimes mais pas sur les anciens soldats et fonctionnaires républicains qui y ont été incarcérés ! Il faut un certain âge pour être avocat des parties civiles, et surtout bien connaître l'histoire dans tous ses détails, les faits avec beaucoup de précision. Car Duch voit tout, calcule, décèle les points faibles... ! Et il faut être en mesure de bien suivre les questions et réponses faites pour l'interroger de manière pertinente. Je me suis personnellement beaucoup impliquée, j'ai lu, étudié, parlé avec des témoins, des historiens et je crois qu'à présent je connais assez bien l'histoire de cette époque douloureuse que j'ai vécue avec tant d'autres. Je me tiens toujours disponible pour coopérer avec les avocats des parties civiles pour que la vérité éclate.

K7 : Avez-vous le sentiment que ce tribunal soit suivi par vos compatriotes ?
PGS :
Ceux qui ont souffert, les survivants, suivent le procès. Cependant, il est vrai qu'il y a un problème de disponibilité pour ceux et celles qui travaillent mais j'estime que l'information sur les CETC circule difficilement. Si les Phnompenhois, je pense par exemple aux retraités, qui ont traversé ce régime, savaient qu'un bus pouvait les emmener gratuitement au tribunal, je suis sûre qu'ils seraient intéressés. Mais ils n'en ont aucune idée, ils ne savent même pas qu'ils sont autorisés à assister aux audiences. Certains disent : "on peut suivre le procès à la télévision ou à la radio", mais ce n'est pas pareil ! Qu'ils viennent au moins une fois. C'est en étant dans la salle d'audience qu'on réalise que Duch est capable de jouer plusieurs personnages, d'avoir une attitude très respectueuse à l'égard des juges et méprisante vis-à-vis des avocats des parties civiles. C'est quand on l'observe qu'on arrive à comprendre sa vraie personnalité. Cependant, ma plus grosse crainte est que l'accusé finisse par être considéré lui aussi comme une victime parmi d'autres.  

K7 : Que pensez-vous du scandale de corruption qui entache la crédibilité du tribunal et pourrait hypothéquer, selon certains, son avenir ?
PGS :
La corruption ne doit pas tout bloquer. En aucun cas les Nations unies ne doivent se retirer du processus. Cela ne veut pas dire qu'il faut fermer les yeux sur ce problème ! L'Onu et la communauté internationale ont déjà commis assez d'erreurs par le passé à l'égard du Cambodge. Il faut maintenant aller jusqu'au bout ! Le besoin de justice doit l'emporter sur les problèmes de corruption. Le sujet de la corruption est un autre débat qui dépasse largement le cadre du tribunal et les frontières du Cambodge.

Si ce procès devait durer longtemps, ce n'est pas un problème car ce régime a causé deux millions de morts, car c'est un crime contre l'humanité toute entière, car depuis, notre peuple n'a jamais retrouvé l'identité cambodgienne. Les autres crimes qui pourraient être commis au Cambodge dans le futur seront désormais jugés à l'aune de ce qui se fera pour Duch, un meurtrier de masse. Duch doit donc être jugé conformément à la loi pour les crimes qu'il a commis et sa sentence doit être celle qu'il mérite. C'est au tribunal d'en décider. Il faut un jugement équitable. Je ne suis pas d'accord avec certaines parties civiles qui voudraient que soit érigée à S-21 une statue représentant Duch menotté et enchaîné au cou. C'est faire preuve de la même barbarie ! Or il ne faut pas laisser la barbarie revenir. Par la suite, on pourrait peut-être consacrer au musée Tuol Sleng [le musée du génocide, installé dans les anciens locaux de S-21, à Phnom Penh] une pièce dédiée à son procès, dont les photos tapisseraient les murs et des extraits vidéo seraient diffusés en permanence sur des écrans.  

K7 : Restez-vous donc confiante dans ce tribunal ?
PGS :
Malgré les problèmes de traduction et de corruption, oui. Le Pnud [l'agence onusienne qui centralise les dons reçus par le tribunal et les reverse, selon leur destination, à la partie cambodgienne ou internationale de la juridiction, les budgets étant séparés] bloque l'argent, mais qui y gagne ? On a souffert durant presque quatre ans, complètement abandonnés, la communauté internationale n'a pas réagi, et puis, après 1979, ce fut la famine et la peur en permanence d'un retour au pouvoir des Khmers rouges ! Qui était à nos côtés ? Certainement pas la communauté internationale ! Et maintenant le blocage du budget. Ces procès doivent aller à leur terme, avec la présence de juges internationaux. Le Pnud et la communauté internationale doivent se rendre compte des dégâts que leur retrait provoquerait ! Regardez toutes ces victimes qui souffrent ! Et combien de fois ont-ils déjà fait des erreurs dans le passé, phénoménales ! Et le siège du Cambodge à l'Onu qu'ils ont longtemps accordé aux Khmers rouges... Ils ne sont pas en bonne place pour critiquer. En revanche, c'est le moment pour les Nations unies de reconnaître leurs erreurs du passé. Prenez vos responsabilités, j'ai envie de leur dire. Vous avez formé des intellectuels khmers à l'occidentale, comme mon père, et vous les avez abandonnés quand ils sont rentrés au Cambodge. Réveillez-vous ! Et ne nous abandonnez pas encore une fois ! Qu'est-ce qui est le plus important : aller jusqu'au bout de cette procédure ou laisser la corruption l'emporter ? Ne mélangez pas tout ! Rassurez les victimes ! Qu'ils se posent la question : qui va y gagner, qui va en souffrir ? Le besoin de justice doit l'emporter. Puis il faudra penser aux générations futures, à la réconciliation durable de tout le peuple cambodgien, sans rivalité de classes.
 


Esquisse à grands traits de Phung Guth Sunthary
Phung Guth Sunthary, 53 ans et mariée à un Français, a passé le régime khmer rouge dans un camp de travail de jeunes filles à construire des digues, défricher, et faire fructifier les champs. Au sortir de ces années noires, elle obtient une bourse pour aller étudier dans l'ancienne URSS l'agriculture de 1980 à 1985. Par la suite, elle occupera essentiellement des postes d'enseignante en français, notamment au Centre culturel français de Phnom Penh et à l'Institut national de pédagogie, par où est passé Duch, souligne-t-elle. La lecture de nombreux ouvrages en français l'a aidée, assure-t-elle, à développer sa réflexion. Aujourd'hui, elle ne se dit pas à la retraite mais en "disponibilité" pour se consacrer tout entière au tribunal, assister aux audiences, participer aux réunions de parties civiles, et continuer à se documenter sur le sujet. Elle se tient prête à témoigner à la barre, et a déjà rassemblé ses arguments et ses preuves si les juges l'autorisent à le faire. Elle cultive une mémoire, qui est de fourmi, sur ces événements historiques ainsi que le souvenir du père tant aimé. Son engagement et son obstination suscitent l'admiration de sa fratrie dont certains membres ne parviennent toujours pas à parler de cette tragédie.  


Egalement sur ka-set
Duch ©John Vink/ Magnum

Duch "se défend très bien tout seul" et se joue des avocats des parties civiles (30-04-2009)

- Procès de Duch : un mot pour un autre... la traduction dans tous ses états ! (29-04-2009)

- L'ancien Khmer rouge Duch évoque la torture avec sang froid et mène la danse à son procès (07-04-2009)

- Procès Duch : du prof prêt à tout sacrifier pour la révolution au cadre obéissant par peur de mourir (06-04-2009)

- Le tribunal khmer rouge créé au Cambodge de nouveau entaché par un scandale de corruption (13-08-2008)

 


9 Commentaire
Par survivant 2009-05-15 19:47:21
Merci à madame Phung Guth Sunthary pour cet excellent entretien et bon courage pour votre combat dans ce procès.
Par Michel 2009-05-17 21:09:13
Merci, maman & mémé pour ce témoignage criant de réalité qui nous aide à mieux comprendre le déroulement du jugement.
Votre courage est exemplaire et utile, car l'avenir du Cambodge en dépend!
Je suis fiers de votre combat et vous soutien tout au long de ce procès!
Par LY 2009-05-18 01:04:30
Excellent travail, bon courage et bonne continuation.
De la part d'un des rares camarades de classes survivant du Lycée d'Application.
Par Didier Lauret 2009-05-18 05:06:20
Je suis étranger à la tragédie cambodgienne, mais il se trouve que j'ai assisté à la première journée du procès de Duch le 30 Mars.
Au moment de l'interruption d'audience, le regard de Duch à croisé le mien. C'était à un moment où il y avait un peu de confusion lorsque le public regagnait sa place. Il avait l'air de jauger le dispositif et le public devant lequel il allait évoluer.
En tout cas dans le regard de Duch je n'ai vu qu'un abime. L'image qui m'est venue est celle d'un reptile à sang froid.
Tout mon soutien à Mmes Phung Guth Sunthary et Im Sunthy, ainsi qu'au autres parties civiles.
Par Anonyme 2009-05-18 11:58:25
Courage Sunthary !
La lecture de ton témoignage m'a beaucoup touché.
De la part d'un de tes anciens collègues professeurs à l'INE.
Pierre
Par Michelle 2009-05-18 19:24:46
Comment ne pas m'associer à Michel et à tous ceux qui t'aiment Sunthary. Cetté période j'en ai découvert toute la cruauté que ce soit directement au Cambodge ou à travers les livres lus. Des années perdues comblées d'horreur et de souvenirs indélébiles
Courage ténacité confiance il vous en faudra tout au long du procès qui peut être dévoilera une partie de la lumière mais gardera, à tout jamais, une partie d'ombre, ses mystères
Par Muntaner Michel 2009-05-18 21:25:21
Merci pour ce bel exemple de courage, Sunthary, mais aussi de fidélité à la mémoire des tiens, et également de grande lucidité. La "Justice" des hommes, tu la découvres maintenant, et ça n'est pas facile. La visite que j'avais faite avec Christian à S 21 en 1995 prend maintenant toute sa signification pour moi, et certaines lectures, aussi. Continue d'être forte, mais je ne suis pas inquiet là-dessus, ta motivation est viscérale, profonde, elle fait partie de toi, rien ne l'arrêtera, et ça se sent, pourvu qu'on te laisse t'exprimer ! Je suis fier de vous et de ton Christian également. A mes yeux, je te voie comme une Jeanne d'Arc cambodgienne, bats-toi jusqu'au bout. Je vous embrasse.
Par Marie-Laurence 2009-05-20 15:52:45
Sunthary,tu es formidable.Ton combat pour la mémoire des tiens et de ce père tant aimé, te donne
la force d'affronter le bourreau, l'assassin.Je suis d'accord avec Muntaner Michel,tu es la Jeanne d'Arc Cambodgienne.Continuez à vous battre jusqu'au bout, Christian est avec vous.Et pour qu'un jour Michel puisse comprendre ce qui est advenue à sa famille Cambodgienne, et à ce Grand Père tant aimé,par sa Maman et sa Grand Mère.Je vous embrasse.
Par Somanos Sar 2009-06-19 20:24:22
J'adhère complètement à votre point de vue. Le travail issu de ce tribunal doit faire partie du patrimoine immatériel de l'humanité. Et la communautaire internationale doit mettre en perspective sa responsabilté vis-à-vis son dogme de "gens bien pensants".
Aussi, très bonne idée que de créer au sein du musée de Tuol Sleng un espace dédié au procès, pour que l'histoire soit expliquée et explique le cheminement de la tragédie, pour permettre au Cambodge de construire enfin un vraie identité. Parce que la mémoire est avant tout une richesse, pas un devoir.
Somanos Sar
Ecrire un commentaire
Email:
 
Titre:
Nom:
Website:
2 000 caractères restants
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
Saisissez le code que vous voyez.

Nous vous remercions de votre commentaire. Votre message pourra être publié sur le site de Ka-set et sera visible par tous les utilisateurs après validation par la rédaction. Veuillez noter que les commentaires dont la longueur dépasse 2 000 signes, espaces compris, ne pourront pas être publiés dans leur intégralité. Pour tout renseignement sur ce service : Cet e-mail est protg contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

Pour en savoir plus

Esquisse à grands traits de Phung Guth Sunthary
Phung Guth Sunthary, 53 ans et mariée à un Français, a passé le régime khmer rouge dans un camp de travail de jeunes filles à construire des digues, défricher, et faire fructifier les champs. Au sortir de ces années noires, elle obtient une bourse pour aller étudier dans l'ancienne URSS l'agriculture de 1980 à 1985. Par la suite, elle occupera essentiellement des postes d'enseignante en français, notamment au Centre culturel français et à l'Institut national de pédagogie, par où est passé Duch, souligne-t-elle. La lecture de nombreux ouvrages en français l'a aidée, assure-t-elle, à développer sa réflexion. Aujourd'hui, elle ne se dit pas à la retraite mais en "disponibilité" pour se consacrer tout entière au tribunal, assister aux audiences, participer aux réunions de parties civiles, et continuer à se documenter sur le sujet. Elle se tient prête à témoigner à la barre, et a déjà rassemblé ses arguments et ses preuves si les juges l'autorisent à le faire. Elle cultive une mémoire, qui est de fourmi, sur ces événements historiques ainsi que le souvenir du père tant aimé. Son engagement et son obstination suscitent l'admiration de sa fratrie dont certains membres ne parviennent toujours pas à parler de cette tragédie.  

Egalement sur ka-set

Duch ©John Vink/ Magnum

Duch "se défend très bien tout seul" et se joue des avocats des parties civiles (30-04-2009)

- Procès de Duch : un mot pour un autre... la traduction dans tous ses états ! (29-04-2009)

- L'ancien Khmer rouge Duch évoque la torture avec sang froid et mène la danse à son procès (07-04-2009)

- Procès Duch : du prof prêt à tout sacrifier pour la révolution au cadre obéissant par peur de mourir (06-04-2009)

- Le tribunal khmer rouge créé au Cambodge de nouveau entaché par un scandale de corruption (13-08-2008)

 

 
Empower your lifestyle with BlackBerry from Hello