
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 9 avril 2009. François Bizot, auteur du "Portail", poursuit son témoignage, lors du septième jour du procès de Kaing Guek Eav aux CETC ©John Vink/ Magnum La prise de conscience par le Français François Bizot - premier témoin à déposer dans le cadre du procès de l'ancien tortionnaire khmer rouge Duch - de la dualité qui existe chez ce bourreau n'entame pas le portrait sympathique qu'il dresse de celui dont il a été le prisonnier pendant presque trois mois à M-13 en 1971. Le chercheur de l'Ecole française d'Extrême-Orient a néanmoins tenu, jeudi 9 avril, à dissiper, devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), tout malentendu et s'est gardé de se poser en avocat de Duch. A sa suite, un rescapé, cambodgien, de ce même camp de détention, a brossé une image bien moins douce de M-13 et de son chef.
"Il n'y a aucun pardon possible" Si François Bizot mène une démarche visant à saisir la complexité de l'âme humaine et, au-delà, la tragédie khmère rouge, il ne s'autorise pas pour autant le statut de victime. "Essayer de comprendre, ce n'est pas vouloir pardonner, clarifie le Français. Il n'y a, me semble-t-il, aucun pardon possible. Au nom de qui peut-on pardonner ? Au nom de ceux qui sont morts ? Je ne le pense pas. Et l'horreur de ce qui a été fait au Cambodge, et qui n'est pas exclusif malheureusement à ce pauvre pays, c'est une horreur sans fond. Et le cri des victimes doit être entendu sans jamais penser qu'il puisse être excessif; les mots les plus durs qu'on peut avoir contre l'accusé sont des mots qui ne seront jamais assez durs. Il ne s'agit pas de vouloir pardonner ce qui a été fait, il s'agit, dans ma démarche - qui n'a aucune raison d'être celle des victimes - d'essayer de comprendre le drame qui s'est joué dans les forêts du Cambodge..." Si le pardon n'est pas accessible, l'apaisement pour les victimes s'avère, selon le chercheur, tout aussi difficile à trouver. "Si j'essaie de me mettre à la place des survivants ou de ceux qui sont morts sous ou après la torture [comme le lui demande de le faire un avocat des parties civiles], je pense que le mécanisme qui pourrait être le mien afin d'apaiser mon inextinguible souffrance, ma haine, serait de me sentir quitte, serait d'être capable de voir que, dans la souffrance aujourd'hui infligée à l'accusé, je retrouve mon compte. Cependant, je m'interroge sur la possibilité qu'il puisse y avoir une sorte d'apaisement chez les victimes aujourd'hui dans la mesure où cela est possible..." Une libération rendue possible par des liens d'humanité François Bizot doit à Duch d'avoir eu la vie sauve. Et c'est là en partie son drame. Il est revenu en audience sur le processus qui, selon lui, a permis une issue heureuse à sa détention aux mains des Khmers rouges. "Si, moi, j'ai reçu de cette épreuve d'incarcération un choc que je ne peux pas oublier, qui a été de voir l'homme derrière le bourreau, je pense que [Duch] a fait avec moi ce qu'aucun bourreau ne devrait faire d'une certaine manière, c'est qu'il a aussi été amené à voir l'homme derrière l'espion, l'homme derrière le prisonnier. Et une des raisons, peut-être, qui a fait que Duch ait été amené à considérer mon cas avec une attention qu'il n'a pas eue avec les autres cas de prisonniers qui lui étaient présentés dans le camp, c'est peut-être aussi du fait que ces interrogatoires qui ont duré si longtemps ont pu créer une sorte de lien d'humanité entre nous. Ce faisant, m'envoyer à la mort devenait quelque chose de beaucoup plus difficile que quand on envoie à la mort des gens que l'on n'a pas voulu humaniser." La marge de manœuvre de Duch était "nulle" Le co-avocat international de Duch s'est particulièrement attaché à relever, dans les déclarations et écrits du témoin, les citations qui, d'une certaine façon, minimisent la responsabilité de l'ancien directeur de M-13 puis de S-21, en en faisant un rouage d'une grande machine dont il ne pouvait plus s'échapper. Dans son livre, Le Portail, a rappelé Me Roux, François Bizot indique que "Duch ne faisait qu'exécuter les décisions de l'Angkar. Et de la même manière, vous avez dit aux juges d'instruction : 'Je crois que sa marge de manœuvre était absolument nulle. Il n'avait pas d'autre travail que d'obtenir des informations de la part des gens qui étaient arrêtés et à propos desquels il rédigeait des rapports. Ces gens étaient d'ores et déjà condamnés et il s'agissait de les faire parler avant de les exécuter afin que leur arrestation ne soit pas inutile.' Vous avez dit aussi : 'Le régime khmer rouge était un régime de terreur et il était probablement très difficile à ceux qui exerçaient une fonction dans ce régime de faire marche arrière'".
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 9 avril 2009. Duch écoute le témoignage de son ancien prisonnier Francois Bizot ©John Vink/ Magnum
Le témoin, en écho à la lecture d'extraits de ce procès-verbal de l'instruction, a répété qu'il n'était "plus à prouver ni à démontrer que ce régime des Khmers rouges était un régime de terreur et, en ce qui me concerne, quant à ma libération, je n'ai pas vu un seul instant que les décisions de ce type étaient prises au niveau de Duch, il devait en référer à l'échelon supérieur". Du cynisme chez Duch... En face, le co-procureur international met, lui, l'accent, sur des passages du livre de François Bizot qui trahissent la nature perverse de Duch. Il cite deux anecdotes tirées du Portail, qui témoignent de la torture morale également infligée aux prisonniers. Ainsi, y rapporte le chercheur de l'Efeo, Duch se permet-il une plaisanterie de mauvais goût, lui annonçant un jour qu'il a été démasqué comme espion. Le Français, effondré et en colère, tombe à genoux devant lui et alors le directeur du camp lui annonce que c'est une blague et qu'il sera bientôt libéré... Robert Petit, citant ensuite un autre exemple du même ordre figurant dans le livre, prend un peu au dépourvu François Bizot, qui lâche : "J'aurais dû relire mon livre avant de venir car je ne me souviens plus de ce que j'ai écrit !" Le deuxième témoin appelé à la barre, Ouch Son, 72 ans et prisonnier de M-13 durant un an, décrit un Duch tout aussi cynique. Il rapporte avoir vu un jour Duch frapper une détenue avec un fouet, lui envoyer une claque au postérieur, avant de se mettre à rire devant le spectacle de cette femme à terre se tordant de douleur. "J'avais très peur de Duch, déclare-t-il un peu plus tard, je n'osais pas avoir de contacts avec lui, je n'osais pas le regarder. [...] Mais je n'ai plus peur de lui car, aujourd'hui, il est un tigre sans dents !" Le touchant septuagénaire évoquera le centre de détention M-13, où "pas un jour ne passe sans que des détenus meurent", où les chiens déterraient les cadavres - pas assez profondément enfouis dans le sol car les prisonniers étaient trop faibles pour creuser profondément -, et dispersaient os et restes humains dans le campement, où encore il a été le témoin d'exécutions sommaires de prisonniers, notamment de cette femme à qui l'on a asséné des coups qui devaient être mortels et qui, ayant perdu connaissance, sera finalement enterrée vivante dans une fosse creusée à cet effet... Duch, impavide et inébranlable Ouch Son a, au début, du mal à voir l'accusé. La caméra vient se figer sur Duch, et il finit par le reconnaître. Duch, quant à lui, ne remet pas dans sa mémoire cet ancien prisonnier. Le rescapé conclura son témoignage en se disant "très heureux que ce tribunal essaie d'établir la vérité et les responsabilités des crimes commis sous le Kampuchea démocratique". "Je souhaite que justice soit rendue aux Cambodgiens qui ont survécu à cette horrible tragédie !" Duch est alors invité à confronter le témoignage de cet ancien détenu. "Bien que je ne le connaissais pas avant et que je le vois aujourd'hui pour la première fois, je comprends que son témoignage reflète sa souffrance." S'il estime sa déposition "essentiellement vraie" pour l'ensemble, il ajoute cependant que son récit n'est pas exempt d'inexactitudes ou d'erreurs. Il nie ainsi avoir frappé une détenue, lui avoir donné "une fessée" et avoir ri de sa douleur. "Quand je frappais, je faisais en sorte qu'aucun détenu ne me voie. Ensuite, je n'ai jamais frappé de femme..." Le témoin confirme avoir vu cette scène et en refait le récit. Duch marque alors un signe d'étonnement en retournant ses mains devant lui et en grimaçant un sourire d'incrédulité qui fait rire la salle. Des chiens déterraient les cadavres ? Duch souligne que les chiens n'étaient guère abondants dans la zone... Le nombre de décès dans le camp établi par le témoin est-il correct ? Duch assure que les chiffres que donne Ouch Son sont exagérés... Le procès s'interrompt et ne reprendra que le lundi 20 avril, le Cambodge célébrant la semaine prochaine l'entrée dans la nouvelle année khmère.
Le sort des assistants de François Bizot Les deux assistants cambodgiens de François Bizot, arrêtés en même temps que lui et également transférés à M-13, ne reviendront pas vivants de l'enfer khmer rouge. Le chercheur n'obtient pas leur libération quand la sienne lui est octroyée. Duch lui explique qu'ils sont libérés mais, étant Cambodgiens, ils doivent restés en zone khmère rouge. Ils décéderont dans un autre camp que M-13.
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