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Ouverture du procès de Duch : un démarrage en douceur avec un accusé impassible
Par Stéphanie Gée   
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30-03-2009

Proces Duch - journaliste ©John Vink/ Magnum

Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 30 mars 2009. Un journaliste à "l'écoute" de l'acte d'accusation à l'encontre de Kaing Guek Eav, alias Duch, aux CETC
©John Vink/ Magnum

Au tribunal khmer rouge, la première journée de l'audience au fond de Duch, l'ancien directeur du centre de détention et d'interrogatoire S-21, s'est principalement limitée, lundi 30 mars, à l'analyse des faits et chefs d'accusation contenus dans la décision de renvoi des co-juges d'instruction (ordonnance de renvoi datée du 8 août 2008 et amendée par la Chambre préliminaire le 5 décembre 2008), et aura duré à peine quatre heures. Les éléments égrenés sur S-21, la politique d'écrasement des ennemis, la ligne politique du Parti communiste du Kampuchea (PCK), qui se cachait derrière les instances dirigeantes khmères rouges, ou encore le descriptif des conditions de détention des prisonniers et des séances de torture auront laissé de marbre l'ancien révolutionnaire tortionnaire.

 

Duch s'était mis sur son 31. Chemise blanche immaculée à manches longues et visage impassible à la lecture des sévices imposés à ses anciens prisonniers. Tout au plus une grimace venant parfois altérer les rides du sexagénaire. Quand il prend la parole pour se présenter ou faire le récit des nombreux changements de son nom, c'est d'une voix claire et articulée qu'il s'exprime. On devine derrière ses sages lunettes le professeur de mathématiques qu'il fut. Consciencieux, éduqué. Chaque fois qu'il doit s'adresser à la cour, il joint ses mains en signe de respect. Quand les greffiers donnent lecture de l'ordonnance de renvoi, il suit du regard, avec concentration et sérieux, chaque phrase sur la copie du document qu'il tient entre ses mains. Duch gardera-t-il cette même sérénité quand, une fois au cœur des débats, il se retrouvera confronté à son ancien adjoint de S-21 ou encore à certaines de ses anciennes victimes, rescapées de l'enfer de Tuol Sleng ?

 

La lecture à la lettre de l'ordonnance de renvoi a dressé un premier tableau de la situation qui prévalait notamment à S-21 et esquissé le rôle de Duch dans cette structure. Retour sur quelques éclairages apportés par ce document. [Toutes les citations qui suivent sont extraites de l'ordonnance de renvoi des co-juges d'instruction]


Duch à la tête de S-21

Avec l'avènement des Khmers rouges au pouvoir, les institutions judiciaires du Cambodge sont remplacées par des centres de rééducation, d'interrogatoire et de sécurité dans lesquels sont envoyés tous les anciens responsables et sympathisants de la République khmère de Lon Nol et tous les ennemis de l'Angkar. Duch a expliqué, est-il relaté dans l'ordonnance de renvoi, qu'en 1976, "Pol Pot en a fini avec les classes exploiteuses, [avec] les propriétés privées, avec les gens de l'ancien régime, [avec] les religions, avec les enseignants". Commencent alors les purges internes. Le mot d'ordre devient alors d'accroître la "vigilance révolutionnaire" afin de "s'assurer que l'ennemi ne puisse pas frapper de l'intérieur" le Parti et l'armée. La révolution s'intensifie avec l'escalade du conflit armé international avec le Vietnam.

 

Proces Duch - journaliste ©John Vink/ Magnum

Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 30 mars 2009
©John Vink/ Magnum

 

Duch avait rejoint dès 1967 le mouvement communiste des Khmers rouges. De 1971 à janvier 1975, il dirige M-13, un autre centre de sécurité, situé dans la province de Kompong Speu, puis est "muté" à S-21, qui sera opérationnel dès octobre 1975. Il en sera le vice-président chargé du groupe d'interrogateurs avant, en mars 1976, d'en devenir le plus haut responsable. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à superviser personnellement les interrogatoires de suspects, du moins des plus importants. Duch a déclaré avoir d'abord rechigné à être nommé à S-21, préférant une affectation au ministère de l'Industrie. Néanmoins, quand il prend le commandement du centre, il a compris, de son propre aveu, que fort de son expérience à M-13, il était capable d'effectuer ce travail mieux que son prédécesseur.

 

Une autorité affirmée et redoutée

Duch a dirigé S-21 "sur un mode hiérarchique et y a instauré un système de transmission de l'information à tous les niveaux garantissant que ses ordres étaient immédiatement et précisément exécutées". Selon plusieurs témoins, lit-on encore dans l'ordonnance de renvoi, "Duch était craint de tous à S-21". Outre les orientations générales du Parti relatives au fonctionnement de la police secrète de sécurité, il fait appliquer des règles strictes qu'il avait lui-même élaborées pour assurer le bon fonctionnement de S-21, et choisit lui-même le personnel dont il veut s'entourer : d'anciens subordonnés de M-13 dans un premier temps, puis des enfants et adolescents comme gardiens car, "selon ses propres dires, ceux-ci étaient 'comme un papier blanc' et pouvaient donc facilement être endoctrinés".

 

Des prisonniers systématiquement "écrasés"

"Le rôle principal de S-21 était de mettre en œuvre 'la ligne politique du parti vis-à-vis de l'ennemi' en vertu de laquelle les prisonniers 'devaient impérativement être écrasés'", est-il rappelé dans l'ordonnance. Toute personne qui franchissait le seuil de S-21 n'en ressortait pas vivante. Un simple transfert dans ce centre établissait automatiquement la culpabilité de la personne que les interrogateurs avaient ensuite pour rôle de justifier en forçant ses aveux, de trahison. Selon l'ordonnance, "Duch affirme aujourd'hui qu'il a vite été sceptique quant à la véracité des aveux mais que c'était ce qu'on exigeait en haut lieu", ajoutant que "même le Comité permanent, à mon avis, n'y croyait pas vraiment". Que le nom d'une personne apparaisse plusieurs fois dans des confessions, et son sort était scellé.



Proces Duch - journaliste ©John Vink/ Magnum

Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 30 mars 2009
©John Vink/ Magnum


 

Selon Duch, "le contenu des confessions [était] le travail le plus important de S-21". Les détenus devaient ainsi rédiger, sous la contrainte, des autobiographies, dans lesquelles ils finissaient par se dénoncer et mettre en cause d'autres traîtres agissant pour le compte de services secrets de puissances étrangères : la CIA américaine, le KGB soviétique ou les organes du Parti communiste vietnamien. Duch "lisait, analysait, annotait et résumait méticuleusement la plupart de ces confessions pour ensuite en faire part à ses supérieurs".

 

Un certain nombre de ressortissants étrangers ont échoué à Tuol Sleng : des Vietnamiens, principalement, mais aussi des Thaïlandais, des Laotiens, des Indiens ainsi que des Occidentaux. Pour Duch, seul le Parti pouvait décider de qui était était envoyé à S-21. Il ignorait généralement, dit-il, les raisons qui motivaient de telles décisions. Rouage zélé de la machine khmère rouge, Duch reconnaît avoir rapporté systématiquement les fautes commises par ses subordonnés, ce qui se traduisait par leur arrestation. "Il souligne qu'il s'exécutait pour ne pas être lui-même mis en cause car 'tout le monde avait peur pour sa vie et surveillait tout le monde'".


"Personne ne pouvait échapper à la torture"

Entre autres tortures infligées aux prisonniers, les coups, le sac plastique sur la tête, l'électrocution, l'immersion de la tête dans l'eau... et, par ailleurs, étaient menés sur eux des expérimentations médicales, des prélèvements de sang, et des autopsies étaient pratiquées sur des vivants. Les séances d'interrogatoire et de torture ne prenaient fin que lorsque les aveux des prisonniers étaient jugés satisfaisants. Duch a admis que "quiconque était amené pour interrogatoire, ne pouvait pas éviter la torture". Plusieurs témoins ont affirmé que Duch avait personnellement torturé des prisonniers à M-13. Mais celui-ci a toujours nié, devant les co-juges d'instruction, avoir torturé le moindre prisonnier à S-21. Or plusieurs témoins le contredisent, déclarant l'avoir vu battre des prisonniers. L'un d'eux dit l'avoir vu torturer une femme à l'électricité pendant un interrogatoire, précisant qu'il l'avait frappée "jusqu'à ce qu'il s'en lasse" et passe le relais à un autre interrogateur. Un récit que Duch a qualifié de pure affabulation. Sur une confession, Duch a écrit de sa main "pas encore confessé. Torturer".



Proces Duch - journaliste ©John Vink/ Magnum
Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 30 mars 2009
©John Vink/ Magnum


 

L'instruction a démontré que "Duch, quoique n'étant pas un haut dirigeant du Kampuchea démocratique, peut être considéré comme entrant dans la catégorie des principaux responsables des crimes et violations graves commis entre le 17 avril 1975 et le 6 janvier 1979, tant du fait de son autorité hiérarchique formelle et effective, en qualité de sous-secrétaire puis de secrétaire, que de par sa participation personnelle aux crimes commis à S-21". Il doit aujourd'hui répondre de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de crimes nationaux devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens.

 

 


La suite de l'audience

Quatre-vingt-treize victimes ont pu se constituer parties civiles dans ce procès, lesquelles sont représentées par quinze avocats dont neuf étrangers. Côté défense, deux avocats, cambodgien et international, leur font face. Selon le calendrier des débats au fond, précisé dans une directive, les co-procureurs présenteront, mardi 31 mars, un exposé liminaire, en deux heures maximum, sur les faits reprochés à l'accusé puis, la défense, dans le même laps de temps, sera autorisée à y répondre. Ensuite, ces deux parties feront part des faits sur lesquels il y a accord. Jusqu'à ce stade, les parties civiles ne seront pas invitées à prendre la parole, ce dont elles se sont offusquées.

 


Rejet d'une requête de la défense

Me Roux, le co-avocat français de Duch, a demandé lundi 30 mars à ce que soit fait lecture des dix paragraphes qui apparaissent à décharge de l'accusé, à la suite des 150 paragraphes à charge lus en audience. Le cas échéant, a-t-il fait valoir, il s'agit "d'une lecture à charge et cela n'entre pas dans le cadre d'un procès équitable". Les juges, après délibération, ont rejeté sa requête, estimant que ces points devaient être examinés plus tard, au cours des débats.


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