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Refus de la banalité du mal par un juge et comparution de l'ancien comptable de la mort à S-21
Par Stéphanie Gée   
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27-07-2009

Suos Thy ©John Vink/ Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 10 mai 2002. Suos Thy, ancien khmer rouge responsable des registres de prisonniers de S-21, durant le tournage du film documentaire de Rithy Panh, "S-21, la machine de mort khmère rouge"
©John Vink/ Magnum

L'audience de lundi 27 juillet a démarré par une matinée exaspérante entre des interrogatoires rarement perspicaces et un témoin qui se réfugie un peu trop volontiers dans les trous de mémoire au point d'irriter le juge Lavergne. Et ce dernier prend position dans ses questions, refusant net la banalité du mal. Suos Thy, l'ancien responsable des registres de prisonniers à S-21, appelé ensuite à déposer, a en revanche offert un témoignage clair et précis sur ses activités et le fonctionnement de S-21, "sur le mode très mécanique d'un greffier de la mort", pour reprendre le commentaire de Thierry Cruvellier, observateur du procès de Duch, à la sortie de l'audience. (modification dans l'article précisée en italique, ajoutée le 28  juillet)


Un garde également affecté à "la rizière" fin 1978
Kok Srov alternait les tours de garde à l'intérieur et à l'extérieur du complexe de S-21 où il a été affecté de fin 1975 à fin 1978. Il a vu de son poste les prisonniers passer, "le corps couvert de blessures". On n'échappe pas aux questions récurrentes des juges sur les conditions de détention des prisonniers, les rations alimentaires, etc. Non, il n'a pas vu de salles d'interrogatoires là où il était en faction et encore moins assisté à des interrogatoires, affirme-t-il, ajoutant que "ce sont les interrogateurs qui escortaient les prisonniers", les gardes ne faisant qu'ouvrir la porte et faire sortir les détenus. Non, il n'a jamais vu l'accusé interroger un prisonnier.

L'ancien garde ne sait pas "où les détenus étaient emmenés après l'interrogatoire mais ils disparaissaient de la cellule", et dit n'avoir jamais été le témoin d'une exécution à l'intérieur du complexe de S-21. Avant la prise de Phnom Penh par les troupes vietnamiennes, il a été affecté "parmi d'autres personnes, au travail à la rizière" car il n'y avait plus de travail au centre. Il vient ainsi appuyer le récit de Him Huy, venu déposer avant lui, qui assurait également avoir été affecté à la rizière fin 1978.

Kok Srov se souvient-il de David Chandler ?

Quand vient le tour de la juge Cartwright, elle le confronte aux déclarations qu'il a, il y a plusieurs années, faites à David Chandler, auteur de "S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges", qui sera appelé à témoigner début août devant la Chambre. Kok Srov se souvient-il de David Chandler ? "J'ai rencontré une personne mais je ne peux me rappeler de son nom." S'il est arrivé à l'âge de 25 ans à S-21, les gardes arrivés dès le milieu de l'année 1977 étaient bien plus jeunes que cela, avait-il alors confié à M. Chandler. Or le témoin ne se souvient pas avoir dit cela. Il affirme aujourd'hui que seuls quelques-uns avaient une quinzaine d'années. "Vous rappelez-vous avoir dit [à David Chandler] que les prisonniers importants à S-21 bénéficiaient de traitements spéciaux ?" "Je ne peux pas me souvenir de cette partie de l'entretien." "Vous avez passé beaucoup de temps à S-21 et avez été en mesure d'être le témoin de nombreux événements, est-ce exact ?" "Cela fait si longtemps, j'ai déjà oublié la plupart de ces événements."

Un souvenir pas très précis de son passage à S-21...

"Vous avez dit à David Chandler qu'il y avait beaucoup de cris, surtout la nuit lorsqu'il n'y avait pas d'autres bruits à Phnom Penh, et que les bruits étaient tellement forts qu'on pouvait les entendre à un kilomètre à la ronde. Etes-vous d'accord avec cette affirmation que vous avez faite ?" "Je n'ai pas connaissance d'avoir dit cela. Je n'en savais rien." "Vous lui avez aussi dit que presque toutes les exécutions avaient lieu dans le plus grand secret et de nuit. Est-ce fidèle au souvenir que vous en avez maintenant ?" "J'ai complètement oublié ce point." "Vous lui avez également dit que bien que les exécutions ne faisaient pas l'objet de débats ouverts, la puanteur des corps en décomposition mélangée à la puanteur des excréments était épouvantable, vous souvenez-vous avoir dit cela ?" "Je n'ai pas un souvenir clair de cette partie de l'entretien." Et ainsi de suite. Le témoin a-t-il peur de s'auto-incriminer comme la défense l'a dûment rappelé aux anciens membres du personnel de S-21 appelés à témoigner ?

Querelle Duch-Chandler

Puis la juge cite des paroles de l'accusé, tirées d'une déclaration qu'il aurait faite le 18 février 1976 lors d'une "réunion de vie" et reprises par David Chandler dans son ouvrage, dont le témoin dit "ne pas avoir connaissance". Elle se tourne alors vers Duch à qui elle relit l'extrait : "Vous devez vous débarrasser de la vue selon laquelle le fait de battre des prisonniers est une chose cruelle. La douceur est déplacée dans de tels cas. Vous devez battre les prisonniers pour des raisons nationales, des raisons de classe et des raisons internationales". L'accusé rectifie : "C'est loin de ce que j'ai en réalité dit". Il explique avoir dit que "quiconque arrêté par l'Angkar était un ennemi, et si on ne peut les considérer comme des ennemis, on ne peut faire passer aux aveux ces personnes, et c'était un message transmis à tous les interrogateurs." Duch refuse toute référence à de la "cruauté" et souligne avoir répondu à M. Chandler, "dans un document de 13 pages en français", qu'il a déjà présenté aux co-juges d'instruction. "Et je répondrai à nouveau à vos questions lorsque M. Chandler viendra témoigner dans ce prétoire."

"J'oublie beaucoup les choses..."

La première question du juge Lavergne adressée à  Kok Srov donne le ton : "Pouvez-vous tout d'abord me dire si vous souffrez de problèmes de mémoire ?" "Etant donné que les événements datent d'il y a longtemps, je n'en ai pas un souvenir clair." "Vous ne vous souvenez pas précisément de ce qui s'est passé à S-21 ou, d'une façon générale, vous avez des problèmes de mémoire, ou ces problèmes concernent-ils uniquement vos souvenirs de S-21 ?", insiste le juge. "Je sais que j'oublie beaucoup les choses car je pense beaucoup. Ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c'est soutenir ma famille." Le magistrat le confronte alors à ses déclarations auprès des enquêteurs des juges d'instruction. La mémoire du témoin lui fait aujourd'hui défaut. "Vos problèmes de mémoire sont-ils récents car vous avez été entendu il y a à peine un peu plus d'un an [le 3 avril 2008]... ?" "J'oublie beaucoup de choses... Ce qui me préoccupe surtout aujourd'hui, c'est de nourrir ma famille." "Est-ce que, aujourd'hui, vous avez peur, M. Kok Srov ?" "Non, je n'ai pas peur !" Jean-Marc Lavergne lui rappelle alors qu'en tant que témoin, il a "prêté un serment" et qu'il est "tenu de participer à la recherche de la vérité". Le témoin dit le savoir, mais cela ne change rien à son manque de coopération.

Un travail "ordinaire" effectué à S-21
Son travail dans un centre de détention sous les Khmers rouges relevait-il pour lui d'un "travail ordinaire" ? "Pour ce que j'en ai vu, c'était plutôt un travail ordinaire." "Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il avait d'ordinaire ce travail ?" "Je dis ordinaire parce que, de tous les endroits où j'ai travaillé, ça a toujours été la même chose. Et à la prison, c'était simplement un autre type de travail..." "Aujourd'hui, on vous redemanderait de faire un travail ordinaire de cet ordre-là, vous recommenceriez ?" "Non, non, je ne le referai pas." "Les cris que vous entendiez, c'était ordinaire, c'était normal ? [...] Les odeurs que vous sentiez c'était les odeurs de qui ou de quoi ?" "Les détenus blessés étaient des êtres humains physiquement mais l'odeur, là, je ne savais plus si c'était une pestilence animale ou autre chose. [...] Cela puait, je crois, comme un cadavre en décomposition." Le magistrat français, scandalisé que le crime puisse revêtir un caractère ordinaire, devient comme la voix des victimes.

Le refus de la banalité du crime par le juge Lavergne

Il pousse ensuite le témoin à se souvenir de prisonniers qui souffraient et lui ont demandé de l'aide, et il lui lance : "Ca, c'est un travail ordinaire ? Ce n'est ni un bon ni un mauvais souvenir mais un souvenir ordinaire pour vous ?" "Je ne me souviens qu'en partie de ce travail..." Non, Kok Srov n'a pas vu de prisonniers se suicider, il n'a vu personne mourir à S-21 non plus. "L'accusé était-il un chef ordinaire pour vous ?" "Pour l'avoir vu et vécu là, je crois qu'il dirigeait le travail de façon ordinaire et ne nous forçait pas à faire quoi que ce soit. [...] C'était ordinaire car on nous faisait toujours faire la même chose et nous appliquions les ordres de façon routinière."

Aux enquêteurs des juges d'instruction, Kok Srov avait déclaré, rappelle le juge, que Duch détenait "l'ordre général, par exemple, celui de l'exécution". "Aujourd'hui, vous nous nous dites toujours qu'il était quelqu'un de chaleureux mais strict, quelqu'un d'ordinaire ?" "Oui, ce que j'ai dit là est vrai." Le témoin fait valoir qu'il n'avait "pas compris à l'époque que le régime avait exterminé une grande partie de la population" et, de son côté, a fait "de son mieux pour survivre". "Si j'essaie de résumer, M. Kok Srov, si vous avez des mauvais souvenirs, c'est parce que vous avez personnellement souffert, ou en avez-vous parce que d'autres en ont eus à S-21, ou bien cette souffrance est-elle trop ordinaire ?" "Les souffrances endurées à S-21 étaient énormes car on devait travailler très dur et chacun d'entre nous a dû l'endurer. Nous n'avions pas d'autre choix, nous ne pouvions pas nous échapper et nous devions travailler et encore travailler." Sur les insistances du juge, le témoin admet malgré tout que les prisonniers ont souffert davantage que le personnel.

Répartition des temps de parole aux parties inchangée
Au retour de la pause, le président annonce que la Chambre a décidé, en réponse aux requêtes déposées mercredi 22 juillet, de maintenir la répartition des temps de parole impartis à chaque partie, pour répondre aux exigences d'un procès rapide. Elle reconnaît le droit aux avocats des parties civiles d'interroger l'accusé sur leur temps d'interrogatoire d'un témoin et accorde le droit à la défense de la saisir au cas par cas pour demander plus de temps pour poser des questions.

Une mémoire qui se rafraîchit un peu...

Après les co-procureurs, Me Studzinsky, au nom des quatre groupes de parties civiles, interroge le témoin. Il se montre avec elle un peu plus loquace. Il se souvient finalement avoir "vu l'accusé une fois entrer dans une pièce où avait lieu un interrogatoire" mais ignore ce qu'il y a fait ou dit. Lui revient également en mémoire le cas d'un prisonnier qui s'était pendu quand, une heure plus tôt, il disait ne pas voir eu connaissance de suicide à S-21. Il explique être parti de S-21 "quinze jours avant la libération" de Phnom Penh pour aller travailler à la rizière mais assure ne pas être revenu à S-21 pour reprendre des documents importants conservés dans une garde-robe, comme il l'avait confié par le passé à David Chandler.

Duch ne reconnaît pas le témoin mais ne convainc pas

Côté défense, seul Me Kar Savuth est présent, son collègue international étant retenu par le tribunal international pour le Liban. Il demande au témoin si, du temps où il a travaillé en éclair à la prison principale, la PJ, au sud du Phsar Thmey (Marché central), il connaissait Nath, le prédécesseur de Duch. Kok Srov répond par la négative. Et pendant qu'il était garde à S-21, il n'a vu que des "civils vietnamiens". Kok Srov fait partie des rares personnes ayant rejoint dès 1975 le personnel de S-21 à avoir survécu aux purges... Une exception que personne n'aura tenté d'éclaircir.

 

Kok Srov ©Stéphanie Gée

Kok Srov, ancien khmer rouge garde à S-21, durant le procès de Duch
©Stéphanie Gée


L'accusé a la parole. Cette fois-ci, le président le met en garde qu'il ne doit "pas s'adresser au témoin mais aux juges", et "n'exercer aucune pression sur le témoin". Duch aligne alors les arguments qui le portent à croire que "Kok Srov n'a pas été garde à S-21" : il ne se souvient pas du témoin ; il y a des éléments de sa déposition qu'il conteste comme dire qu'il se rendait occasionnellement dans les salles de détention ou qu'il a donné l'ordre à des prisonniers de copier des documents quand S-21 possédait "une photocopieuse, un stencil et un rouleau" ; Kok Srov dit ne pas connaître l'existence de Nath, l'ancien directeur de S-21. Il est regrettable que la biographie du témoin n'ait pas été produite en audience pour confirmer son statut. Duch le dit clairement, tant qu'on ne lui apportera pas un document établissant son appartenance au personnel de S-21, il jugera ce témoignage "douteux". Kok Srov, pour sa part, maintient fermement avoir été garde à S-21 de la fin 1975 à la fin 1978. Le juge Lavergne démonte alors l'argumentaire de Duch en faisant dire à l'accusé que, sur les 2 000 personnes employées à S-21, il n'en connaissait que moins d'une centaine...

Le responsable des registres de prisonniers

Au retour du déjeuner, un autre témoin s'installe à la barre. Suos Thy, un agriculteur de 58 ans, qui a rallié le mouvement révolutionnaire au lendemain du coup d'Etat de Lon Nol, en réponse à l'appel de Norodom Sihanouk de prendre le maquis. Devenu soldat, il sera dès 1974, à la suite d'une blessure grave obtenue sur le front, affecté à la mise à jour des listes de combattants dans son bataillon. Un travail qu'il sera conduit à poursuivre à la prison installée au siège de la police judiciaire, de la 703e division, au sud du Marché central, dès 1975, à la demande de Hor (adjoint du directeur de S-21) puis, à S-21, après le déménagement des locaux à ce qui est aujourd'hui le musée de Tuol Sleng, afin de gérer "les listes de prisonniers entrants et sortants" du centre de sécurité et de rédiger la biographie de chaque détenu avant que sa photo (seulement à S-21) ne soit prise et apposée au document. Exception était faite des enfants arrêtés en même temps que leurs parents, dont on n'établissait aucune biographie et ne prenait aucune photo. Suos Thy pense avoir vu un peu moins de cent enfants incarcérés à S-21. Les détenus occidentaux ne passaient pas par lui mais par Hor, ajoute le témoin, bien droit sur sa chaise et gardant les yeux clos quand il s'exprime.

Les trois branches de S-21

Suos Thy est le premier à évoquer des subdivisions à S-21, décrivant trois branches : "S-21 A", qui correspondait à l'Unité des interrogatoires, et aux sections économique, des dactylos et de photographie ; "S-21 B", qui désignait l'unité des gardes et l'unité spéciale, ainsi que le groupe des cuisiniers ; et "S-21 D" [le témoin a tout d'abord parlé de "S-21 C" avant, plus tard dans sa déposition, de l'appeler "S-21 D", disant ne pas savoir s'il y avait un "S-21 C"] soit l'unité logistique, ultérieurement appelé S-24, décrit-il, scrupuleux.

En alerte "24 heures sur 24"
Pour les besoins de ce sinistre travail de documentation, dont il était le seul à s'occuper, Suos Thy devait se tenir "en alerte 24 heures sur 24" car les convois de prisonniers pouvaient arriver à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. "En général, les prisonniers arrivaient au nombre de 4, 10, 20 ou 30 maximum. Mais, fin 1978, ont eu lieu des envois de groupes beaucoup plus importants, parfois de plus de 100 personnes. Mais cela n'est pas arrivé souvent. Il s'agissait en général de gens de la zone Nord-Ouest." Quand ils arrivaient en petit nombre, confirme le témoin, les prisonniers étaient escortés depuis l'entrée principale de S-21 et ils marchaient jusqu'à la prison mais, s'ils étaient nombreux, la force spéciale les transportait en camion jusqu'à l'intérieur.

Une mise à jour constante des listes

La procédure était bien huilée, explique le témoin. A l'arrivée de nouveaux prisonniers, il allait à leur rencontre pour enregistrer leurs noms et établir de brèves biographies qu'il remettait ensuite aux gardes, lesquels les escortaient soit dans une cellule individuelle soit dans une cellule collective. Une répartition par cellule décidée par qui ? Le témoin ne répond pas à la question et le président ne le relance pas. Suos Thy précisait alors à côté de chaque nom le numéro de la cellule correspondant "de sorte à ce que lorsque l'échelon supérieur me demandait qui était détenu où, je pouvais fournir la réponse". Et l'unité des interrogateurs s'adressait à lui pour obtenir les numéros de cellules des détenus.

Suos Thy remettait chaque jour la liste actualisée de prisonniers, "à 7 heures du matin", à Hor, qui la signait puis il l'envoyait au responsable de l'unité des interrogateurs. Une fois l'interrogatoire d'un détenu terminé, celui-ci passait de la cellule collective à une cellule individuelle, et un rapport était présenté à Hor qui lui indiquait les changements à apporter quant au changement de cellule. Des modifications que le témoin apportait également au fur et à mesure de rapports de décès de prisonniers qui lui étaient communiqués.

Des prélèvements de sang jusqu'à ce que mort s'ensuive
Les prélèvements sanguins sur des prisonniers, Suos Thy n'en a pas été témoin mais en a eu connaissance. "Hor m'a demandé d'enregistrer des listes de prisonniers dont le sang était prélevé et d'intégrer leurs noms à la liste des prisonniers qui devaient être exécutés. L'unité médicale transmettait une demande à Hor qui la faisait suivre à Duch. [...] Les prisonniers dont le sang était prélevé mourraient..." Suos Thy reste imperturbable en égrenant les détails. Selon lui, il y a eu environ une vingtaine de personnes concernées par cette pratique.

Les prérogatives de Duch

Des listes annotées par Duch lui étaient transmises via Hor pour déterminer qui devait être emmené pour être éliminé et qui devait rester à la prison, sur la base de quoi Suos Thy établissait des listes en signalant le bâtiment et le numéro de cellule où se trouvaient les détenus à emmener pour "faciliter le travail des gardes", des documents qu'il remettait à Hor. Le témoin répète que s'il venait à commettre la moindre erreur dans ces listes, il encourait des sanctions, l'avait prévenu Hor. Il vérifiait ainsi "par deux fois" ces drôles d'inventaires sur lesquels il veillera jusqu'en 1979. Les détenus "à éliminer" embarquaient dans des camions stationnés à l'extérieur du portail, lequel restait entrouvert pour qu'un seul détenu puisse passer à la fois afin de vérifier son identité. Dans ses explications, le témoin cite régulièrement Hor, celui dont il recevait les instructions.

Quant aux prisonniers d'importance, ils transitaient par Duch à leur arrivée. Le témoin n'y avait pas accès. De même, ces détenus spéciaux étaient exécutés sans qu'il en soit informé. Seul Duch avait l'autorité de pouvoir porter des annotations sur les listes à cet effet, en indiquant en face de leurs noms la mention "à liquider". Et le témoin devait tenir à jour le registre des détenus exécutés. Et selon lui, personne n'a été libéré de S-21. Il ne se souvient que d'une évasion réussie, qui a été suivie de nombreuses arrestations de membres du personnel. La comptabilité macabre des anciens cadres et membres du personnel de S-21 échappait d'ailleurs à Suos Thy. "Je n'avais pas le droit de savoir. C'est Hor qui, sur ordre de Duch, a procédé aux arrestations." Il ne pouvait pas établir leurs biographies et recevait leurs noms après-coup pour les inclure dans ses listes. Pour les dissimuler de la vue des autres, "on couvrait littéralement la tête de ces membres du personnel de S-21 d'une pièce de tissu quand on les emmenait, ou les ramenait, des salles d'interrogatoire". Le témoin estime qu'ils sont plus de cent, voire deux cents, à avoir connu un tel sort.

Suos Thy a quitté S-21 "après avoir entendu les coups de feu", soit le 7 janvier 1979.

 


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