
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 11 août 2009. Au 57e jour d'audience du procès de Duch aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) ©John Vink/ Magnum Duch n'a pas contesté, mardi 11 août, le fait que le témoin Saom Meth ait été sous ses ordres à S-21. Sans surprise, l'accusé a en revanche rejeté l'affirmation de cet ancien garde selon laquelle l'accusé aurait torturé lui-même des prisonniers, jurant que si cela avait été le cas, il ne s'en cacherait pas. Après la déposition de ce témoin, la Chambre procède à la lecture, à la chaîne, de procès-verbaux d'audition d'autres témoins. En fin de matinée, le co-procureur international se fait rabrouer par les juges pour une intervention inopportune et, au retour de la pause-déjeuner, changement de tête ! Ce n'est plus Anees Ahmed qui est en poste, mais un autre de ses collègues, le Belge Vincent de Wilde, dont il s'agit de la première apparition. Il est le cinquième co-procureur international jeté dans l'arène du procès. Une stratégie de l'interchangeable qui n'a, jusque-là, pas porté ses fruits.
En début d'audience, le groupe 3 des parties civiles informe renoncer à l'audition d'une, voire deux, de ses parties civiles, qui figurent parmi celles contestées la veille par l'accusé, lequel émet des doutes sur le fait que les proches qu'elles représentent aient bien été incarcérés à S-21. Un témoin las d'être confronté à ses déclarations passées L'interrogatoire de Saom Meth reprend, avec les co-procureurs. Le magistrat cambodgien lui demande de reconfirmer plusieurs points de sa déposition faite auprès des enquêteurs du bureau des co-juges d'instruction. A-t-il bien été le témoin de la technique du ventilateur, qui consiste à exposer un détenu nu et mouillé à l'air produit par un de ces appareils ? Réponse du témoin : ce qu'il a dit est vrai, il n'a "rien inventé". Quand parfois Thuy [interrogateur à la prison spéciale] interrogeait un détenu et qu'il n'arrivait pas à le faire parler, Duch intervenait alors pour menacer le prisonnier ? "Ce que j'ai dit est vrai !" A-t-il bien vu Duch asséner un ou deux coups de pied à un prisonnier en l'exhortant à lui répondre rapidement ? "Ce que j'ai dit est la vérité..." Dans sa déposition, Saom Meth a par ailleurs précisé que l'accusé se rendait tous les jours à l'endroit où il menait ses tours de garde. Le confirme-t-il ? "Quand j'ai fait cette déclaration, j'ai été un peu excessif. Veuillez m'en excuser." Il ne dit plus également avoir été le témoin oculaire d'une pratique visant à transpercer les ongles des prisonniers à l'aide d'aiguilles. Saom Meth avait-il peur de Duch ? "Bien sûr [...] ! Sur les cinquante membres que comptait l'unité des messagers [à S-21], seuls quatre ou cinq sont restés, les autres ont disparu. J'ai commencé alors à le craindre." Et comment se comportait l'accusé avec les gardes ? "Il n'était pas arrogant mais souriant, parfois il riait même avec eux." Saom Meth sauvé par Him Huy ? Me Ty Srina, du groupe 1 des parties civiles, poursuit l'interrogatoire selon le même principe de vérification. Le témoin dit maintenir ce qu'il a déjà déclaré au bureau des co-juges d'instruction. "Existait-il de l'entraide à S-21 ?", lui demande la jeune femme, en faisant référence au fait que l'ancien cadre Him Huy (chargé du transfert des prisonniers au lieu d'exécution Choeung Ek) l'ait assigné aux travaux agricoles à Prey Sar (S-24) quand il risquait de suivre le même sort que son frère, arrêté, envoyé à S-21 puis exécuté. "C'est vrai, il m'a aidé. Je ne sais pas s'il en a fait autant pour d'autres personnes." Plus tard, Saom Meth explique que Huy lui avait conseillé en ce moment critique "d'être fort, de ne rien dire" et lui avait promis de l'aider avec une consigne : dissimuler son lien avec ce frère tombé en disgrâce.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 11 août 2009. L'accusé Duch sur un écran de la salle de presse des CETC ©John Vink/ Magnum
"Ce que j'ai vu et dit reflète la vérité", répète, un brin excédé le témoin à l'avocate suivante, qui le met elle aussi face à ses précédentes déclarations. Quant aux règles du Santebal, il ne les a pas vues inscrites aux murs ou sur un tableau noir - comme celui exposé de nos jours au musée de Tuol Sleng et que Duch attribue aux seuls Vietnamiens - mais les a apprises au cours de réunions politiques. La défense, satisfaite des réponses du témoin A la défense. Me Kar Savuth lui demande s'il a vu l'accusé tuer de ses propres mains un prisonnier. Le témoin répond par la négative. A-t-il "jamais reçu d'instructions directement de Duch" ? Non, répond à nouveau Saom Meth, précisant avoir obéi à son seul chef de groupe. Deux réponses que l'avocat de Duch accueille par un "je vous remercie [de vos déclarations]", fleurant le contentement. Non, le témoin n'était pas du tout satisfait de son travail "car des gens étaient arrêtés et tués". "Je vous remercie d'avoir déclaré que vous n'étiez pas content de votre travail à S-21", commente sur le même air Kar Savuth. Duch conteste : "si j'avais torturé, je ne l'aurais pas nié" A l'accusé de faire part de ses observations. Duch reconnaît que Saom Meth a été garde à l'Unité spéciale de S-21. "Dans les grandes lignes, [son témoignage] reflète la vérité. Cependant, le point selon lequel je suis venu torturer des prisonniers là où travaillait Thuy [ce que Saom Meth a déclaré la veille en audience], je ne l'aurais pas nié si je l'avais fait ! Je veux établir les choses très clairement. En tant que directeur de S-21, j'ai commis des crimes graves, à savoir que j'ai endoctriné politiquement ces personnes [...], répercutant les intentions criminelles du PCK [Parti communiste du Kampuchea] dans mes enseignements, à savoir que toute personne arrêtée par le parti devait être considérée comme un ennemi. Et ceci est un des crimes les plus graves que j'ai commis. Et je suis responsable de ces plus de 10 000 vies perdues à S-21 !" La torture, pas dans ses attributions de directeur de S-21 Duch rappelle avoir rédigé et transmis à ses supérieurs des documents en mettant en avant le nom de personnes dont l'arrestation n'avait pas encore été décidée par l'Angkar. Cependant, modère-t-il, "quelle que soit la société dans laquelle nous vivons, chaque personne remplit sa tâche sur la base de la mission qui lui est confiée. Un garde ne pouvait être interrogateur, de même qu'un interrogateur ne pouvait prendre de son temps pour remplir la mission de garde. En tant que directeur de S-21, je ne pouvais consacrer du temps à ces tâches ou avec ces personnes, ce n'était pas possible. Je ne peux nier qu'il s'agit là d'une allégation grave, que l'on raconte que je battais les prisonniers..." Et les deux fois où l'accusé s'est rendu dans une salle d'interrogatoire, c'était dans celle de Pon, et non pas celle de Thuy, dont il connaissait les méthodes violentes à l'encontre des prisonniers, affirme-t-il. Duch demande à ce qu'un document soit affiché à l'écran : ce sont les consignes qu'il a données à Thuy, un texte rédigé d'une écriture soignée. "Ce document - retrouvé à S-21 - montre bien que je ne suis pas allé sur place mais que j'ai essayé d'encourager Thuy. Cependant, ce dernier se fondait toujours sur l'idée qu'il devait en référer à Pon." Enfin, l'accusé exprime ses regrets au témoin et à sa famille pour ce frère tué. Une longue série de dépositions de témoins lues Dès 11 heures du matin jusqu'à la fin de la journée, on entend essentiellement la voix des greffiers, qui procèdent à la lecture de procès-verbaux (PV) de dépositions de témoins non convoqués par la Chambre, établis par les enquêteurs du bureau des co-juges d'instruction. Les PV s'enchaînent à en étourdir les oreilles du public. Il y a tout d'abord Mok Setim, qui a fait partie du personnel soignant de S-21, après avoir reçu une formation au cours de laquelle il a appris à "fabriquer des remèdes médicinaux et des médicaments moulés". Il devait soigner les prisonniers de sorte à ce qu'ils puissent tenir jusqu'à la fin des interrogatoires. Parmi eux, "trente à quarante" avaient le teint pâle car on leur avait prélevé du sang. Il n'a jamais vu Duch venir donner des ordres. La majorité des médicaments proscrits, convient-il, n'étaient pas efficaces. A la fin de la lecture, Me Kar Savuth relève, au nom de la défense, que le témoin a confirmé que les membres du personnel médical à S-21 étaient "tous de sexe masculin". Duch, pour sa part, répète que l'ordre de prélever du sang de prisonniers émanait de son supérieur hiérarchique Son Sen. Il lui est difficile sinon de trancher pour savoir si Mok Setim a été oui ou non membre du personnel de S-21. Pas d'enfants vus à Choeung Ek Le deuxième PV concerne un certain Toy Teng, garde à l'extérieur du centre de détention de S-21, avant d'être transféré à la rizière à Prey Sar, et ce après avoir été mis en cause à la suite de l'arrestation d'un de ses cousins. Dans un deuxième PV d'audition, ce témoin déclare avoir été envoyé avec son équipe à Choeung Ek, laquelle devait creuser des fosses, assurer la sécurité des lieux ou encore "recenser les prisonniers à leur arrivée et à leur exécution". "Cela pouvait prendre deux ou trois jours pour creuser une fosse, selon la dureté du terrain." Des fosses, "vingt ou trente" au total, selon lui, qui pouvaient contenir chacune une dizaine de corps. Il n'a jamais vu d'enfants amenés à Choeung Ek. Son état d'esprit quand il travaillait à Choeung Ek ? "A l'époque, c'était impossible de ne pas faire ce qu'on vous disait de faire. C'était un peu comme vivre avec des tigres !" A la fin de cette lecture, un avocat du groupe 4 des parties civiles tient à faire remarquer que ce témoignage était "clair". "Il en ressort qu'il y avait bien torture et exécution !" C'est un scoop... A Me Kar Savuth, de la défense, d'y aller de son petit commentaire. "Il ressort que [ce témoin] n'a jamais vu l'accusé présent à Choeung Ek." Pourtant, Toy Peng, s'il a dit ne pas avoir vu Duch se rendre à ce champ d'exécution, a nuancé son propos en précisant que si cela avait été le cas, il ne l'aurait pas reconnu car il connaissait mal Duch. Le co-procureur international sermonné par les juges Le co-procureur international veut à son tour briller. Il invite la Chambre à demander à la défense si elle s'oppose ou non au fait de ne pas citer à comparaître les témoins dont il est donné lecture de leurs dépositions. Une requête qui fait un flop. Le président "ne comprend pas très bien" l'objet de sa démarche et lui rappelle que seule la Chambre a le pouvoir de décider de faire comparaître ou non un témoin. Nil Nonn l'appelle à s'exprimer plus clairement. Anees Ahmed récidive. Cette fois-ci, c'est le juge Lavergne qui marque sa stupéfaction. "Cette question a déjà été abordée à plusieurs reprises", rappelle-t-il : lors de la réunion de mise en état, au cours de laquelle la défense a dit renoncer à la comparution dudit témoin à l'audience; et à nouveau la semaine dernière, où la défense a encore confirmé renoncer à faire venir le témoin à l'audience. "Donc je ne comprends pas très bien quel est le sens de la requête présentée aujourd'hui par les co-procureurs..." Anees Ahmed est remis à sa place, son observation rejetée. Il ne prolonge pas la discussion.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 11 août 2009. Le bâtiment de la cour, aux CETC ©John Vink/ Magnum
Duch, même s'il ne connaissait pas le visage de Toy Peng avant de le rencontrer lors de la reconstitution à Choeung Ek début 2008, est porté à croire qu'il a été membre du personnel de S-21. Un accusé en contact avec les dirigeants du Kampuchea démocratique ? L'audition de Som Sam Ol, ancien messager auprès du ministère des Affaires étrangères sous les Khmers rouges, est lue. Il a vu Duch, a-t-il rapporté, participer, en 1977, "à une réunion hebdomadaire au ministère B1 avec Ieng Sary, Pol Pot, Son Sen, Nuon Chea et Ta Mok. Duch participait souvent aux réunions avec des membres de l'échelon supérieur [...] et ce jusqu'à la libération. [...] J'en avais connaissance car je me trouvais à l'étage inférieur de celui où se tenaient ces réunions." Au mariage de Duch, auquel ce témoin dit avoir été convié, au domicile de l'accusé, il a relevé la présence de "Son Sen, Nuon Chea et Ieng Thirith". "Je pense donc que Duch était une personne importante puisque des personnages importants ont participé à son mariage. Et je pense que tout le monde connaissait le centre S-21 et la nature du travail de Duch parce que ce dernier était quelqu'un d'assez ouvert vis-à-vis de cela." De Duch, il dit avoir "remarqué qu'il aimait bien son travail parce que, chaque fois que je le rencontrais, il souriait toujours, et il était très actif dans son travail". L'accusé conteste Duch réagit à cette déposition en lisant les réponses qu'il a alors données aux co-juges d'instruction lorsqu'ils l'ont confronté à ce témoignage : "Je voudrais dire que cette déposition est inexacte. Ces hauts responsables [Ieng Sary, Son Sen etc.] n'étaient pas présents à mon mariage". Et il liste les noms des invités à ses noces. "J'ignore pourquoi ce témoin a fait cette déclaration. D'ailleurs, je pense qu'il n'était pas messager auprès du ministère des Affaires étrangères mais plus vraisemblablement un membre du personnel de S-21." Un autre témoignage peu favorable à Duch Un autre témoin, Ouk Bun Seng - qui a été "rééduqué" à Boeung Choeung Ek puis envoyé à S-24 (Prey Sar) -, a raconté aux enquêteurs du bureau des co-juges d'instruction que, dans sa fuite de S-24 en 1979 à l'arrivée des troupes vietnamiennes, il a retrouvé Duch dans les Cardamomes. Là, il y avait six prisonniers, arrêtés par les subordonnés de Duch, lequel a dit qu'il fallait les "liquider, peu importe qu'ils avouent ou pas". Le témoin a également vu là-bas un prisonnier être torturé à l'aide d'une torche enflammée introduite dans sa bouche, et ce, alors que Duch se tenait près de la scène. Il décrit cependant Duch comme "agréable, amical mais ferme", par opposition à Huy, le chef de Prey Sar, "méchant". A la fin de la lecture de cette nouvelle déposition, Duch dit n'avoir jamais connu l'intéressé. Il conteste notamment l'épisode de la torture dans les Cardamomes dont il a fait le récit car, justifie-t-il, après le 7 janvier 1979, c'était la débandade. Un témoignage en faveur de la défense Le témoin suivant, un certain Toy Teng, avait été assigné par Him Huy à Choeung Ek pour y réceptionner les prisonniers, creuser les fosses et exécuter les prisonniers. Il soutient ne jamais y avoir vu Duch, bien qu'il admette ne pas le connaître, et affirme n'avoir jamais vu d'enfants tués à Choeung Ek, pas même la tête fracassée sur un arbre. Une déposition dont la lecture d'extraits en audience a été réclamée par les co-procureurs bien qu'elle serve davantage la défense. Duch ne fait aucun commentaire et son avocat cambodgien ne se prive pas pour relever que "pour l'heure, aucun témoignage n'indique que l'accusé s'est rendu à Choeung Ek". A l'exception toutefois de Him Huy, qui a déclaré, le 16 juillet en audience, avoir vu Duch aux "Killing fields". La dernière déposition lue, l'accusé la juge "un peu bizarre" sur certains points, et s'interroge sur le fait que cette personne, un dénommé Him Houn, ait réellement été un ancien garde à S-21, comme il le dit. Mais avant cela, Duch le méticuleux prend soin de corriger une date - celle d'une réunion à laquelle a participé Son Sen - qu'il a précédemment donnée en audience, s'étant trompé... de quelques jours. Le souci du détail, encore et toujours. Egalement sur Ka-set  Un témoin à la barre sans raison... (10-08-2009)
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