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Duch et la famille Phung Ton, le rendez-vous impossible
Par Stéphanie Gée   
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19-08-2009

Phung Ton ©John Vink/ Magnum

Kambol (Cambodge), le 19 août 2009. Portrait de Phung Hung Ton, mari de Im Thun Sunthy, partie civile, prise à S21, et montrée sur un écran des CETC
©John Vink/ Magnum

Les parties civiles qui, depuis lundi, alternent à la barre, ont toutes sans exception préparé des questions à l'accusé. Avec cette même finalité : savoir précisément ce qui est arrivé à leurs proches disparus à S-21, pour en finir avec les spéculations les plus cauchemardesques, et comprendre pourquoi ces proches portraiturés en superlatifs se sont retrouvés broyés dans cette machine de mort. Mais les réponses qui leur sont données par Duch sont évasives, voire hors sujet. Mercredi 19 août, ont déposé l'épouse et la fille du professeur Phung Ton, mort à S-21, dont l'ombre flotte sur le procès depuis le début. Ce cas semble en effet embarrasser l'accusé, qui témoigne une grande considération à cet intellectuel, ancien recteur et directeur de l'enseignement supérieur. Un talon d'Achille chez Duch, qui a mis au jour des failles dans sa carapace. Cependant, la confrontation que l'on espérait entre l'accusé et ces deux femmes, jusque-là spectatrices assidues des audiences, jour après jour, ne s'est pas produite.


Le courage de parler, un héritage du père
La mère vient la première livrer son témoignage. Im Sunthy, 70 ans et retraitée du ministère des Transports publics, épouse du professeur Phung Ton. A son arrivée, Duch se lève pour l'accueillir. C'est la première fois qu'il gratifie un témoin de cette marque de respect. L'avocate de la partie civile, Me Studzinsky, se lance dans une trop longe énumération de documents et de cotes, prouvant l'incarcération de Phung Ton à S-21, et dévoile déjà le contenu de la déposition de sa cliente. Et entame ainsi sévèrement la magie de cet instant.

Mme Im Sunthy bénéficie d'une assistante psychologique à ses côtés. Sa santé est fragile, et l'évocation de son mari au cours des débats lui a déjà causé un évanouissement. Sa voix tremble mais elle tient le coup. Pendant une heure. A l'instar de Mme Lefeuvre, entendue lundi, sa déposition prend la tournure d'une vibrante déclaration d'amour à cet époux "compréhensif et aimant", qui lui a offert vingt ans de vie de couple jamais assombris par la moindre dispute. Elle déballe tout, jusqu'à son éprouvante traversée du régime khmer rouge.

"Je ne sais pas comment décrire à la Chambre cette immense tristesse provoquée par la perte d'un mari que j'aimais, raconte Mme Im Sunthy. Cela fait plus de trente ans maintenant mais le temps ne fait qu'accroître mon chagrin. Je n'ai jamais été heureuse depuis. J'ai vécu dans la terreur et dans le traumatisme. Chaque minute qui passe, je pense à lui. [...] J'ai parfois songé au suicide, parce que je voulais en finir avec tout ça, abréger cette peine. Il m'est impossible de ne pas penser aux tortures endurées par mon mari durant sa captivité sous les Khmers rouges. [...] Aujourd'hui, je vois que mes enfants sont courageux, ils osent parler, ils ont reçu cette éducation de leur père. Certains y voient un comportement agressif mais non, il s'agit de courage ! Et c'est un héritage de leur père ! Moi, je ne peux m'empêcher de pleurer mais je le fais en cachette de mes enfants..." Et, aujourd'hui, confie-t-elle, elle "survit" grâce aux médicaments.

Témoigner pour obtenir justice et non vengeance

Pour conclure, elle explique sa démarche, soucieuse de balayer tout malentendu sur ses intentions. "Ici, je souhaite rendre hommage aux âmes de mon père et de mon mari disparus ainsi qu'à tous les autres parents qui ont également péri. Certains pourraient penser que je suis ici pour chercher vengeance, ce n'est pas vrai ! Je suis ici pour demander la justice pour mon mari, pour que soit révélée la vérité, pour qu'on dise pourquoi tous ces gens ont été tués et pourquoi toute cette barbarie infligée aux victimes. Est-ce par quête du pouvoir, est-ce par convoitise personnelle ou pour d'autres raisons ? Je crois qu'un professeur se doit de faire montre d'éthique, se doit de participer à la construction du pays et non pas aspirer au pouvoir personnel."

Un homme revenu au Cambodge pour y mourir

Sa fille, Mme Phung-Guth Sunthary, 53 ans, prend la relève. Depuis des mois, elle se prépare à ce moment. Elle aussi est venue honorer la mémoire de ce père chéri, et "donner au prisonnier n°17 un visage". Par les mots, par de vieilles photos de famille précieusement conservées qu'elle expose en audience. Elle égrène les adjectifs - "humble", "sage", "attentionné", "bon", "juste", etc. - qui ne semblent pas assez nombreux pour restituer l'image de celui qui reste pour elle un "modèle". Les souvenirs d'enfance aux teintes pastel, associés à la généreuse figure paternelle, se bousculent dans sa mémoire.

Son père, explique-t-elle, aurait pu échapper aux Khmers rouges. Il se trouvait en mission en Europe quand Pol Pot a imposé son pouvoir. Rien ne l'obligeait à revenir dans ce Cambodge qui prenait un tournant qu'il regardait d'un oeil suspicieux si ce n'est sa famille, qu'il ne pouvait laisser seule, livrée à son propre sort, a-t-il confié avant son départ dans des lettres adressées à des amis.

"Inimaginable que des intellectuels soient responsables de la mort de mon père"

En 1975, la famille perd tout contact avec Phung Ton, ignorant durant tout le régime ce qu'il est advenu de lui. "Un jour, fin octobre ou début novembre 1979, à la fin de la saison des pluies, maman et moi, sommes allées rendre visite à une cousine. En rentrant chez nous, maman a vu une paysanne qui vendait du sucre de palme. Elle lui a donné un peu de riz contre du sucre. La paysanne a emballé le sucre de palme dans une feuille de papier imprimée. Comme nous n'avions plus vu de journal depuis 1975, nous avons déplié cette feuille et avons vu la photo de mon père, parmi d'autres photos de victimes de Tuol Sleng. D'abord, j'ai refusé de croire qu'il s'agissait de mon père bien que son nom fût inscrit sous la photo, je croyais à une erreur. Mais maman m'a dit que c'était bien lui. Nous étions toutes les deux très pâles, dans l'incapacité de prononcer le moindre mot. Nous ignorions totalement l'existence de la prison de Tuol Sleng, comme nous ignorions l'ampleur des massacres commis par les Khmers rouges. Sur cette photo, mon père était méconnaissable, amaigri, les yeux vides, portant autour de son cou, un écriteau avec le numéro 17. Mais comme il connaissait la plupart des dirigeants khmers rouges, nous ne comprenions pas comment cela pouvait être possible.  Ces gens étaient soit d'anciens élèves (dont Mam Nay et Kang Guek Eav [Duch]) soit des collègues professeurs, comme Son Sen ou Khieu Samphan. Quant à Ieng Sary et son épouse, ils nous connaissaient très bien et habitaient à quelques centaines de mètres de nous. C'était pour nous inimaginable que ces intellectuels aient pu être responsables de la mort de mon père."

"L'accusé n'a jusqu'ici rien dit pour élucider ce mystère"

Le mystère qui entoure les derniers mois de la vie de son père lui est intolérable. "La perte de mon père est une souffrance que rien ne peut effacer, une blessure incurable."

Aucune confession complète de son père n'a été retrouvée. Il a pourtant été détenu presque sept mois à S-21. "Selon le témoignage des interrogateurs, en général les prisonniers ne survivaient qu'environ deux mois et étaient tués après avoir rédigé leur confession." Un rapport médical concernant Phung Ton est cependant parvenu jusqu'à aujourd'hui. Il fait état de diarrhées, de troubles respiratoires et de maigreur, un document qui a nécessairement été remis à l'accusé, hypothèque Sunthary, son père comptant parmi les prisonniers importants de S-21. "L'accusé était maître de tout ce qui passait à S-21. Méticuleux et consciencieux qu'il était, qu'a-t-il décidé et à qui a-t-il rendu compte de l'état de mon père ? Kang Guek Eav est familier du raisonnement mathématique, il comprendra comme chacun de nous que mon père, incarcéré à S-21 le 12 décembre 1976, vu vivant pour la dernière fois le 6 juillet 1977, n'a ni séjourné deux mois comme la plupart des prisonniers, ni vingt mois comme l'accusé l'a déclaré pour embrouiller les faits et dégager sa responsabilité. L'accusé n'a jusqu'ici rien dit pour élucider ce mystère."

Car voici précisément ce qu'elle attend du procès. "Depuis l'ouverture du procès, le 30 mars 2009, j'assiste tous les jours aux audiences. J'ai vu et entendu des experts, des témoins, j'ai entendu les réponses de l'accusé, ses contradictions, ses mensonges, j'ai vu ses signes d'émotion, réelles ou feintes, et je n'ai à ce jour obtenu aucune réponse claire aux questions relatives à la mort de mon père. Mam Nay a reconnu que c'était bien lui qui avait écrit l'interrogatoire du prisonnier Phung Ton et Suos Thy a confirmé avoir enregistré le nom de Phung Ton. Mais aucun membre de S-21 ne m'a donné la moindre précision sur les souffrances que mon père a endurées et sur les conditions de sa mort. Pourtant, ils savent, surtout Mam Nay. Prak Khan, Him Huy, Nhiep Ho m'ont confirmé que seul l'accusé sait tout sur le cas de mon père, et pourrait jeter une plus grande lumière sur les circonstances de son décès puisqu'il était directeur de S-21." Sunthary est convaincue que Duch sait mais qu'il veut le cacher.

"Après avoir menti plusieurs fois, dit-elle, l'accusé a finalement avoué que mon père était bien à S21; il a même ordonné, de façon théâtrale, à Mam Nay de dire la vérité sur le lieu où mon père est mort, sans jamais donner lui-même la moindre précision ni reconnaître sa responsabilité pour  l'assassinat de mon père."

Si l'accusé ne parle pas, la famille ferme à jamais les portes du pardon

Sunthary met en garde Duch : elle ne se contentera pas "de réponses générales sur le Kampuchea démocratique", pas plus que "d'un transfert de responsabilités sur les leaders déjà morts". "L'accusé se présente comme un homme repenti, prétend coopérer avec la justice et se soucier des victimes. Pour moi, qui suis ce procès depuis le début, je ne suis pas du tout convaincue que l'accusé fasse des efforts sincères pour aider à la manifestation de la vérité. Bien au contraire, il a tout fait pour empêcher que la vérité éclate. Il cherche à ne pas répondre des crimes qu'il a commis. L'accusé connaît très bien les réponses à mes questions. S'il prétend ne rien savoir alors il n'est pas le grand chef des services secrets que l'on décrit, le directeur méticuleux de S-21, et n'est qu'une marionnette et un lâche. S'il nie malgré tout, l'accusé doit alors renoncer à ses remords. Je ne suis pas ici pour crier vengeance mais pour connaître la vérité. Si l'accusé refuse de répondre à mes questions, je ferme à tout jamais les portes du pardon. Je souhaite que l'accusé vive longtemps, en bonne santé, de façon à ce que, placé devant sa conscience, il finisse par redevenir humain au sens noble du terme. Je souhaite qu'il se rende compte que les crimes qu'il a commis contre mon père, contre toutes les victimes, contre l'humanité sont aussi des crimes contre ses propres enfants et petits enfants."

 

Phung Guth Sunthary ©John Vink/ Magnum
Kambol (Cambodge), le 19 août 2009. Phung-Guth Sunthary, 53 ans, partie civile, lors de son témoignage au 61e jour du procès de Duch
©John Vink/ Magnum



Puis, elle s'adresse à la nation : "La tragédie et la misère connues sous  le régime du Kampuchea démocratique n'a absolument rien à voir avec la notion de karma enseignée par le bouddhisme. Je suis bouddhiste comme mes concitoyens mais ce régime sanguinaire était dirigé par un clan qui s'appuyait sur une idéologie démente et satanique. L'utilisation de principes et de croyances bouddhiques ne serait qu'une façade pour minimiser la faute des dirigeants de ce régime. Je voudrais aussi dire aux jeunes de mon pays que parfois, même au fond des ténèbres, certains hommes peuvent par leur courage, leurs convictions, leur sens de l'honneur, apporter la lumière. Mon père, Phung Ton, était un de ces hommes. Les Khmers rouges l'ont tué mais n'ont pas réussi à broyer sa conscience et sa sagesse."

Réponses de Duch : la déception

A ses questions précises, Duch n'apportera rien de nouveau. Il ne savait pas que le professeur avait été envoyé à S-21, dit-il. Preuve en est, aucun document concernant M. Phung Ton ne porte d'annotations écrites de sa main, ajoute-t-il. Sans quoi, il serait intervenu "pour faire en sorte qu'il vive dans des conditions plus décentes", comme il l'a fait pour un autre détenu qu'il respectait tout autant. Il pense cependant que l'ancien recteur n'a pas été torturé lors des interrogatoires et s'en remet à Mam Nay, celui qui l'a interrogé, "le seul qui peut nous éclairer sur le sort qu'il a connu". Enfin, il fait valoir qu'il n'était alors que le directeur adjoint de S-21. Pourtant, l'analyse des documents existants établit que le professeur a été écroué le 12 décembre 1976, soit à une date où l'accusé avait déjà succédé à Nath à la tête de S-21. Appelé à s'expliquer sur cette incohérence, Duch parle d'une erreur de date... et maintient qu'il ne savait pas.

Dans ses observations conclusives, l'accusé dit prendre la mesure de la déception des deux femmes de ne pas avoir obtenu les réponses qu'elles attendaient. "Je peux vous dire que si je peux être d'une quelconque assistance pour contribuer à établir les faits, je ferai de mon mieux. Je chercherai toute information complémentaire disponible concernant votre époux et votre père." Des paroles qui laissent les deux femmes dans un vif désappointement.

Que l'âme de mon frère sache que je me suis constitué partie civile

C'est au tour de M. Sa Vandy. Il est prêt, le texte de sa déposition bien en mains, les lunettes chaussées sur son nez. Il a appris récemment qu'un de ses frères, Pon, a été détenu et exécuté à S-21, dans une revue, "Searching for the truth", publiée par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), tandis qu'un autre frère reste à ce jour "disparu". En imaginant depuis les souffrances qui ont dû être infligées à au moins l'un de ses frères, Sa Vandy les entend dans son sommeil appeler au secours. Et il se réveille avec un sentiment d'impuissance. Plus tard, il lit dans un autre magazine un article évoquant le traumatisme des survivants et les invitant à se constituer parties civiles auprès des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Ce que Sa Vandy fera.

Ce touchant instituteur retraité de 63 ans conclut sa déposition en invoquant à voix haute l'esprit de ce frère aimé. "Frère Pon, je crois véritablement que tu es là et que tu écoutes les débats de cette Chambre parce que cet après-midi, je prie pour que tu sois ici, pour que tu participes aux débats de manière à ce que tu puisses entendre et voir que j'ai essayé que justice soit rendue pour les actes criminels que tu as subis. Que ton âme puisse reposer en paix !"

A son tour, Sa Vandy précise les limites des excuses de l'accusé. "A chaque fois que j'assiste aux audiences, l'accusé reconnaît toujours sa culpabilité devant le public. Il joint ainsi ses mains devant les caméras de télévision et cela est censé soulager nos souffrances. Cependant, le crime ne peut être pardonné. Le tribunal doit juger ses actes en conformité avec les lois appliquées par la Chambre."

Duch n'a jamais prétendu être un patriote
Il a enfin cette question pour Duch : "L'accusé a dit qu'il était un patriote. Comment peut-il prétendre être un patriote s'il n'a fait que tuer des Cambodgiens ?" Le président invite l'accusé à répondre, tout en lui rappelant qu'il a le droit de garder le silence. La remarque n'est pas nécessaire. Duch ne satisfait guère la quête des victimes. Mais face à eux, il s'applique à ne pas garder le silence. "Je voudrais redire que je n'ai jamais prétendu être un patriote", répond-il.


 


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