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Trahison et pardon difficile au sein des familles de victimes
Par Stéphanie Gée   
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25-08-2009

Cambodge-Tribunal @ John Vink / Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 24 août 2009. 63e jour du procès de Duch aux CETC © John Vink/ Magnum

En raison de l'avancement des travaux et du retrait de demande de déposition devant la Chambre de certaines parties civiles, seule la journée de lundi 24 août est consacrée à l'audition des dernières parties civiles qui en avaient fait la requête. A ce rythme, les audiences pourraient s'achever avant la fin septembre, le bureau des co-procureurs et la défense bénéficiant alors d'un délai - encore inconnu à ce jour - pour préparer leur réquisitoire et leur plaidoirie. Mme Chum Neou a enfin livré un témoignage complet, morcelé puisque réparti sur jeudi dernier et ce lundi et trois fois interrompu. Ancienne Khmère rouge, "trahie" par l'Angkar, elle a rapporté que sa tante ne le lui avait jamais pardonné cette appartenance. Tandis que Mme Chhin Navy dit, elle, avoir fait la paix avec sa soeur qui a dénoncé son mari à la milice. Un pardon qui semble cependant avoir été prononcé sur le bout des lèvres...

 

Un récit livré pour la première fois après 32 ans

Mme Chum Neou reprend là où elle s'était arrêtée jeudi, à la mort de ce fils, âgé de quelques mois à peine, dont elle n'a pu correctement s'occuper. Elle est là pour lui, pour son mari, disparu à S-21, et pour elle-même, puisqu'elle a été détenue à S-24 (Prey Sar). "C'est la première fois aujourd'hui, après 32 ans, que je peux parler de ces choses. Et chaque fois que je me souviens de ces événements, mes larmes ne peuvent s'empêcher de couler", lâche cette sexagénaire, qui avait rejoint volontairement les rangs de la révolution en 1971. Refaire monter à la surface ces souvenirs épars la submerge d'émotions et ne la rend peut-être pas très "cohérente", admet-elle. Tout lui revient en désordre.

Sa rencontre avec Duch

Elle raconte dans le détail sa vie à Prey Sar, dont elle a appris sur place qu'il s'agissait d'un centre de rééducation. Malgré les épreuves, poursuit-elle, elle n'a pas pleuré à l'époque pour "prouver" qu'elle avait été bien rééduquée. Et de fait, à sa grande plus grande surprise, elle survivra, concède-t-elle. Dans la forêt, près d'Omleang, toujours sous surveillance khmère rouge, Mme Chum Neou a rencontré, début janvier 1979 Duch, chez qui elle avait été convoquée pour avoir tenté de s'enfuir, rapporte-t-elle. "Il a sorti son pistolet de son étui et il a pointé le canon sur ma tempe. Moi, j'étais sûre que la sécurité était enclenchée et j'étais décidée à me battre pour me débarrasser de ce pistolet. Je n'avais pas peur. [...] Il m'a demandé combien de jours j'étais restée là. Et j'ai répondu que j'y étais depuis 1977. Il a paru surpris et m'a demandé comment se faisait-il que j'étais restée ici aussi longtemps et j'ai dit que je ne savais pas pourquoi. Il m'a alors dit que c'était bien d'être restée aussi longtemps et d'être encore en bonne forme." Duch n'aurait pas accompagné ce geste de menaces, assure-t-elle cependant auprès du juge Lavergne. Elle ajoute que ce n'est pas la première fois qu'elle le voyait, elle l'aurait surpris deux fois, en 1978, venir "inspecter les travaux des rizières" à S-24.

De retour de son village, en 1980, elle est bouleversée en apprenant la mort de tous ses proches.

 

Cambodge - Mme Chum Neou @ John Vink/ Magnum 

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 24 août 2009. Chum Neou, partie civile ayant perdu son mari et son enfant nouveau-né, sur un écran dans la salle de presse au 63 jour du procès de Duch aux CETC © John Vink/ Magnum

 

Se constituer partie civile pour se désolidariser des Khmers rouges

Me Roux, l'avocat international de Duch - de retour après deux semaines d'absence au cours desquelles il a été retenu par le tribunal international pour le Liban -, revient sur l'engagement de Mme Chum Neou dans le mouvement khmer rouge. Une décision prise "parce que j'étais très en colère que nous subissions les capitalistes et les impérialistes américains" et « je voulais libérer le pays de ces gens-là". Très vite, elle a eu des responsabilités, comme chef des filles de sa commune, pour apporter des munitions et approvisionner les troupes au combat. "Avez-vous le sentiment d'avoir servi l'Angkar mais que l'Angkar vous a trahie ?", lui demande l'avocat. "C'est exact."

 

"Vous avez, pendant cette période, perdu non seulement votre mari mais aussi d'autres membres de votre famille. Quand vous êtes revenue dans votre village, est-ce que les gens vous considéraient toujours comme quelqu'un des Khmers rouges ? Et encore aujourd'hui, considère-t-on que vous étiez khmère rouge ?" La partie civile reprend sa respiration : "Ce n'est pas que je ne peux pas répondre à cette question. Mais je ressens à présent de la douleur. Ma tante était dans une telle rage quand je l'ai retrouvée. Elle a dit que c'était à cause de moi que son mari était mort. Et c'est une grande douleur qu'on m'inflige. L'accusé s'est, à plusieurs reprises, excusé. Bien évidemment, je ne peux l'accepter. Je me suis inclinée devant ma tante pour lui demander pardon pour la perte de son mari et il y avait un lien de sang entre lui et moi. Et cela n'a pas été accepté. [...] Un mot d'excuse présenté par l'accusé devant la Chambre ne suffit pas ! Moi, je me suis inclinée et j'ai présenté mes excuses devant ma tante et elle ne les a pas acceptées ! Lorsque j'en ai eu la possibilité, j'ai fait une demande de constitution de partie civile de manière à pouvoir parler au nom des membres de ma famille qui ont été victimes et de manière à pouvoir prouver que je ne suis pas membre des Khmers rouges, et que je suis fidèle à la Nation et que je me suis sentie trahie par ce groupe !"

L'accusé ne remet pas en cause le fait que Mme Chum Neou soit passée par S-24 et que son mari ait trouvé la mort à S-21. Cela étant, précise-t-il, s'il s'est effectivement rendu à Prey Sar, il n'a "jamais laissé les gens [le] voir". Ensuite, il nie le fait qu'il ait pu placer un revolver sur sa tempe : "Je ne me comportais pas comme ça !".

 

L'incompréhension demeure

Mme Chhin Navy, 70 ans, prend place. Cette "17 avril", selon la lexicographie khmère rouge, a perdu son mari, - ancien président adjoint de l'aviation civile à Pochentong - à S-21 et dit vivre depuis "dans le désespoir" et avec les mêmes questions qui l'obsèdent. "Pourquoi mon mari ? Pourquoi ma tante ? Pourquoi ma belle-mère ? Pourquoi ma soeur ? Pourquoi au total huit personnes dans nos familles sont mortes, noyées dans la rivière ou emmenées en camion pour être tuées au pied de la montagne ? [..] Je suis extrêmement reconnaissante envers ce tribunal hybride qui cherche à nous rendre justice. [...] J'espère que les êtres humains ne seront plus jamais aussi cruels que l'ont été Pol Pot et ses sbires."

 

Un drame impossible à oublier

Elle est très agitée, son récit est confus, et son avocat ne vole pas à son secours. Le président Nil Nonn l'invite, au bout d'une heure, à se concentrer sur l'époque où son mari a été détenu à S-21.

Quand elle découvre la photo de son mari à Tuol Sleng en 1980, elle ne maîtrise plus ses larmes. Ses collègues de travail lui conseillent alors d'essayer d'oublier ce qui s'est passé, de se concentrer sur l'éducation de ses enfants et de penser à l'avenir. "Mais, dans mon esprit, je continue à imaginer de manière très vivante la torture et les souffrances infligées à mon mari."

 

Une soeur qui trahit, aveuglée par l'endoctrinement

Si sa soeur aînée les a trahis, en accusant le mari de Chhin Navy d'être un espion de la CIA, ce qui lui a valu de se faire arrêter, c'est parce qu'elle a été "endoctrinée" par les communistes, justifie la partie civile, qui assure ne plus être en colère contre cette soeur. "Elle a dénoncé mon mari, et je l'ai blâmé pour cela. Mais peut-être voulait-elle être la femme de Pol Pot, c'est pour cela qu'elle a dénoncé mon mari à la milice !" "Une fois, je lui ai demandé ce que c'était le communisme après toutes ces expériences et toutes ces souffrances. Maintenant, je sais ce que c'est le communisme : c'est la concurrence, les massacres, le transfert des gens à Tuol Sleng, la trahison, la dénonciation de proches qui se retrouvent exécutés..."

 

"On récolte ce qu'on sème"

Mme Chhun Navy a trouvé l'apaisement dans le bouddhisme et croit dans le travail de la justice. "On obtient ce qu'on plante. On récolte ce qu'on sème. [...] Duch me fait pitié. Peut-être les gens vont-ils se sentir blessés..." Et elle ajoute dans la foulée : "Mais il mérite ce qu'il lui arrive. Et ma soeur mérite aussi ce qu'il lui arrive pour avoir dénoncé mon mari à la milice ! Comment pourrais-je recevoir réparation pour la souffrance qu'on m'a infligée ? [...] Rien ne peut réparer les actes qui ont été commis sous ce régime et qu'a subis mon mari!", lâche cette veuve, un peu désordonnée dans ses propos et un mouchoir jamais loin de ses lèvres.

 

Une victime qui était proche de Duch

La dernière partie civile à être entendue, M. Touch Monin, un enseignant, est venu honorer la mémoire d'un proche cousin, un ingénieur revenu d'URSS, disparu à S-21 en 1977. Il s'égare, reprenant le fil de son propre parcours sous les Khmers rouges. Me Roux intervient pour que la partie civile revienne à l'objet de sa déposition, le sort réservé à son cousin. Et l'on découvre que ce dernier était un ami de Duch, qui l'a même accompagné à l'aéroport à l'occasion de son départ vers la Russie. Ce qui est confirmé par l'accusé lui-même, lequel n'en dira cependant pas plus sur ce cas...

Procès Duch - 24 août © John Vink /Magnum 

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 24 août 2009. Villageois se rendant à l'audience du 63e jour du procès de Duch aux CETC © John Vink/ Magnum

 


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