
Phnom Penh, le 25 janvier 2007. Nhem En, l'un des six photographes de S-21, au côté de Joseph Mussomeli, alors ambassadeur des Etats-Unis au Cambodge, lors d'une conférence de presse. Le procès-verbal de sa déposition auprès des co-juges d'instruction a été lue en audience, sans qu'il soit cité à comparaître. Un document vivement critiqué par la défense, comme émanant d'un "monsieur [qui] a fait illusion pendant des années auprès de certains journalistes, voire de certains chercheurs" ©John Vink/Magnum Encore une journée qui ne marquera pas les annales du procès de Duch. Après un long débat matinal de procédure suscité par les co-procureurs qui déroutent tout le monde avec leurs documents, ceux-ci échouent à prouver que Lak Minh a bien appartenu au personnel de S-21. Ce que parviendront à faire une avocate des parties civiles et l'accusé lui-même ! Pourtant, les co-procureurs disposaient de documents qui auraient pu balayer d'un revers de la main les doutes émis la veille par Duch. Et pour finir, l'après-midi de ce mardi 4 août a été consacré à la lecture ennuyeuse de procès-verbaux d'audition de témoins, là encore soumis à la Chambre par l'accusation. Des témoignages dont l'intérêt n'est pas compris, qu'ils pêchent par leur caractère superfétatoire et, pour l'un d'eux, par son caractère parfois fantaisiste. Pourquoi la Chambre de première instance les a-t-elle acceptés ?
Le casse-tête des documents chez les co-procureurs La séance s'ouvre sur un embrouillamini. Les co-procureurs veulent se référer à un nouveau document en audience démontrant que le témoin Lak Minh a opéré comme interrogateur à S-21. "Nous ne savons pas quel document vous voulez produire aux débats", leur indique, perdu, le président Nil Nonn. Le co-procureur cambodgien cite finalement une cote, qui fait réagir illico le juge Lavergne. Il s'agit de références au dossier No 2, croit savoir le juge, auquel cas, conclut-il, "il paraît prématuré de présenter ce document dès à présent sur les écrans". Son temps de parole s'épuisant, le co-procureur passe à la question suivante qui a lien avec un entretien qu'il a donné en 2002 au Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), dont il veut montrer le texte au témoin. Il est très vite interrompu, cette fois-ci par le co-avocat international de Duch. "Une fois encore, la Chambre note que nous n'avons absolument aucune indication sur les qualités professionnelles de la personne qui a pris cette très longue interview, nous ne savons absolument pas dans quelles conditions ce document a été établi, la seule chose que nous savons est que ce n'est absolument pas un document judiciaire tandis que nous avons deux documents judiciaires concernant l'interrogatoire de ce témoin. Ce témoin a été entendu une première fois par le bureau des co-procureurs [...] et il a à nouveau été entendu par les enquêteurs des co-juges d'instruction. Je rappelle que nous sommes devant un tribunal, dans un processus judiciaire, et qu'il m'apparaît plus convenable d'utiliser les documents judiciaires plutôt que les documents d'une ONG..." Le co-procureur international est déjà debout pour répondre : "Oui, je vous remercie cher confrère, nous souhaitons procéder". Et ce dernier se fait rabrouer sans attendre par le président : "Vous ne pouvez pas prendre la parole sans en avoir demandé au préalable la permission à la Chambre !". Le co-procureur Anees Ahmed fait valoir que ce document du DC-Cam a été "versé au dossier" et, par conséquent, "une fois soumis à l'attention de la Chambre, il est présumé produit en audience et il vous appartient à vous, juges, au moment de délibérer, de déterminer la valeur probante à donner à ce document". La juge Cartwright lui demande quelle est la liste des documents qu'il veut produire aux débats "avec toutes les cotes afférentes car, au point où nous en sommes, la situation est quelque peu confuse". Quelques échanges plus tard, la Chambre accepte que ce document soit versé aux débats pour servir de base aux questions posées au témoin puisqu'il le concerne directement. Le co-procureur cambodgien reprend l'interrogatoire, en s'appuyant sur la transcription de l'entretien donné au DC-Cam. "M. Lak Minh, vous souvenez-vous des détenus que vous avez interrogés à l'époque où vous travailliez à S-21 ? [...] Est-ce que vous vous souvenez toujours de ce document [l'interview] ?" "Non, je ne me souviens pas de ce document et la signature qui s'y trouve apposée n'est pas la mienne." Le témoin a bien donné le nom d'un détenu qu'il a interrogé au DC-Cam, selon le document, mais dit ne pas s'en souvenir. "J'ai un peu oublié." Mais il accepte néanmoins de "maintenir ce qu'il a dit à l'époque". Devant le manque d'éclaircissements permettant d'évaluer l'authenticité du document, le président lui demande de passer aux questions suivantes, ce que le co-procureur avait de toute façon commencé à faire. Finalement, il se ravise et cède la parole à son collègue international. La mémoire du témoin chancelle... "Vous avez dit aux co-juges d'instruction que Son Sen venait à S-21 une fois tous les mois ou tous les deux mois, c'est bien exact ?" "Je n'ai pas de souvenirs très clairs sur ce point. Je ne sais plus s'il venait de façon très régulière. Il est arrivé que douze mois s'écoulent avant que je ne le revois...", répond le témoin. A une autre question, il répond que Duch animait "peut-être tous les quinze jours" des séances de formation politique auxquelles étaient tenus de participer tous les interrogateurs ainsi que des cadres de Prey Sar. "Savez-vous qui interrogeait les prisonnières ?", lui demande le co-procureur. La réponse fuse, un peu à côté : "Je n'en ai pas interrogées !" "Vous avez dit aux co-juges d'instruction qu'une fois que vous êtes devenu bon en interrogatoires, vous avez commencé à obtenir, et je vous cite, 'de bons prisonniers'", lui rappelle Anees Ahmed. "S'agissant de l'expertise dans le domaine des interrogatoires, je n'étais pas expert car j'étais un nouveau", se défend le témoin. "Devant les co-juges d'instruction, vous avez aussi dit que des interrogateurs plus haut placés, quand ils n'arrivaient pas, au bout de deux ou trois mois, à obtenir des aveux de certains prisonniers, vous les envoyaient directement et vous arriviez très rapidement à obtenir des résultats. Est-ce exact ?" "Je ne suis pas certain de cela. J'interrogeais seulement les prisonniers qui m'étaient envoyés." Des séances d'interrogatoires enregistrées Parole aux parties civiles. Me Ty Srinna, du groupe 1, lui rappelle ses déclarations faites aux co-juges d'instruction sur la réalisation d'enregistrements audio des aveux des détenus, un mois avant la chute de Phnom Penh. Lak Minh maintient ses dires, expliquant que l'enregistrement sur bandes des séances d'interrogatoire visaient aussi à superviser les interrogateurs eux mêmes "parce qu'ils étaient encore plus surveillés que les détenus". Leurs supérieurs voulaient ainsi s'assurer, complète-t-il, qu'ils "évitent de poser des questions tendancieuses aux prisonniers". Oui, quand il est arrivé à S-21, il a eu à rédiger sa propre biographie. "Et une fois par an, on devait la mettre à jour." Dès le moment où il a rejoint l'équipe d'interrogateurs, le témoin affirme avoir vu Duch "tous les jours". "A l'époque, je n'osais pas lui parler et j'essayais de l'éviter. On pouvait deviner sur son visage qu'il était quelqu'un de très sévère." "Croyiez-vous alors que [les détenus] étaient vraiment des ennemis du parti ?" "Je ne pense pas que j'y croyais mais c'était la consigne." Un témoin confirmé dans ses fonctions d'interrogateur à S-21 Me Studzinsky, du groupe 2, présente à l'écran une liste d'interrogatoires de prisonniers sur laquelle figure le nom de Lak Minh à côté d'un détenu interrogé. "Je ne peux pas me rappeler si j'ai interrogé cette personne... Je ne peux pas me rappeler le nom exact des prisonniers que j'interrogeais", se défile le témoin. Le document a le mérite de prouver qu'il a bel et bien fait partie du personnel de S-21. L'avocate lui demande de lire la mention inscrite en tête de ce document : "groupe chaud". La veille, Lak Minh avait dit ne pas avoir connaissance de telles distinctions entre les groupes d'interrogateurs... Un emploi à S-21 "ennuyeux" La défense. A Me Kar Savuth, Lak Minh confie que son travail de garde et d'interrogateur à S-21 était "ennuyeux". "Nous n'avions pas la liberté de nous déplacer et nous devions faire très attention car tout écart pouvait être sanctionné. Nous travaillions dur, vivions dans un état de peur et pensions qu'un jour, on finirait par être tué comme les autres détenus. Cependant, telle était notre mission à laquelle l'échelon supérieur nous avait affecté et, par conséquent, nous devions nous conformer et nous en tenir à ces ordres." "Il n'y avait pas le choix", explique-t-il, osant naturellement et régulièrement tourner son regard vers le banc de la défense, à l'inverse de ses anciens collègues qui l'ont précédé à la barre et s'en sont souvent bien gardés. Un témoin obnubilé par les difficiles conditions... de travail à S-21 Son collègue international, Me Roux, poursuit : "Saviez-vous qu'on ne ressortait pas vivant de S-21 ?" "Je ne peux pas vous donner de réponse quant au sort réservé aux prisonniers car il y avait le secret imposé par le parti. [...] Je ne savais pas où ils étaient emmenés...", ment assez mal le témoin. Et auprès de qui aurait-il pu se renseigner, se demande, faussement ingénu, Lak Minh, qui assure n'avoir jamais évoqué ce sujet avec ses collègues. "Nous n'avions pas confiance les uns dans les autres et chacun s'occupait de ses propres affaires." Finalement, sous la pression de l'avocat, il concède avoir soupçonné que les détenus "finissaient par être tués car la politique du parti était que toute personne jugée 'ennemie' devait être écrasée". Et le témoin sert un chapitre sur la dureté du travail effectué par le personnel de S-21 et l'épée de Damoclès qui pesait sur eux. "Aujourd'hui, regrettez-vous d'avoir travaillé à S-21 ?" Le témoin répond par l'affirmative, comme s'il ne pouvait pas faire autrement. Il n'est pas convaincant. "Le travail de garde était horrible et épuisant. On devait patrouiller pendant de longues heures et parfois je me cognais dans les murs. Je n'ai pas aimé le travail que j'ai fait à S-21. Je regrette d'y avoir travaillé, je regrette d'avoir perdu des amis et ma famille." Duch contribue à faire la lumière sur le témoin L'accusé, déjà debout, met ses lunettes. "Hier, j'ai dit au juge Lavergne que je ferais des recherches une fois de retour dans ma cellule et que j'essaierais de retrouver la liste des prisonniers interrogés. Je puis maintenant vous donner le résultat de mes recherches." Dans les documents qui lui ont été remis par les co-juges d'instruction, il y a trouvé le nom de Lak Minh "à trois endroits", cotes à l'appui. Le témoin, lit-il, a ainsi interrogé une femme détenue, directrice adjointe du Bureau 17, un cultivateur venu d'une coopérative et le chef du bureau de la propagande. Et, flegmatique, l'accusé déclare : "Donc, effectivement il y a bien un interrogateur à S-21 qui portait le nom de Lak Minh". Il enlève ses lunettes et ajoute, solennel : "Alors quelle est la vérité ? J'aimerais m'en remettre à la Chambre pour ce qui est de se faire une opinion. J'ai pleinement foi en la conviction de la Chambre pour ce qui est d'établir la vérité quant à la présente déposition." L'audition de Lak Minh est terminée. Des lectures de procès-verbaux indigestes et inutiles Plus de témoin appelé à la barre mais la lecture par les greffiers de procès-verbaux de déposition d'anciens membres de S-21 recueillies par le bureau des co-juges d'instruction car "la Chambre a décidé de ne pas citer à comparaître ces témoins", explique le président Nil Nonn. Le premier concerne un certain Khieu Chess, né en 1963, qui sera affecté en 1976 au service de garde, puis sera envoyé travailler à la rizière. Il évoque rapidement les purges. Le deuxième témoignage émane de Pes Mat, né en 1960, un autre adolescent investi des fonctions de garde à S-21 dès 1976. Le seul qui semble suivre ces lectures est Duch, qui formule des observations concernant des points précis des récits entendus.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 4 août 2009. Parmi le public, de nombreux villageois ont assisté à l'audience aux CETC, ce jour. Incommodés par la climatisation, excessive, nombreux sont ceux qui ont profité de la pause pour se réchauffer... à l'extérieur, quand ils ne sortaient pas en cours d'audience ©Stéphanie Gée
Le troisième procès-verbal lu est celui du trop médiatique Nhem En, né en 1959 et ancien photographe de l'Angkar. Ce dernier parle d'un stage effectué, sous la houlette des Khmers rouges, en Chine avec d'autres enfants. Et là-bas, précise-t-il, il "était le premier en pliage de couverture", un test pour savoir si les jeunes élèves étaient "rigoureux". Il y a été formé à la photographie et sera amené à prendre en photo les hauts dirigeants du régime lors de réunions, les délégations en visite au Kampuchea démocratique ou encore les chantiers en cours. Il avait l'habitude d'accompagner "Pol Pot, Nuon Chea, Son Sen, parfois Khieu Samphan". Il est rattaché à S-21 début 1977, dit-il. "Duch était très strict et je n'étais pas autorisé à faire d'erreurs [....], c'était une question de vie ou de mort." Il dit avoir fait partie des six photographes qui prenaient en photo la majorité des prisonniers à leur arrivée à S-21. Selon lui, "Son Sen venait à S-21 une fois par semaine". Il a, à S-21, photographié des Vietnamiens, "qui arrivaient en uniforme". Et il refuse l'hypothèse d'une mise en scène, qui voudrait que ces prisonniers aient été vêtus d'uniformes militaires car, argumente-t-il, "les Khmers rouges n'aimaient pas faire semblant". Il a été directement en contact avec Duch quand celui-ci l'appelait "pour venir photographier sa famille". Et, coïncidence, alors qu'il passait à bicyclette, il a vu l'accusé "tabasser un prisonnier devant Tuol Sleng". Cette surenchère de témoins n'apporte rien aux débats et fait perdre la dynamique du procès. La défense conteste le témoignage du photographe Nhem En Co-procureurs et avocats des parties civiles n'ont pas d'observation à faire concernant cette déposition, la défense, oui. "Permettez-moi [...] de dire que notre processus judiciaire mérite mieux que ce genre de témoignage. Je ne comprends toujours pas comment les co-procureurs ont pu mettre ce témoin sur leur liste et je remercie la Chambre de nous avoir dispensé de perdre des heures à entendre ce monsieur dont nous savons depuis qu'il a cherché à mettre aux enchères, disait-il, les sandales de Pol Pot pour 500 000 dollars ! Ce monsieur a fait illusion pendant des années auprès de certains journalistes, voire de certains chercheurs, je pense qu'il ne mérite pas d'autres commentaires." Au nom de la défense, Me Roux clarifie, pour les juges, ne pas objecter à cette déposition et accepter à ce qu'elle soit versée au dossier mais la contester fermement sur le fond. A sa suite, Duch enfonce le clou : "De ce que [Nhem En] dit concernant son activité de photographe à S-21, il y a quelques lacunes mais, dans l'ensemble, sa déposition est exacte. Cependant, ce qu'il dit sur son séjour en Chine, cela est entièrement fabriqué. La vérité est qu'en 1976, Pol Pot a envoyé son neveu étudier la photographie en Chine [...] et Nhem En ne faisait pas partie du voyage. Ce dernier était le fils d'un membre du personnel de S-21 et il n'était pas autorisé à prendre des photos à l'extérieur de S-21. [...] Nhem En pêche par orgueil quand il dit qu'il a étudié en Chine et qu'il était bon photographe et capable de filmer. Et quand il dit qu'il est venu prendre des photos de ma famille, ce n'est pas vrai. J'avais mon propre appareil photo dont je me suis servi pour prendre des photos de ma propre famille sans l'aide de Nhem En !"
Egalement sur Ka-set
Le procès de Duch avance-t-il à petits pas ou fait-il du surplace ? (03-08-2009)
- Le procès de Duch est-il engagé sur de mauvais rails ? (28-07-2009) - Refus de la banalité du mal par un juge et comparution de l'ancien comptable de la mort à S-21 (27-07-2009) - Him Huy, un autre témoin clé de l'accusation qui n'inquiète pas la défense (20-07-2009)
|
Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier