Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 15 février 2009. Khoeum Meth, partie civile, a poursuivi son témoignage, suivie d'une ancienne infirmière khmère rouge, elle-aussi du côté des plaignants ©John Vink/ Magnum (archives) Avant que les parties, jeudi 9 juillet, ne procèdent tour à tour à l'interrogatoire de Mme Chim Meth (ou Khoeum Meth), le président Nil Nonn leur rappelle pour mémoire qu'elles "ne doivent pas poser de questions longues et éloignées des faits". Cette survivante, dont on ne peut toujours pas établir le lieu où elle a été incarcérée avant d'être envoyée au centre de rééducation de Prey Sar, cédera la place à une ancienne infirmière de S-21. Issue d'une famille révolutionnaire purgée par un régime paranoïaque, elle inaugure une nouvelle catégorie de parties civiles : des personnes qui ont volontairement servi l'Angkar meurtrière avant de se faire broyer à leur tour par cette machine infernale.
Qu'a dit la partie civile hier ? Très vite, une petite controverse s'ouvre sur la photo de la partie civile - prise en 1977 -, présentée la veille en audience. Me Canizarès, co-avocate de l'accusé, déclare que si toutes les parties sont d'accord pour dire que cette photo a été prise à Prey Sar (S-24), la défense accepte que cette pièce soit produite au débat. L'un des avocats de Mme Chim Meth, Me Mengkhy, bondit. "On n'est pas sûr où la photo a été prise ! La partie civile a dit qu'elle avait été prise avant son arrestation, donc cela ne peut pas être à S-24..." Me Canizarès maintient : "Je reprends mes notes d'hier suite aux déclarations de la partie civile qui, interrogée par vous-même, M. le président, sur la question de savoir si cette photo avait été prise à Prey Sar ou à S-21, a répondu de manière extrêmement précise que c'était à Prey Sar. Donc, je crois qu'en l'état de la déclaration de la partie civile, le doute sur les conditions dans lesquelles cette photo a été prise ne peut pas exister." On entend Me Jacquin, co-avocate de Chim Meth, protester dans son micro, qu'elle ne réalise pas ouvert : "Je ne suis pas d'accord, ce n'est pas ce qu'elle a dit !". Et elle prend, cette fois-ci officiellement, la parole : "La partie civile a, d'après les notes que nous avons prises, déclaré que cette photo avait été prise dans son unité au moment où sa biographie avait été faite à son unité et que, sur le moment, elle ne s'était pas particulièrement inquiétée de cette situation. Et qu'après, lorsqu'elle est arrivée au centre de détention, il y avait déjà cette biographie et cette photo. Le prévenu a dit que cela avait été fait à Prey Sar mais, pour la partie civile, elle va d'abord au centre de détention et, après, elle est envoyée à Prey Sar et les photos ont été faites avant." Il se trouve que les deux avocates ont raison, citant là deux extraits différents du témoignage de la partie civile (après vérification de l'enregistrement de la traduction en français de ses déclarations par l'auteur de cet article). Ce qui démontre les ambiguïtés dans cette déposition qui n'ont pas été soulevées, à commencer par la localisation de l'unité 17, à laquelle appartenait la partie civile et qu'elle place parfois à Prey Sar, parfois à d'autres endroits... Le seul élément qui reste constant sur ce point de son récit est que ces photos ont été prises avant son arrestation. Duch : la photo a été prise à S-24 La juge Cartwright décide de tirer les choses au clair auprès de l'accusé, lui demandant sur quoi il s'appuie pour conclure que cette photo, pourtant exposée à S-21, émane en fait de Prey Sar. Duch se contente de revenir sur les confusions faites à l'oral par la partie civile, prenant soin d'ajouter qu'elle a bel et bien déclaré que cette photo avait été prise à Prey Sar "selon le transcript". En fait, le reprend la juge, vous vous appuyez sur les dires de Mme Chim Meth et n'avez pas d'autre argument pour étayer la conclusion que vous avez émise hier ? "Toute personne envoyée à S-21 était photographiée par nos employés et il fallait aussi un numéro, en particulier pour les gens qui venaient de S-24", répond-il sans répondre, disant ne guère connaître la procédure en la matière qui prévalait à Prey Sar. "En principe, les gens envoyés à Prey Sar devaient être photographiés, sauf les enfants, pour autant que je me souvienne", ajoute-t-il toutefois. Et quand la photo ne porte pas de matricule, comme c'est ici le cas, qu'est-ce que cela signifie ? Le co-procureur national posera la question à Duch, sans obtenir de réponse de sa part satisfaisante. Le mystère sur le lieu de détention de Mme Chim Meth Retour à l'interrogatoire de Chim Meth. Le co-procureur cambodgien essaie de vérifier l'affirmation de Duch selon laquelle chaque division avait son propre centre de détention (cf. audience d'hier). A-t-elle vu des prisons dans sa division, la 450 ? La partie civile a bien vu des femmes de son unité "disparaître" mais "on nous disait qu'elles étaient emmenées pour être rééduquées, on ne me disait pas qu'elles étaient emmenées pour être incarcérées. Je n'avais aucun moyen de savoir s'il y avait un lieu de détention pour ces personnes au sein de l'unité". Et dans son unité 17, point d'interrogatoire ni de torture, mais un quota à remplir : repiquer au moins un hectare de riz par jour. Chim Meth reviendra sur les difficiles conditions de travail, notamment la charrue à tirer à la force des muscles pour labourer les rizières, en dépit de l'épuisement et des blessures. Le co-procureur international présente à l'écran une déclaration faite par Chim Meth auprès du Centre pour le développement social (CDS, une ONG), en préliminaire à sa constitution de partie civile éventuelle. "Ce document, il vous en a été donné lecture et vous pensez qu'il est véridique ?", lui demande-t-il. "Je reconnais mon écriture, c'est moi qui l'ai rédigé à partir de mes propres sentiments." Le magistrat demande à ce que ce document soit retenu à titre d'élément de preuve. Et il se rassoit. Silence. Son temps de parole n'est en fait pas encore écoulé. Il se relève. "Dans ce document, vous notez que le deuxième jour, vous avez compris que vous étiez à Tuol Sleng, pouvez-vous nous en dire plus ?" "Je ne l'ai su en fait que lorsque le CDS a apporté les documents avec ma photo, c'est là que je me suis rendu compte que j'avais été détenue dans une prison dont je ne savais pas, à l'époque, que c'était Tuol Sleng. Je savais seulement que j'étais enfermée dans un bâtiment alignée Est-Ouest." "Dans ce même document, poursuit le co-procureur, vous déclarez que vous vous êtes rendu compte que cette prison était dirigée par Duch." Là encore, la partie civile fait une déclaration divergente. "Je n'ai pas personnellement vu ou reconnu Duch. Mais la camarade Meng, détenue sur place avec moi, [...] m'a dit [qu'un certain] Duch était maintenant le chef du bureau de sécurité de Tuol Sleng. J'ai appris cela quand j'étais détenue à Prey Sar." Dernière question du magistrat : "Hier, vous avez dit à la Chambre que, lorsque vos codétenues sont allées se laver et sont revenues, elles vous ont mise en garde et vous ont dit : 'plutôt mourir que d'aller se laver' ! D'après vous, quelle peut-être la raison de cette mise en garde ?" Chim Meth dit ne l'avoir jamais su... Les avocats de la partie civile repris par le président La co-avocate de la partie civile, Me Jacquin, revient alors longuement sur l'histoire personnelle de sa cliente - qui a été élevée par ses grands-parents et enrôlée, adolescente, de force dans l'armée khmère rouge, - ce qui lui vaut deux rappels à l'ordre, à quelques minutes d'intervalle, par le président, qui l'accuse de poser des questions hors sujet et hors compétence temporelle du tribunal (du 17 avril 1975 au 6 janvier 1979). Son collègue cambodgien, Me Mengkhy en vient, très vite, à demander à interroger l'accusé : la photo de Chim Meth à S-21 est, pour vous, la preuve de quoi ? Pourquoi une personne comme Chim Meth, originaire du même district que vous, devait être envoyée à Prey Sar et être traitée comme une esclave ? Connaissiez-vous son père, un policier de haut rang, éduqué, originaire du même district que vous ? Vous avez dit que les interrogatoires de femmes étaient confiées à des femmes or la partie civile a été interrogée par des hommes ? Etc. On ne l'arrête plus. Le président intervient : "Pensez-vous que l'accusé peut répondre à une rafale de questions ?" Duch sélectionne les questions. Il précise n'avoir pas connu le père de la partie civile et que les photos "étaient prises pour l'échelon supérieur pour tout détenu pour lequel il voulait une photo". Et il conclut, sur le ton de l'élève zélé envers son instituteur : "Si vous avez d'autres questions, posez-les moi une par une !" "Je suis responsable devant la cour" L'avocat ne se démonte pas, il lui reste trois minutes : "L'accusé a dit que, dans tous les cas, il est émotionnellement responsable des crimes commis devant toutes les victimes. Pouvez-vous dire à Mme Chim Meth, ici présente, si votre responsabilité émotionnelle s'applique et dans quelle mesure elle s'applique à elle ?" "Pour ce qui est de Chim Meth, répond Duch. Je ne suis pas émotionnellement responsable. Je suis pleinement responsable des crimes commis devant la cour." Un témoignage embrouillé Au tour de la défense. "Dans ce texte - que vous nous dites avoir écrit vous-même -, vous affirmez avoir été électrocutée. Mais, en réponse à une question hier du président, vous avez dit ne pas avoir été électrocutée. Pourquoi cette divergence ?", demande Me Kar Savuth à Chim Meth. "Je n'ai pas subi d'électrochocs au centre de détention, à Prey Sar, mais dans mon unité, quand on m'a demandé de produire ma biographie", précise la partie civile. "Je ne sais pas si j'étais détenue à Tuol Sleng" En se rendant récemment à Tuol Sleng avec des représentants du CDS, explique à Me Canizarès Chim Meth, elle n'a pas pu déterminer si c'est là qu'elle avait été détenue, ayant eu les yeux bandés. "Peut-on dire dès lors que le seul élément qui vous fait dire, aujourd'hui, que vous avez pu être, à l'époque, détenue à Tuol Sleng est la photo de vous affichée là-bas ?", interroge l'avocate. "Lorsque j'ai vu ma propre photo, et la photo d'autres femmes de mon unité, je n'ai pas réalisé que j'avais été détenue à Tuol Sleng. [...] Comme je l'ai dit, je ne savais pas si j'étais ou si j'avais été détenue à Tuol Sleng, j'ai été détenue dans un centre de détention. Est-ce que c'était Tuol Sleng ou pas, je ne le savais pas." Recommandations aux juges au sujet d'une partie civile fragile La déposition de Chim Meth est terminée. Une autre partie civile attend pour entrer dans le prétoire. Avant cela, Me Studzinsky, co-avocate du groupe 2 des parties civiles, dont il s'agit du client, expose quelques "remarques préliminaires". "Aujourd'hui, avertit-elle, notre cliente va oser révéler son histoire, qui est bien plus large que celle consignée dans le formulaire de demande de constitution de partie civile." Cette partie civile n'aurait ainsi commencé à s'ouvrir à ses avocats sur son passé que "très récemment". Et Me Studzinsky annonce le menu de la déposition que va faire sa cliente : sa relation personnelle avec des parents khmers rouges bien placés, la formation qu'elle a reçue pour devenir un personnel médical, ses deux frères aînés qui ont travaillé à S-21, et un mot sur l'accusé. Précautionneuse, l'avocate insiste : "Notre cliente se sent particulièrement angoissée à l'idée de prendre la parole aujourd'hui devant la Chambre. [...] Il faut donc s'attendre à ce qu'elle soit submergée par les émotions. [...] Je demande à la Chambre de prendre cette donnée en compte. [...] Je vous demande de donner du temps à la partie civile sans l'inviter à contrôler ses émotions [...], d'attendre qu'elle se ressaisisse ou de prévoir une pause." A la juge Cartwright, elle précise que son équipe a rencontré cette partie civile trois fois, dont une fois "il y a longtemps". La juge néo-zéolandaise, à l'attention des avocats des parties civiles, rappelle que la Chambre leur a demandé de lui transmettre des indications quant à la manière de traiter ces témoins et, à l'attention de Me Studzinsky, décoche une flèche : "Nous sommes tous des juges expérimentés. Je ne suis pas sûre que nous ayons besoin des conseils que vous venez de nous prodiguer." Une partie civile khmère rouge à la barre Mme Nam Mon, 48 ans, cultivatrice, s'installe à la barre. Elle a rejoint au milieu de l'année 1975, à l'âge de 15 ans, la chétive équipe médicale de S-21 (trois membres). La vie de cette famille khmère rouge, dont le père s'occupait de "logistique", bascule avec l'arrestation de ce dernier en 1977. Un père que l'un des fils aînés - deux d'entre eux deviennent gardes à Tuol Sleng - recevra l'ordre d'exécuter. Les uns après les autres, ils passent du côté des détenus. Six de ses proches ne reviendront pas de S-21, Nam Mon seule en réchappera.
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 9 juillet 2009. Mme Nam Mon, cultivatrice et ancienne infirmière sous le régime khmer rouge, lors de son témoignage devant les CETC ©Stéphanie Gée
Accusée de trahir la cause khmère rouge, elle est à son tour arrêtée début 1978, et est détenue trois mois à S-21, avant d'être transférée au centre de rééducation de Prey Sar où elle sera assignée, durant les cinq mois qu'elle y passe, à creuser des fosses pour enterrer les enfants morts ; puis elle sera envoyée à une autre prison peu avant l'arrivée des Vietnamiens. Nam Mon n'était encore qu'une enfant, se souvient-elle, quand son paternel, un "petit commerçant", rallie les forces révolutionnaires khmères rouges. "Il était alors un indicateur à Phnom Penh." Un président qui perd patience Ce petit bout de femme, qui ne décolle pas les bras de son corps et baisse le regard chaque fois qu'elle prend la parole, livre un récit diffus, répond parfois à côté, au point d'agacer Nil Nonn qui la sermonne : "S'il vous plaît, écoutez attentivement la question !" Les réponses de cette femme illettrée semblent par moments exaspérer le président, qui tente de lui faire identifier le bâtiment de S-21 où elle travaillait, sans carte à l'appui... "Quand on entrait par le portail d'entrée, c'était le bâtiment de gauche ou de droite ?", lui répète le juge, qui ne sait plus comment formuler la question. La partie civile multiplie les réponses, peu claires. "Etes-vous sûre que vous vous souvenez où est l'est et où est l'ouest ?", semble s'inquiéter le juge. C'est bien plus tard qu'il est décidé d'afficher à l'écran une photo aérienne de Tuol Sleng, que la partie civile peine néanmoins à déchiffrer. Et quand le co-procureur cambodgien suggère d'imprimer le document pour faciliter la tâche à Nam Mon, il se fait aussi sec rabrouer par le président, qui lâche, de manière inappropriée : "Attendez votre tour de parole !". Il existe d'innombrables plans et photos de S-21 qui auraient également pu être montrées à la partie civile. Lors de sa captivité de trois mois à S-21, début 1978, Nam Mon se retrouve aux mains d'interrogateurs auprès desquels elle ne peut pas faire valoir son statut de collègue. "C'étaient des nouveaux, je ne les connaissais pas. Il y avait des changements constants dans les rangs des gardes." Son père, lui, sera détenu six mois - un séjour long dans une prison comme S-21. Que ses proches aient été tués, selon elle, à S-21, à une date où les exécutions prenaient place en périphérie de Phnom Penh, à Choeung Ek, pour éviter les épidémies, ou encore que sa mère ne travaillait pas sous le régime khmer rouge avant d'être arrêtée, comme elle l'a indiqué, sont autant d'éléments de son récit qui interpellent. Cette ancienne infirmière de S-21 pourra peut-être apporter un éclairage nouveau sur les expérimentations médicales et la pratique des prélèvements de sang qui auraient été menées sur les prisonniers de S-21, que Duch commence enfin, depuis peu, à reconnaître. L'audience est ajournée avant l'heure. Malgré une pause supplémentaire et la présence d'un membre de l'Unité de soutien aux témoins aux côtés de Nam Mon, c'en est trop pour elle quand on lui montre une photo de l'un de ses proches disparus. Elle reviendra poursuivre sa déposition lundi 13 juillet.
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