
Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 22 juin 2009. Dans la salle de presse, lors de l'audience de Duch, aux CETC ©Vandy Rattana Me Werner, le co-avocat du groupe 1 des parties civiles, a soumis à l'accusé, lors de l'audience de mardi 23 juin, une autre façon de voir son rôle à la tête de S-21, et partant de sa personnalité, que ce que Duch a jusque-là expliqué au cours de son procès. A savoir que l'ancien directeur du centre de sécurité où périrent plus de 12 000 personnes n'était autre qu'un cadre zélé. Peu après, le conseil de la défense a présenté un Duch contrit, en présentant un extrait de la vidéo prise lors de la reconstitution des faits à Choeung Ek et à S-21. Par ailleurs, le co-procureur international du tribunal, Robert Petit, a annoncé son départ prochain (lire encadré).
Duch a-t-il encouragé les tortures ? En préliminaire de son interrogatoire, Me Werner tient à reconnaître que l'accusé a été au cours des derniers jours bombardé de questions et n'en a esquivé aucune, et l'invite respectueusement à continuer à donner des réponses courtes. Et il se lance dans un interrogatoire perspicace mené sans concession mais qui ne déstabilisera pas l'accusé. Pourquoi Duch a-t-il donné de l'importance à l'interrogateur Toch - dont il a à plusieurs occasions souligné le plaisir à torturer les prisonniers à S-21 et à utiliser la "méthode chaude" - alors qu'il en connaissait les travers sadiques ? Duch admet : qu'un interrogateur échoue à faire avouer un détenu, et ce dernier était confié à Toch, le résultat étant garanti. L'avocat suisse va plus loin : "Vous avez déclaré aux juges [mardi dernier] que les jeunes interrogateurs pouvaient être extrêmes et que certains jeunes ne se maîtrisaient pas et étaient cruels. Acceptez-vous, Monsieur, qu'en donnant de l'importance à un sadique comme Toch [...], vous encouragiez les jeunes interrogateurs à S-21 à être cruels à leur tour et à infliger des souffrances qui n'étaient pas utiles ?" "Vous avez dit que je le poussais plus loin, non, je n'ai jamais fait ça, répond Duch. J'ai continué à lui [Toch] faire confiance, à lui prodiguer des conseils qui lui permettaient plus ou moins de se sentir bien par rapport à la torture et de continuer à la pratiquer..." Si Duch a reconnu qu'il existait sous le Kampuchea démocratique une véritable politique générale du Parti communiste du Kampuchea (PCK) consistant à affamer la population, Me Werner lui donne un exemple prouvant "qu'il aurait pu faire autrement", et mieux nourrir les prisonniers qui lui étaient confiés et qui mourraient de faim. En 1978, alors que le riz manquait en raison de nombreuses inondations, l'accusé a choisi d'offrir un surplus de production de riz à l'Angkar via Nuon Chea. "Pourquoi ?", l'interroge l'avocat. "Les crimes contre l'humanité font partie d'un contexte à savoir que j'avais suffisamment de riz dans ma main mais que je n'ai pas osé donner ce riz aux prisonniers qui étaient détenus à Phnom Penh. [...] Je n'ai jamais osé changer quelles que rations alimentaires que ce soit pour les prisonniers", telles que définies par la politique du parti, explique l'accusé. Me Werner : "Nous pensons que la vérité est ailleurs" En audience, poursuit Me Werner, vous avez expliqué ne pas visiter la prison générale car vous n'aviez "pas d'autre choix que d'éviter de me retrouver en contact avec les prisonniers [...] car quand je les voyais j'étais très touché alors pourquoi essayer de les voir", "car je ne m'autorisais pas à voir ou à entendre quoi que ce soit". "Ce que vous nous dites, en résumé, c'est que la raison pour laquelle vous n'entriez pas à la prison générale [...], c'est que cela vous aurait touché. Monsieur, nous pensons que la vérité est ailleurs", lâche l'avocat. "Ce que nous pensons, c'est que lorsque vous étiez le directeur de S-21, tout ce que vous faisiez, vous le faisiez dans le but de plaire à vos supérieurs, Son Sen puis Nuon Chea : vous alliez voir les ateliers des artistes car vous vouliez que le travail des sculptures avance pour plaire à Pol Pot ; vous suiviez l'interrogatoire des [prisonniers] vietnamiens car vous vouliez que les diffusions radiophoniques soient de bonne qualité pour plaire à vos supérieurs ; et puis, vous passiez tout votre temps, y compris vos nuits, sur les confessions pour produire des listes d'ennemis, et pour plaire à vos supérieurs, Son Sen et Nuon Chea. Et ce que nous pensons, c'est que la raison pour laquelle vous ne vous rendiez probablement pas souvent dans la prison générale, c'est parce que cela ne vous aurait servi à rien, que la souffrance des détenus ne vous servait à rien, que tout cela ne servait pas à votre avancement personnel et, en conséquence, vous étiez complètement indifférent à cette souffrance. Et nous pensons que cette souffrance ne comptait pas pour vous, qu'elle ne vous intéressait pas et qu'elle ne vous touchait pas ! Aujourd'hui, acceptez-vous cela ?" Duch n'est en rien désarçonné et ne se défile pas. "Votre affirmation s'agissant de mes émotions est fondamentalement exacte. J'essayais de plaire à mes supérieurs. J'ai poussé mes subordonnés à mieux travailler de manière à plaire à mes supérieurs, j'ai essayé d'annoter les aveux avec pour intention de plaire à mes supérieurs. Donc, tout ce que j'ai fait je l'ai fait pour plaire à mes supérieurs. J'ai tenté de travailler du mieux possible afin de répondre aux exigences de mes supérieurs. [...] Cependant, j'aimerais dire que je ne suis pas allé voir mes amis qui y étaient détenus [...] car je ne pouvais pas leur parler. [...] En conclusion, lorsque Me Werner dit que j'étais un couard, c'est vrai, mais cela allait au-delà de la lâcheté puisque j'ai trahi mes amis, mes enseignants, de manière à pouvoir survivre. Et ici, devant cette Chambre, je déclare que je suis responsable des crimes que j'ai commis et j'aimerais que le peuple cambodgien voie que je reconnais les crimes que j'ai commis pendant cette période." "J'ai survécu car j'ai toujours été honnête et loyal vis-à-vis de mes supérieurs" Rappelant les propos de l'expert Craig Etcheson, venu témoigner à la barre, et selon qui la promotion de Duch à la tête de S-21 a notamment tenu à la pratique des listes d'ennemis développée et affinée par lui, l'avocat demande : "Est-il exact que vous avez été promu comme directeur de S-21 car vous avez si bien réussi à plaire à vos supérieurs et qu'ils aimaient ces listes d'ennemis ?" Duch dit vouloir laisser de côté l'hypothèse avancée par Me Werner, préférant évoquer la manière dont il a essayé de satisfaire ses supérieurs. "C'est vrai, j'ai travaillé jour et nuit, sans craindre la fatigue, de façon à satisfaire mes supérieurs. Mon chef faisait appel à moi jour et nuit et j'exécutais les ordres qui m'étaient donnés." Et s'il fallait être "inventif", "c'était dans le contexte de la ligne du parti sinon on pouvait être accusé de trahison. [...] Ma capacité d'innover était cependant circonscrite par la ligne du parti", insiste-t-il. Duch a été mis en cause dans au moins deux confessions, et pas des moindres, cependant il a survécu. "Pourquoi ne vous est-il rien arrivé ?", l'interroge l'avocat, en esquissant une réponse : "Etait-ce parce que vous étiez protégé par Son Sen et Nuon Chea, qui aimaient votre zèle ?" Duch semble avoir la réponse à tout. La première confession, celle d'un ancien professeur, l'incriminait pour des faits remontant aux années 1956-57, explique-t-il, et "l'échelon supérieur a donc tenu pour négligeables ces informations". Quant à la seconde, celle de Vorn Vet, son ancien superviseur, son nom y intervenait en dernière page et il n'a pas cherché à modifier les aveux pour en faire disparaître son nom. Et l'accusé de conclure, comme si cela allait de soi : "J'ai survécu car j'ai toujours été honnête et loyal vis-à-vis de mes supérieurs". Qui contrôlait qui ? Me Werner n'a pas encore aligné toutes ses cartes. Il rappelle à l'accusé qu'il a dit à plusieurs reprises qu'il collaborait "étroitement avec Son Sen". Or ce dernier, comme l'a expliqué Craig Etcheson, cumulait les fonctions importantes et devait être "un homme extrêmement occupé". "Il me semble à moi difficile de croire qu'une personne ayant des responsabilités de plan national aussi lourdes que celles de Son Sen consacrerait du temps à l'interrogatoire ou à l'exécution de [prisonniers non importants]. N'est-ce pas le cas [...] que Son Sen, car c'était un homme très occupé, concernant les gens qui n'étaient pas importants à S-21, n'était pas du tout impliqué dans les interrogatoires, ni dans les confessions ni dans les exécutions et, en réalité, c'est vous qui étiez celui qui prenait les décisions, quasiment sans supervision, pour les interrogatoires, pour les confessions et pour les supervisions de ceux qui n'étaient pas importants à S-21 ? Acceptez-vous cela ?" Duch ne sort pas de la ligne de son discours : "Le travail que j'ai effectué à S-21, je l'ai fait sur les ordres de mes supérieurs. Il y avait une ligne organisationnelle. Je recevais des ordres de mes supérieurs ? C'est vrai que mon supérieur avait beaucoup de travail lui-même, puisqu'il était membre du comité central [...]. Mais qui contrôlait qui ? Mon supérieur ne m'aurait pas autorisé à agir librement. Il suivait de près le travail que je faisais, par téléphone, quotidiennement, et me donnait des instructions sur tous les aspects. [...] Mon supérieur vérifiait chaque jour ce que je faisais dans le cadre de l'exécution des ordres reçus. Cela ne veut pas dire qu'il ignorait ce que je faisais même s'il avait beaucoup d'autres choses à faire. Il était très intelligent et était de douze ans mon aîné. Je ne veux pas là rejeter la faute sur mon supérieur [...]. Je me devais d'appliquer les ordres que je recevais de mon supérieur." Duch aurait-il pu libérer des prisonniers ? L'avocat évoque alors six listes de prisonniers prétendument libérés. Une démarche de son prédécesseur Nath, ancien directeur de S-21, qui aurait, avait expliqué en audience Duch, cherché à camoufler sa faute, celle d'avoir ordonné de son propre chef les arrestations de ces personnes. Les personnes dont les noms figurent sur ces listes n'auraient finalement, selon Duch, pas été libérées. "La raison pour laquelle, encore aujourd'hui, et malgré l'existence de ces listes, vous refusez d'admettre que, en effet, des personnes ont été libérées de S-21 est que cela démontre qu'il n'était pas impossible de libérer quelqu'un de S-21 et cela pose une question qui est embarrassante pour vous : celle de savoir pourquoi, vous-même, vous n'avez pas fait libérer des gens détenus à S-21 qui étaient innocents de tout crime, et vous le saviez. Acceptez-vous cette hypothèse ?" "On ne peut pas cacher un éléphant derrière une feuille d'arbre", se défend Duch, qui réfute le fait que des libérations de prisonniers aient pu se produire, rappelant qu'en "dehors de l'Angkar, personne n'avait le droit de libérer qui que ce soit". Duch n'aurait tué personne de ses propres mains à M-13 ou à S-21 La parole revient alors à la défense. Me Roux, le co-avocat international de Duch, demande à ce que la réunion de mise en état prévue jeudi après-midi [25 juin] soit avancée l'après-midi même [du 23 juin], obligé de rentrer en France pour des raisons familiales. Sa demande est acceptée par tous, l'audience s'achèvera donc à l'heure du déjeuner. Me Kar Savuth, le co-avocat cambodgien de l'accusé, dirige ses questions sur Nath, l'ancien directeur de S-21 dont Duch fut l'adjoint avant de se voir confier les rênes du centre de sécurité. Duch le décrit comme un homme manipulateur, qui faisait arrêter des personnes de sa propre initiative, "de manière arbitraire", et dont les agissements n'échapperont pas à la vigilance des supérieurs. Une manière sans doute de montrer une fois de plus que l'on ne pouvait pas s'éloigner de la ligne du parti et se soustraire aux ordres sans courir le risque d'être écarté, ce qui arriva à Nath. Son avocat lui fait dire qu'il n'a pas les mains entachées de sang - "que ce soit à M-13 ou à S-21, je n'ai jamais tué quelqu'un de mes propres mains", confirme Duch - et que le grand chef de ce régime meurtrier n'était autre que Pol Pot. Si l'avocat cherche coûte que coûte à dédouaner son client, ce dernier ne nie cependant pas le rôle qu'il a joué dans cette mécanique de mort. Me Roux montre un accusé repenti Me Roux fera court, se concentrant sur la reconstitution, en février 2008, des faits conduits à S-21 et à Choeung Ek, sur une proposition de la défense aux co-juges d'instruction. Duch rapporte que le retour sur ces lieux l'a choqué tout autant que bouleversé, un moment qu'il n'oubliera jamais, confie-t-il. "Je prie devant Dieu pour que je sois pardonné pour ces âmes", ajoute-t-il. Me Roux fait alors projeter un extrait de la vidéo tournée à cette occasion, montrant l'accusé s'adressant à des survivants, présents lors de la reconstitution. On voit Duch lire avec gravité un texte qu'il tient dans les mains. Il explique être bouleversé de se retrouver sur ces lieux "douloureux", dit penser "aux victimes malchanceuses et à leurs familles", qui "ont subi d'innombrables misères, tortures, insultes, inhumaines, avant de mourir". Puis il se fige, incapable de poursuivre sa déclaration. Il hoquette, puis s'écroule en larmes, tournant le dos à la caméra. Les mains de ses deux avocats se posent sur lui. Il se retourne, désemparé, ses lèvres se scellant dans une grimace marquant l'affliction. Cette séquence, montrée à l'écran, Duch semble la regarder avec distance depuis la salle d'audience. "Depuis la tragédie de S-21, est-ce que vous avez fait des offrandes pour les âmes des victimes ?", lui demande son avocat. "Je fais une offrande chaque année. Tout d'abord, je demande pardon à mes parents, puis je demande pardon à mes enseignants, et enfin je demande pardon à toutes les victimes des crimes, et je fais cela tout le temps. C'est ce que je faisais jusqu'au moment de mon emprisonnement. A partir de ce moment-là, je n'ai pas pu avoir la possibilité de faire des offrandes", déclare l'accusé. Et depuis qu'il s'est converti au christianisme, c'est Dieu qu'il prie pour les âmes des victimes. Il demande alors la permission de revenir sur le cas du professeur Phung Ton, mort à S-21 et dont la veuve et la fille participent à l'audience en tant que parties civiles. Le président ne lui offre pas cette opportunité. Ce n'est effectivement pas le moment. Nil Nonn lui promet cependant qu'il aura l'occasion, à la clôture des débats, de "s'adresser aux victimes, à leurs familles, au peuple cambodgien ainsi qu'au monde entier" et ce avant que les juges n'arrêtent leur jugement.
Départ du co-procureur international Robert Petit Dans un communiqué rendu public mardi 23 juin, le co-procureur international annonce que c'est avec le plus grand regret que, "pour des circonstances personnelles et familiales", il doit se démettre de ses fonctions aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), à compter du 1er septembre. Se disant "certain" que son bureau continuera à travailler "avec la même vigueur pendant et après cette période de transition", Robert Petit ajoute qu'une procédure officielle pour lui nommer un successeur est en cours et "aboutira certainement dans peu de temps". Son départ intervient alors que la dispute l'opposant à sa collègue cambodgienne au sujet du lancement ou non de poursuites contre de nouvelles personnes en sus des cinq déjà mises en examen par les CETC n'a toujours pas été résolue. Il intervient également avant la fin du premier procès ouvert devant ce tribunal hybride, celui de Duch.
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