
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 22 juin 2009. Un journaliste lit un... journal, dans la salle de presse des CETC, durant l'audience du procès de Duch ©Vandy Rattana L'audience du 22 juin 2009 aura mis au jour la faiblesse de l'accusation dans le procès de Duch. Entre questions répétitives et hors sujet, l'interrogatoire de l'accusé par les co-procureurs au sujet du fonctionnement de S-21 et de Choeung Ek a laissé plus qu'un goût d'inachevé. Le président de la cour, Nil Nonn, a pour sa part repris la direction des débats, rappelant opportunément aux parties les règles du jeu.
Un interrogatoire des co-procureurs qui rate sa cible Le co-procureur cambodgien égrène ses questions à Duch, dont plusieurs seront rejetées par le président : "Monsieur l'accusé, veuillez ne pas répondre à cette question, elle est répétitive". Les documents, tirés du réquisitoire introductif, défilent à l'écran. Ils sont manifestement de grande valeur pour le dossier. Malheureusement, une présentation confuse et des traductions médiocres limitent leur portée et leur compréhension. Duch ne conteste pas la paternité des annotations inscrites sur ces documents d'archives. Celles-ci donnent une mesure du rôle de l'accusé dans les ordres directs de torturer et de procéder aux exécutions. Il est amené à répéter que tout le pouvoir se trouvait aux mains de Pol Pot, qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres, etc.
Le co-procureur international prend le relais. D'entrée de jeu, il déclare à l'accusé : "Au cours des deux dernières semaines, il semble que vous ayez été plus honnête avec les CETC [Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens]". Et, selon lui, des incohérences sont apparues, que Duch le met au défi de relever. William Smith enchaîne alors une série de questions qui laissent perplexe. "Pourquoi avez-vous décidé de vous marier le 20 décembre 1975 ?" Duch, après avoir rappelé avoir l'âge minimum autorisé sous les Khmers rouges pour convoler en noces, à savoir 25 ans, invoque "l'état de nécessité humaine". Le président intervient : "Nous parlons aujourd'hui du fonctionnement de S-21 et de Choeung Ek... Limitez vos questions aux faits débattus et réservez ces questions pour le moment où l'on abordera la personnalité de l'accusé". L'Australien reprend : "Et vous avez eu deux enfants au cours de la période où vous travailliez à S-21 ?" Duch acquiesce. Interrogé sur l'occupation de son épouse, l'accusé précise qu'elle appartenait dans un premier temps à une unité de couture en province et qu'il a obtenu par la suite qu'elle reste à Phnom Penh, où elle a été affectée à l'hôpital militaire. "On passait une nuit ensemble tous les dix jours", note-t-il. Appelé à décrire sa journée de travail, Duch rapporte qu'il commençait le travail à 7 heures du matin, prenait une pause déjeuner suivie d'une sieste entre 11 heures et 14 heures, puis travaillait jusqu'à 17 heures. Après le dîner, il reprenait le travail de 19 à 23 heures, une journée qui pouvait parfois se prolonger jusqu'à 1 heure du matin. Le président veille attentivement au bon déroulement des débats, et fait entendre sa voix dès qu'une question amène l'accusé à répéter ce qu'il a déjà dit en audience. La pause déjeuner passée, et le temps imparti aux co-procureurs par la cour - soit trois heures - prêt d'être écoulé, on attend toujours les questions pertinentes. Duch pour sa part obtempère, formulant des réponses courtes. Oui, il n'avait pas le temps de tout faire et devait déléguer ; oui, il allait fréquemment à l'atelier de sculpture se trouvant dans l'enceinte du lycée dès qu'il a commencé à être "saisi d'un sentiment de désespoir" ; oui, c'est lui qui généralement convoquait son adjoint Hor à son bureau, attenant à sa maison pour "régler les affaires quotidiennes" comme la réception de nouveaux prisonniers. "Vous n'aviez aucun scrupule à envoyer les membres de votre propre personnel à la mort ?", lui demande le co-procureur après avoir affiché à l'écran un graphique des arrestations à S-21, où figurent 34 interrogateurs sur un total de 155 membres du personnel qui auraient été ainsi éliminés. "Ce n'est pas vrai, répond Duch. Je n'étais pas heureux. Mais si un incident se produisait, nous en étions responsables. [...] Et quand un jeune homme a violé une détenue, je ne l'aurais pas épargné si cela avait été un crime..." Pourquoi avoir cédé à la peur seulement à partir du moment où Vorn Vet (ancien ministre khmer rouge de l'Industrie et ancien supérieur de Duch) fut arrêté, en novembre 1978, et pas avant, quand certains de vos subordonnés l'ont été ?, continue le co-procureur international. Parce que les membres de S-21 ayant été incriminés jusque-là n'étaient pas issus de M-13, l'ancien centre que dirigeait Duch, et il n'y voyait donc aucun motif d'inquiétude, explique-t-il. Début janvier 1979, l'étau se resserrant autour de lui, Duch affirme alors s'être réfugié dans le sommeil, jour et nuit, par désespoir. "J'attendais la mort", dit-il. Dépassement du temps de parole, la défense objecte Le temps dévolu aux co-procureurs est épuisé. William Smith réclame une rallonge de 20 minutes. Me Roux, le co-avocat international de Duch, bondit : " Vous aurez pu constater qu'un certain nombre de questions apparaissaient hors du sujet. Il appartenait aux co-procureurs de poser des questions pertinentes dans le délai qui était le leur. [...] Le co-procureur ne peut pas se plaindre d'avoir perdu du temps à cause de réponses trop longues [de l'accusé]. Monsieur le président, je demande à ce qu'il soit mis un terme à l'interrogatoire !" Pour sa défense, le co-procureur rappelle que la thématique à l'ordre du jour constitue "le cœur du procès" et affirme "qu'étant donné la somme de temps, d'efforts et d'argent consacrés à ce procès", et que "si l'accusé est venu devant cette Chambre avec repentir et l'idée de dire la vérité", alors il ne pense pas qu'il puisse lui être fait objection de demander un délai de 20 minutes. Le président juge la remarque de la défense "pertinente" mais autorise le co-procureur à poursuivre, en lui faisant remarquer qu'il aurait dû sélectionner les questions principales.
William Smith tente alors de faire reconnaître par l'accusé qu'il était un maillon essentiel dans la mise en œuvre de la politique du parti communiste du Kampuchea (PCK). Duch met en avant son rôle d'exécutant et réaffirme qu'il n'était pas à l'origine de cette politique. "Vous jouiez un rôle très important au sein du PCK ?" "J'ai du mal à me positionner", répond Duch. "Vous avez infligé la peur à des Cambodgiens innocents ?" "La peur existait un peu partout, rétorque Duch. Mais c'est le Comité central du parti qui a instauré cette terreur. Et si on ne suivait pas les ordres, l'exécution nous attendait." Puis, montrant à Duch la photo d'une détenue assise à côté de son bébé, le co-procureur lui demande : "Comment avez-vous pu penser entre votre âme et conscience qu'ils étaient les visages de l'ennemi ?" "Personne ne peut répondre à cela... C'est le Comité central qui décidait qui était l'ennemi. [...] Ce n'était pas à moi de décider qui devait être écrasé mais à l'échelon supérieur..." Cette fois-ci, les co-procureurs jettent l'éponge. On apprend que les co-avocats des quatre groupes des parties civiles n'ont pas retenu la suggestion qui leur a été faite, lors de la dernière réunion de mise en état, de désigner un avocat cambodgien et un avocat international qui s'exprimeraient au nom de tous. Ils ont préféré retenir un représentant par groupe. "Chacun son rôle", rappelle la défense Me Hong Kim Suon, du groupe 4, demande à l'accusé comment il pouvait être certain que le recours à des insectes venimeux n'avait pas lieu à S-21 ou encore qu'un terme avait bien été mis à la pratique consistant à arracher les ongles des prisonniers une fois qu'il en eut pris connaissance et l'eut interdite. "Si ces ordres n'étaient pas respectés, j'avais dit à Hor [mon adjoint] qu'il serait responsable devant le parti." Quelques questions plus tard, Me Roux intervient pour faire une mise au point : "Je souhaiterais que les parties civiles soient invitées à ne pas mener un interrogatoire comme si elles étaient des procureurs" mais à poser des questions en lien direct avec les victimes et parties civiles. "Je souhaite qu'on rappelle le rôle de chacun !" Me Werner, co-avocat du groupe 1, regrette alors que la défense n'ait pas soulevé ce point lors de la dernière réunion de mise en état.
Me Roux argumente : "Je ne cherche nullement à limiter le rôle des parties civiles mais à lui donner tout son sens. [...] Elles n'ont pas à poursuivre le rôle des procureurs, les parties civiles ont un rôle autonome", qui n'est pas de mener l'accusation ajoute-t-il en se référant aux principes établis dans un "régime procédural mixte à dominante inquisitoire". "C'est cela les textes. Vous ne pouvez pas suppléer les procureurs !" Et illustration de cette dérive, glisse-t-il, la requête récemment déposée par les avocats des parties civiles à pouvoir intervenir sur la sentence. La Chambre fait finalement droit à l'interrogatoire par les parties civiles de manière à soutenir le travail des co-procureurs, un feu vert assorti de recommandations : éviter de poser des questions déjà posées par d'autres, en formuler des courtes "pour ne pas semer la confusion dans l'esprit de l'accusé" et s'abstenir de tout hors sujet. Les avocats se succèdent. Invité à évoquer des détenus en particulier, Duch répond ne pas se souvenir des plus de 10 000 victimes passées à S-21. Quant aux expérimentations médicales et leçons d'anatomie menées sur des prisonniers, Duch affirme ne disposer de guère d'informations sur le sujet, qui lui importait peu, rappelant que son souci était "d'essayer de ne pas faire d'erreur dans l'application de la politique du parti". A l'interrogatoire sur le fonctionnement de S-21 et de Choeung Ek suivra celui de l'accusé par les juges et les parties sur S-24. Ensuite, du 30 juin au 14 juillet, a annoncé la Chambre de première instance, neuf rescapés de S-21 seront (enfin) entendus, à raison de un par jour.
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