Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 juillet 2009. Duch aura réussi, grâce à une démonstration rigoureuse à instiller le doute : le témoin a-t-il été vraiment incarcéré à S-21 ? ©Stéphanie Gée Le ton est donné en début d'audience, lundi 6 juillet, par la défense, qui prévient : son client, Duch, "émet des doutes quant au fait que le témoin que nous allons entendre ait été détenu à S-21". Ce dernier, 57 ans, prend place dans le prétoire, le nez chaussé de fines lunettes dorées et les avant-bras sagement posés sur les accoudoirs. En 1979, ce commerçant de la province de Banteay Meanchey a changé son nom, Hea Hor, en Ly Hor, explique-t-il, avant de donner un récit qui contredit en de nombreux points les témoignages de survivants déjà entendus. A la surprise générale, il ne semble, de surcroît, pas connaître les documents qui ont été versés à son dossier de demande de constitution de partie civile...
De nombreux détails qui ne cadrent pas avec ce qu'on connaît de S-21 Enrôlé au régiment 119 dès 1972 par les forces révolutionnaires, Ly Hor, rapporte-t-il, est arrêté et détenu au Bureau 15, relevant du Secteur 25, en 1976, puis transféré à la prison de Takmau, puis envoyé à la prison de Tuol Sleng, et ensuite à celle de Prey Sar, et finalement s'échappe et réussit à rentrer chez lui, à son village natal. Il a volé des aliments pour assouvir sa faim, raison de son arrestation. Passée cette courte présentation, le président Nil Nonn passe à un interrogatoire détaillé. Les réponses du quinquagénaire, qui s'est constitué partie civile, sont brèves et rarement circonstanciées. Ce fils de paysans dit avoir été interrogé une seule fois dans cette prison qui devait être S-21, à ce que lui a dit un garde. "L'interrogateur m'a dit que j'étais têtu et a essayé de me faire peur avec un câble électrique et un instrument qu'il appelait 'pénis de buffle'. Je lui ai dit, 'oui, j'ai peur mais ma vie est entre vos mains. Si vous voulez me tuer, vous pouvez me tuer.' [...] Il m'a jeté un mégot de cigarette et des déchets alimentaires et m'a ordonné de les manger." Il a été menacé, résume-t-il, mais pas frappé. Parmi les détails qui interloquent dans les descriptions données par Ly Hor : lors de son transfert à S-21, il est, dit-il, le seul prisonnier alors amené, quand ces transferts concernaient généralement plusieurs personnes à la fois ; à son arrivée, confirmera-t-il, il n'a pas reçu de matricule, comme c'est le cas pour la majorité des nouveaux arrivés ; il a été détenu à proximité de la cuisine, souligne-t-il, quand personne, à ce jour, n'a évoqué que des détenus pouvaient être installés à cet endroit... Il décrit une petite cellule aux parois de béton et au sol de ciment, et au toit de tôle ondulé. "Non, on ne m'a pas fait changer les vêtements que je portais à l'arrivée". Le président : "Et quels vêtements portiez-vous ?" "Des vêtements noirs". Or d'autres témoins ont, avant lui, expliqué que les habits de couleur noir étaient systématiquement confisqués à S-21. Ly Hor affirme également avoir reçu des petits bols de riz comme ration alimentaire quand les autres survivants évoquent pour tout repas quelques cuillères d'un gruau léger. Autre discordance avec le témoignage des autres rescapés de S-21, lors de sa captivité à S-21, Ly Hor raconte que, une fois tous les trois jours, lui et ses co-détenus étaient emmenés à l'extérieur de leur cellule pour se laver. Ceux qui l'ont précédé à la barre racontent avoir eu, pour toute toilette, des séances d'arrosage au tuyau dans leur cellule même. Une fois, le témoin affirme avoir vu un détenu mourir de maladie, lequel a été enlevé "aussitôt" par les gardes. Sur ce point encore, les autres survivants ont rapporté que les gardes mettaient du temps à débarrasser des cellules des cadavres des prisonniers. Etc. Ly Hor ne se souvient pas très clairement, il l'admet constamment. Une Cambodgienne dans la galerie du public s'interroge à voix haute, à la mi-journée : "S'il ne se souvient de rien, pourquoi est-il appelé à témoigner ?" Une évasion peu ordinaire sous les Khmers rouges Alors incarcéré à Prey Sar (S-24), on lui a fait creuser des canaux. Au bout d'un peu plus d'un mois, Ly Hor s'est enfui, un soir. "Je me suis dit que si je restais, j'allais mourir." Il traverse la rivière, on le prend en chasse mais il réussit son évasion à la faveur de la pénombre. Il parvient à rejoindre son domicile où il restera, caché, jusqu'à la chute du régime de Pol Pot. "Mon père était terrifié à l'idée que l'on me retrouve. Il a donc informé le secrétaire du district, que nous connaissions, et il a dit : 'ne t'en fais pas, qu'il reste là, et si quelqu'un vient le chercher je lui dirai qu'il n'est pas là. Et s'il lui faut du riz, je peux lui en donner'. Et c'est comme ça que j'ai pu survivre." "Où avez-vous obtenu ce document ?" Au retour de la pause, le président, visiblement assailli de doutes, veut revenir sur la biographie du témoin. Il reprend en détail la déposition écrite qui a été faite de son récit dans le cadre de sa demande de constitution de partie civile et relève quelques contradictions avec ce que vient de dire Ly Hor. Ici, il reconnaît avoir "fait une confusion entre S-21 et la prison de Takmau" ; là, il concède ne pas avoir été peut-être assez précis. La lecture d'un autre document est faite, celui de sa confession, également jointe à son acte de constitution de partie civile. "Où avez-vous obtenu ce document ?", lui demande Nil Nonn. "Je l'ignore mais je confirme qu'il s'agit bien de ma biographie." Sont mentionnés dans le texte les bureaux 44 et 43. Quand le président s'interroge sur ce qu'étaient ces bureaux, le témoin dit ne pas savoir. Une partie civile mal préparée par ses avocats En début d'après-midi, la juge Cartwright - après avoir souligné comprendre qu'il soit "difficile au témoin de revivre ces événements" et qu'il soit "intimidé" -, demande à Ly Hor quand il a parlé à ses avocats de son histoire. "Le mois dernier mais je ne me souviens pas de la date exacte." La juge, à l'attention de Me Werner, l'un des avocats de Ly Hor : "Pourquoi les documents que nous avons aujourd'hui ne vous étaient pas connus alors qu'ils ont été déposés en appui de la demande de constitution de partie civile de l'intéressé ?". "J'en avais connaissance, répond l'avocat, mais je travaillais sur la base d'une traduction officieuse car j'attends toujours une traduction officielle de ce document." La juge lui rappelle qu'il travaille aux côtés de co-avocats cambodgiens, "parfaitement compétents", et lui assène : "Vous serez sans doute d'accord avec moi pour dire que cette partie civile que nous entendons aujourd'hui a été très mal préparée à ce qui l'attendait".
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 juillet 2009. Le témoin et partie civile, Ly Hor (sur la photo ci-dessus) ©Stéphanie Gée
Réaction de Me Werner : "Nous allons demander à l'organisation intermédiaire de nous fournir un affidavit pour nous dire d'où viennent les documents qui sont au dossier. [...] Et je vous concède que cela aurait dû être fait plus tôt. Cela étant, je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous pour dire que la partie civile n'a pas été suffisamment préparée. J'ai moi-même préparé cette partie civile trois fois..." La juge néo-zélandaise ne veut pas prolonger cette expérience difficile pour la partie civile mais, ajoute-t-elle, sentencieuse, "je m'attends à ce que les parties civiles, à l'avenir, soient mieux préparées qu'aujourd'hui". "C'est le flou le plus total !" Interrogé par le juge Lavergne, le témoin reconnaît avoir rencontré, le mois dernier, un représentant du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) mais ne se souvient pas de ce qu'il lui a dit ni s'il a apposé son empreinte digitale au bas d'un témoignage. En quête de clarifications, le magistrat français lance : "Je souhaiterais qu'à ce stade des débats, quelqu'un puisse renseigner la Chambre puisque, pour l'instant, je dirais que c'est le flou le plus total !" Me Werner : "Nous croyons savoir que le document lu ce matin a été retrouvé à S-21, c'est ce qui nous a été dit et nous avons travaillé sur la base de cette hypothèse." Le juge demande alors si ce document établit une quelconque preuve de ce que la partie civile a été détenue à S-21 ?" "Cela pourrait être le cas. Il se peut que nous entendions un autre témoin qui pourra attester de ce fait mais, à lire les documents, il n'y a rien qui soit écrit ici qui prouve que ce document vient de S-21." Et Jean-Marc Lavergne de revenir sur la signification des bureaux 44 et 43. L'avocat rappelle que seule la partie civile peut éclaircir ce point or "elle a dit, ce matin, ne pas savoir et je ne peux vous donner d'explication supplémentaire". Le juge n'a plus de questions, à moins que l'accusé ou le bureau des co-procureurs, puisse renseigner la Chambre à ce sujet, souffle-t-il dans un rire. Les co-procureurs jettent l'éponge. Appelé en dernier ressort à faire la lumière, Duch, disant se baser sur un document dont il cite de mémoire la cote, croit pouvoir conclure que le bureau 44 était "un bureau de sécurité de la 703e division, établi après le 17 avril 1975". "Pour ce qui est du bureau 43, je n'ai connaissance d'aucun document qui me permet d'en dire plus mais je dirais qu'il s'agissait de l'hôpital psychiatrique, c'est-à-dire de la prison de Takmau". Le co-procureur international affirmera plus tard, après avoir examiné des documents, que le bureau 43 était en fait situé à l'ouest du wat Langka, à Phnom Penh, et était un bureau de rééducation. Une mémoire des plus vagues Questions des co-procureurs. "Où se trouvait l'hôpital psychiatrique de Takmau où vous avez été envoyé et quelle était la raison de votre transfert ?" Le témoin ne sait pas grand-chose sur cet endroit, répond-il. Se souvient-il de la personne qui l'a interrogé à S-21 et de son nom ? Non. Il ne peut en donner qu'une vague description : "quelqu'un avec la peau assez pâle, plutôt mince et de taille moyenne". Plus tard, il affirme qu'il serait incapable de le reconnaître sur une photo. Avez-vous jamais rencontré Duch à S-21 ? Non, jamais. Me Werner ne cache pas qu'il y a, dans le témoignage de son client, "des choses pas claires". "Combien de fois vous a-t-on fait savoir que vous aviez été détenu à S-21 ?" "Je savais que c'était S-21 car le garde qui surveillait les détenus m'a dit : 'maintenant, tu quittes S-21 [pour S-24] alors débrouille-toi pour ne plus jamais prendre la fuite !" "Combien de fois avez-vous été battu à S-21 ?" Le témoin ne répond pas directement à la question, l'avocat insiste, en lui demandant de se concentrer. "Bien sûr, j'ai été frappé à une occasion, quand j'ai renversé une boîte pleine d'urine et j'ai été privé de repas." A la suite de sa détention à S-21, ajoute le témoin, il a souffert de lésions aux chevilles et aux bras, résultant de son enchaînement, et a gardé des "cicatrices qui restent visibles à ce jour", dont une main qu'il n'a depuis jamais pu utiliser normalement. Sa co-avocate cambodgienne, Me Ty Srinna, lui demande s'il est, depuis les faits, revenu à S-21. Oui, il y a peu. "Il y a-t-il des indices familiers qui vous rappellent que vous avez été détenu dans ce lieu ?" "J'y ai vu des choses qui m'étaient connues même si ma mémoire n'est pas bonne." Une pause de vingt minutes est annoncée pour laisser le temps à Ly Hor d'examiner un document qui s'apparente à une confession et comporte au bas son empreinte digitale afin qu'il puisse se souvenir "si cela s'est produit à Takmau, à S-21 ou au DC-Cam", comme le lui demande son avocate. Le témoin confie ne pas se souvenir de cette écriture mais reconnaît bien son empreinte digitale. Au bout de vingt minutes, la mémoire n'est pas revenue à Ly Hor. Son témoignage a pu être consigné à Takmau ou bien à S-21, il ne jure de rien. Duch : il y a erreur sur le témoin L'accusé est appelé à faire des commentaires concernant le témoignage de Ly Hor. Duch, dont la méticulosité deviendrait proverbiale, présente alors un argumentaire implacable, documents d'interrogatoires à l'appui. Sur les deux confessions obtenues au bureau 15, il reconnaît notamment des annotations de la main du "frère Mam Nay", chef des interrogatoires à S-21. "A l'examen de l'ensemble des documents de S-21, je voudrais dire au président que - et je souhaiterais là exprimer mes sentiments profonds de compassion pour ce que M. Ly Hor a souffert [...] - je crois effectivement qu'il a été torturé. Mais je voudrais dire que, d'après les documents, le camarade Hea Hor est déjà mort. Ces documents nous prouvent qu'il est déjà mort. Si on prend la liste préparée par les co-procureurs des personnes écrasées à S-21, à la page 59, on peut trouver le nom de Hea Hor et constater qu'il est décédé." Et se livrant à une comparaison de documents prouvant que les écritures sont "à 50% différentes de celle de Ly Hor", il tranche: "Je peux donc estimer que le camarade Hea Hor et M. Ly Hor ne sont pas la même personne", tout en relevant par ailleurs une différence de date de naissance entre les deux personnes. Et, enfonçant le clou : "Ly Hor n'a pas franchement dit à la Cour comment ce document a pu se retrouver dans sa demande de constitution de partie civile. Pourquoi a-t-il été incapable de fournir un témoignage clair à la Cour concernant ce document, voilà une autre observation que je voulais soulever. [...] En conclusion, Hea Hor est mort et je ne veux aucunement porter préjudice à son âme." En attente de clarifications Me Kar Savuth : "Où étiez-vous le 10 novembre 1975 ?" "J'étais au secteur 25", répond le témoin. Une date qui correspond en fait à l'arrestation d'un Hea Hor et de son transfert à S-21. Puis, sa consœur internationale lui demande s'il se souvient des circonstances dans lesquelles il a décidé d'intervenir dans le procès de Duch. Et elle fait remarquer que le DC-Cam a communiqué sa demande de constitution de partie civile à l'Unité des victimes le 1er septembre 2008. "Ce qui semble indiquer que, depuis au moins cette date, vous êtes en contact avec le DC-Cam, pouvez-vous le confirmer ?" "Je ne suis pas allé au bureau du DC-Cam." Après les explications données par l'accusé, le juge Lavergne estime qu'il y aurait besoin d'un "peu de clarifications pour la Chambre", et demande aux co-procureurs de les éclairer. Mais Robert Petit l'invite plutôt à solliciter son confrère de la partie civile, "plus apte à répondre à votre question". Tous les regards se tournent vers les avocats des parties civiles. "Que la personne figurant sur la liste [des personnes écrasées à S-21] est bel et bien notre partie civile, je ne peux rien confirmer maintenant. Il faut d'abord que je montre la liste à l'intéressé", élude Me Werner. Le témoignage de Ly Hor prend fin et, contrairement aux trois précédents survivants appelés à témoigner, il est remercié par le président. On s'attend à ce que la Chambre donne des directions pour qu'une autre journée d'audience ne soit pas à nouveau gâchée avec un témoin qui n'a rien à apporter au débat et qui - l'accusé aura instillé le doute -, n'a peut-être même pas connu les murs de S-21. Il n'en est rien. Egalement sur Ka-set La déposition d'un enfant-survivant de S-21, Norng Chanphal, sombre dans la confusion (02-07-2009)
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