
Phnom Penh (Cambodge), le 7 mai 2009. Nou Va, co-réalisateur du film "We want (u) to know" ©John Vink/ Magnum "We want (u) to know", encore un documentaire qui donne la parole aux survivants du régime khmer rouge mais que ses initiateurs ont voulu différent de tout ce qui a déjà été produit sur le sujet. La démarche ne se veut ni historique ni juridique (comment porter plainte auprès du tribunal, par exemple) ou encore pédagogique mais "participative", explique la réalisatrice italienne Ella Pugliese. Du scénario à la prise d'images, en passant par le jeu d'acteurs et la prise de son, une grande partie des étapes de la réalisation ont été confiées à des villageois, guidés techniquement par l'Italienne et soutenus psychologiquement par l'Allemande Judith Strasser, conseillère sur ce projet pour le compte du Service de développement allemand (Ded).
"We want (u) to know" Le titre du film a un double sens : nous voulons que vous sachiez ce qui s'est passé, et en premier lieu la jeune génération, mais nous voulons également savoir ce qui s'est passé. Un entretien entre une grand-mère aveugle, qui a perdu tous les siens sous les Khmers rouges, et un innocent garçon de 12 ans illustre cette double intention. Micro en main, l'enfant à peine entré dans l'adolescence interroge librement l'ancienne, sur le ton du bavardage et sous l'œil de la caméra. "Dis, grand-mère, je me demandais à quoi ressemblaient les 'Pol Pot' ?" "A n'importe qui d'entre nous mais ils se comportaient différemment." "Et où sont-ils aujourd'hui ?" "Ils sont partis, je ne sais pas où. Après la chute du régime, les leaders sont partis et ont laissé derrière eux leurs subordonnés. C'étaient des villageois comme nous mais ils sont devenus des 'Pol Pot'." "Grand-mère, je me demandais pourquoi ils ont tué des Khmers ?" "Je ne sais pas... Grand-mère ne sait pas pourquoi ils ont fait ça. Ils ont suivi leur règle. Et leur règle, c'était de tuer..." Témoignages, reconstitution de scènes vécues par les habitants du village de Thnol Lok (district de Kirivong, province de Takéo) par les actes, par des dessins aussi, griffonnés à même le sol de leur pagode dont les murs portent encore les stigmates rouge sang du régime génocidaire, scènes de préparatifs où l'on voit un des caciques du bourg réajuster l'étoffe à carreaux rouges et blancs d'un jeune en pyjama noir, incarnant un soldat de l'Angkar, tout en grommelant "tu ne sais pas nouer ton krama autour du cou !", où l'on entend un survivant désignant de la main un ancien charnier, etc. Les âges se mélangent dans cette équipe improvisée comme dans l'assemblée qui venait chaque soir nombreuse regarder les scènes tournées le jour, les visages soudain graves devant ces bribes d'un passé soudain ressurgi. Cette plongée dans la mémoire et le présent se conclut sur les images de l'ouverture, le 30 mars 2009, du procès de Duch, l'ancien directeur de S-21, aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Une approche communautaire et participative L'idée de ce projet a germé il y a un an dans le cadre d'un groupe de travail sur les problèmes mentaux rencontrés chez les rescapés du régime khmer rouge. Des fonds ont été débloqués par l'agence allemande Ded, la production a été prise en charge par l'Institut khmer pour la démocratie (KID) et le Centre international pour la conciliation, et les réseaux établis par des ONG apportant une assistance juridique aux victimes khmères rouges ont été mobilisés. Entre visites de lieux de mémoire, connus ou insoupçonnés, à Phnom Penh et dans les provinces de Siem Reap, de Takéo et de Kratié, le défi était de rallier des villageois à cette aventure. "On était curieux de voir ce que donnerait cette approche : venir dans les villages avec des caméras, avec des outils de création, et demander aux habitants s'ils avaient envie de faire quelque chose avec pour parler du passé", se rappelle Ella Pugliese, encore surprise de voir à quel point l'histoire est encore présente chez eux. Le concept leur fut tout d'abord étranger, concède Judith Strasser. "Que faire de la mémoire ?" Après de longues discussions, assez spontanément, des villageois ont accepté de retricoter des liens avec cette époque douloureuse et, sur le principe de l'auberge espagnole, chacun est venu avec son histoire, ses idées de tournage. "Certains ont proposé de faire revivre les scènes de tueries. On s'est montré tout d'abord sceptiques. Ils se sont alors mis à jouer ces scènes, avec beaucoup d'authenticité. C'était troublant. On a suivi mais, en choisissant, après de longs débats, de ne pas montrer les mises à mort, mais de les suggérer", rapporte l'Italienne. Une quête de vérité avec des garde-fous La dimension intergénérationnelle comptait beaucoup pour Ella et Judith, qui ont entendu l'appel des villageois à voir ancrer cette histoire dans la mémoire collective pour qu'elle ne s'évapore pas et ne soit pas reléguée au statut de légende populaire. "Les Cambodgiens sont vraiment en quête de justice et placent une grande confiance dans le tribunal [khmer rouge]. Et si certains sont encombrés de sentiments de haine à l'égard de leurs anciens bourreaux, ils ne sont pas habités par un désir de vengeance", a pu constater sur le terrain Judith.
 Phnom Penh (Cambodge), le 6 mai 2009. Judith Strasser, psychologue travaillant avec TPO, Ella Pugliese, co-réalisatrice, et Shanti Sattler, conceptrices et productrices du film "We want (u) to know" ©John Vink/Magnum
L'impératif lors de ce tournage, qui s'est étalé sur plusieurs mois, était de ne pas venir perturber, voire rompre, l'équilibre dans ces villages à vouloir trop remuer le passé, ou alors de veiller à le rétablir avant de ranger les caméras. C'est pourquoi l'équipe s'est entourée de nombreuses précautions, emmenant dans ses bagages des psychologues de l'ONG TPO. "Ils ont ainsi expliqué aux villageois les symptômes qui pourraient chez eux se manifester, les réactions qui pourraient se produire. La hotline de TPO leur a également été communiquée afin qu'ils puissent continuer de les consulter si besoin est. Un pas vers la guérison Judith, spécialiste en psychologie clinique, se hérisse quand elle entend un cliché à la vie dure selon lequel revivre un traumatisme le ravive. Il est, selon elle, important d'exhumer sa douleur, "de la sortir de la sphère privée du foyer". "Si vous savez bien doser entre le soulagement et le fardeau, il y a des chances que le premier l'emporte. La confrontation au traumatisme est un moyen de faire face à son passé et de trouver la voie de la guérison. Une des protagonistes nous a confié à la fin du tournage revivre, pouvoir oublier et à nouveau se sentir heureuse car son esprit n'était plus autant hanté par ces histoires atroces ! Et on l'entend expliquer cela dans le film. S'enfermer dans le silence et refouler les souvenirs douloureux est l'un des principaux symptômes du Syndrome de stress post-traumatique ! Or il faut justement aider les gens à confronter leur passé et à se soulager." "Filmer, dessiner... et en groupe offre un environnement sûr et une distance propices à aider les gens à libérer leur parole et à partager leurs histoires", insiste en écho la réalisatrice italienne. Une sorte finalement de thérapie collective, ou du moins les prémisses, corrigent les deux jeunes femmes, qui souhaiteraient pousser l'aventure encore plus loin.
Les projections prévues au Cambodge "We want (u) to know" (1h30) est projeté vendredi 8 mai au Centre Bophana (No64 rue 200) à 19 heures, samedi 9 mai au Café Living Room (No9 rue 306) à 19 heures et samedi 10 mai à la Meta House (No6 rue 264) à 19 heures. Les auteurs de ce documentaire rêvent qu'il prolonge sa vie en arpentant les routes du royaume, via un cinéma ambulant, et ouvre le dialogue là où il passe... Ce film sera, par ailleurs, utilisé et diffusé par des organisations comme TPO, une ONG de soutien psychologique.
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Par Achey
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