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Denise Affonço, rescapée du régime khmer rouge : "il ne faut pas que les crimes restent impunis"
Par Stéphanie Gée   
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11-09-2008

Cambodge-Denise Affonço-1979  © Denise Affonço-Herrmann

Phnom Penh (Cambodge), le 15 août 1979. La Française Denise Affonço durant le procès mis en place par le gouvernement cambodgien pro-vietnamien pour juger la "clique Pol Pot-Ieng Sary"
© Coll. Denise Affonço-Herrmann

A 31 ans, la Française Denise Affonço entre dans le régime khmer rouge (1975) avec mari et enfants, et une maîtrise imparfaite du cambodgien. Son compagnon, un Chinois établi à Kampot, qu'elle décrit comme "un communiste et un optimiste impénitent" est très vite éliminé. Cependant, c'est seulement début 1978 qu'elle apprendra, brutalement, qu'il est mort. Alors affectée à l'édification d'une digue, le chef annonce au cours "d'une réunion de lavage de cerveau", "qu'Angkar a décidé que la digue en construction sera baptisée Tonoup Mimai, la 'digue des veuves'". Ce sera le titre de son témoignage, publié en France pour la première fois en 2005. Dans un entretien accordé à Ka-set, Denise Affonço revient sur ce passé douloureux et son présent toujours hanté par ce cauchemar.


Ka-set : Vous comptez parmi les très rares Occidentaux à avoir vécu le régime khmer rouge. Pouvez-vous nous rappeler comment vous vous êtes retrouvée, en tant que ressortissante française, à vivre sous un régime qui avait pris soin, dès les premiers jours de son existence, d'expulser les Occidentaux de son territoire ?
Denise Affonço : Jusqu'en avril 1975, j'étais secrétaire (recrutée locale) au Service culturel de l'Ambassade de France à Phnom Penh. Un mois avant l'arrivée des Khmers rouges, les autorités françaises rapatriaient leurs ressortissants. L'Etat français était prêt à prendre en charge le voyage pour mes deux enfants et moi-même, mais pas pour leur père de nationalité chinoise car nous n'étions pas mariés. Or, n'ayant pas les moyens financiers de payer le voyage aux autres membres de ma belle-famille, j'ai fait le choix de rester, ne pouvant abandonner le père de mes enfants dans la tourmente. De plus, ce dernier, communiste invétéré, croyait dur comme fer que l'arrivée des Khmers rouges ramènerait la paix dans le pays. Il faisait confiance aux communistes. Tous les soirs, il écoutait en cachette Radio-Pékin qui vantait les victoires des troupes de libération et les bienfaits apportés au peuple libéré du joug des impérialistes.
De toute façon, le jour de l'évacuation, habitant le sud de Phnom-Penh, je n'ai pas pu rejoindre l'Ambassade de France située au nord car l'évacuation se faisait par zone et par direction : les habitants du nord allaient vers le nord, ceux du sud vers le sud et ainsi de suite… Pris au piège, nous ne pouvions qu'exécuter les ordres des yautheas (soldats khmers rouges). Une fois hors de la ville, au premier poste de contrôle, j'ai exhibé mon passeport français en leur expliquant que mes enfants et moi-même étions Français en espérant qu'ils allaient nous dire de rejoindre l'Ambassade de France, mais il n'en fut rien. Ils m'arrachèrent des mains le passeport, la carte d'immatriculation de l'Ambassade et les actes de naissance des enfants qu'ils déchirèrent en mille morceaux. Puis ils nous donnèrent l'ordre de poursuivre notre route. S'ils avaient expulsé des Occidentaux, c'étaient probablement des "Blancs blonds aux yeux bleus" ne parlant pas le khmer, ce qui n'était pas mon cas : point blonde aux yeux bleus et, qui plus est, accompagnée de toute une famille chinoise parlant couramment la langue du pays. La phrase que j'ai retenue de ce qu'ils nous disaient, c'est : "A compter de ce jour, il n'y a plus ni Chinois, ni Français, ni Vietnamiens, nous sommes tous Khmers".

K7 : Ce statut d'étrangère a-t-il été lourd à porter durant ces années noires ?

DA : Enormément, à cause de [mon mari] Seng, communiste impénitent et bavard, j'avais été repérée dès les premiers jours. Dans chaque nouveau camp, le chef du village savait que j'étais Française : ils m'appelaient "yé barang" (la vieille Française) ou "yé ponso" (pour mon nom Affonço imprononçable en khmer). C'étaient surtout leurs femmes qui se montraient virulentes à mon égard : elles me surveillaient constamment, se moquaient non sans méchanceté de mon ignorance en matière de travaux des champs. Il fallait tout savoir faire : labourer, semer, déraciner, repiquer, moissonner, piler et trier le paddy, planter du maïs, couper et faire sécher le tabac en feuilles. Autant de tâches simples pour une campagnarde mais qui ne l'étaient pas pour une citadine. Il fallait apprendre à vivre dans le dénuement le plus total. Ces femmes se montraient souvent impitoyables : quand je ne pouvais me rendre au travail à cause d'une crise de paludisme ou de dysenterie, elles demandaient aux yautheas de me faire sortir de force tout en me traitant de "malade imaginaire".

K7 : Pouvez-vous décrire votre quotidien sous ce régime?

DA : La journée commençait invariablement dès le premier chant du coq (vers 4 heures du matin). Dès que la cloche sonne, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il fasse beau, tout le monde devait se réunir devant la paillote du chef du village pour recevoir la feuille de route puis, à la file indienne, on se rendait sur les lieux de travail (dans le noir, à pied et le ventre vide). Suivant les saisons, les tâches variaient, du labourage à la construction de digues...
A midi, une neary apportait le déjeuner, notre premier repas de la journée : une louche de potage de riz par personne avec une pincée de gros sel brut, le tout expédié en une minute. Alors je m'éclipsais rapidement dans un champ voisin pour ramasser des liserons d'eau, des insectes, ou des têtards pour compléter la louche de potage du soir. Si par chance je tombais sur un crapaud alors c'était jour de fête. Ensuite, il fallait reprendre le travail jusqu'au coucher du soleil. De retour au village, juste le temps de me laver toute habillée dans le fleuve (sans savon), d'aller chercher la deuxième louche de potage de la journée ainsi que la demi-ration de ma petite fille avec qui je partageais ensuite le butin de la journée. Ma fille, malade, ne pouvait travailler et n'avait donc droit qu'à une demi-ration, considérée comme une bouche inutile.
Une fois le dîner expédié, il fallait se rendre à la réunion quotidienne et obligatoire de lavage de cerveau (appelée dans leur langage "de rééducation" et d'autocritique) qui durait une à deux heures. Physiquement, j'étais présente mais, moralement, j'étais à mille lieues de là car mon estomac quasiment vide m'empêchait d'écouter leurs discours. Tout le monde devait être présent, les absents étaient considérés comme des traîtres. Beaucoup disparaissaient du jour au lendemain. Il devait être 21 heures ou 22 heures (nous n'avions plus de montre ni de calendrier) quand je pouvais enfin allonger mon corps squelettique sur le sol dur de la paillote. Très souvent, même fatiguée, la faim m'empêchait de trouver le sommeil. Pour calmer les affres de la faim, je suçais un grain de gros sel tout en buvant un grand bol d'eau. Lorsque c'était la pleine lune, j'arrosais mon petit potager. En dépit de ma faiblesse, je n'ai pas hésité à faire pousser devant ma paillote quelques pieds de maïs, de courgettes, de manioc et de patate douce avec le fol espoir de donner un peu plus de consistance à notre ration. Hélas, dès que les plantes produisaient des fruits, la femme du chef du village venait les cueillir en mon absence et à mon insu pour sa consommation personnelle.

K7 : Qu'est-ce qui est le plus douloureux à raconter dans votre tragédie?

DA : L'agonie et la mort de ma petite fille de 9 ans ainsi que les souffrances morales et physiques subies par mon fils. Je me sens toujours coupable de les avoir embarqués, sans le savoir, sans le vouloir, dans cet enfer.

K7 : Qu'honnissiez-vous le plus chez les Khmers rouges quand vous viviez sous leur loi ? Vous revenez souvent, dans votre livre, sur leurs incessants mensonges...
DA : Leurs mensonges éhontés... Ils mentaient comme des "arracheurs de dents". Je vous donne des exemples.
- Lors de l'évacuation de la capitale ils nous disaient : "Vous devez partir, Angkar doit vous mettre à l'abri des bombardements américains". Le jour du départ, ils nous disaient "confiez-nous les clés de votre maison, nous y veillerons, ne vous inquiétez pas, vous reviendrez dans deux ou trois jours, prenez juste le minimum nécessaire". Les deux ou trois jours c'était pour toujours...
- Afin de repérer les intellectuels, les militaires, etc. considérés comme des traîtres corrompus à la solde des impérialistes, et donc à éliminer, ils faisaient remplir des CV en disant "Angkar a remis en marche les usines à Phnom Penh et a besoin de main-d'œuvre ; dites-nous ce que vous faisiez avant pour permettre à Angkar de vous employer en fonction de vos compétences". La plupart des Cambodgiens avaient senti le piège et cachaient leur vraie profession, excepté Seng, mon communiste invétéré qui me recommandait de dire la vérité.
- Lorsqu'ils venaient arrêter les hommes dans le premier camp, ils disaient "ce ne sera que pour quelques jours, Angkar a besoin d'informations". Au bout de quelques jours, c'était "Angkar a besoin de les rééduquer encore quelques semaines" et puis on ne les revoyait plus jamais.
- Lorsqu'ils nous annonçaient "Angkar vous promet le paradis l'année prochaine", cela voulait dire que les restrictions allaient encore se durcir.
- Lorsque les chefs de village nous disaient d'un air innocent : "Vous volez parce que vous avez faim ? Mais nous aussi nous avons faim, pourtant nous ne volons pas ! Nous avons la même ration que vous ". Ils  n'étaient que des sales menteurs : pendant que nous mourions de faim, eux avaient du riz solide, du poisson, de la viande, du sucre, des fruits, des légumes et surtout du sel ; pendant que nous, les femmes de 30-40 ans, étions déjà ménopausées, les leurs continuaient à procréer…

K7 : Comment perceviez-vous cette Angkar puissante et invisible, au nom de laquelle les pires exactions et folies étaient commises, et derrière laquelle s'abritaient les instances dirigeantes du Kampuchea démocratique?
DA : Au début, on entendait prononcer le mot "Angkar" mais on ne savait pas de qui ou de quoi il s'agissait. Au fil des jours, j'ai constaté qu'à chaque fois qu'un chef de village ou de groupe ou un soldat prenait la parole ou une décision, il parlait au nom d'Angkar. Angkar est invisible mais omniprésent : il voit tout, entend tout. En un mot, on s'espionnait et se dénonçait mutuellement, ils encourageaient même nos propres enfants à faire pareillement. Cependant, durant quatre ans, je n'ai jamais entendu prononcer un seul nom, je ne savais pas qui était derrière toutes ces atrocités. De 1970 à 1975, traumatisée par la guerre civile qui sévissait, préoccupée par les roquettes et l'insécurité qui régnaient, je ne lisais pas les journaux. Autour de moi, on ne parlait que de batailles entre soldats gouvernementaux et guérilleros khmers rouges. A aucun moment, je n'avais entendu parler de Pol Pot ou de Ieng Sary. A vrai dire, je ne m'intéressais guère à la politique cambodgienne du moment.

K7 : Vous avez témoigné devant le Tribunal populaire révolutionnaire d'août 1979, créé quelques mois après la chute du régime khmer rouge pour juger "la clique Pol Pot-Ieng Sary". Que vous a apporté de témoigner comme victime à ce procès ? Avec le recul, que pensez-vous de ce tribunal ?

DA : Le procès de 1979 a beaucoup compté pour moi. J'étais soulagée et persuadée que les coupables - condamnés à mort par contumace - paieraient pour leurs crimes, et que les morts pourraient reposer en paix. Sans savoir ce qui ce passait réellement dans les hautes sphères politiques internationales, je pensais que la justice ferait son travail. Ce procès, organisé dans les règles, revêtait tout de même une valeur juridique, des juristes de différents pays et des journalistes internationaux y ont assisté. Ayant par la suite eu la possibilité d'accéder aux archives de l'époque, quelle ne fut ma déception d'apprendre que la sentence n'avait jamais été validée par les Nations unies pour les raisons que vous connaissez. Aujourd'hui, je pense que ce fut un énorme gâchis de temps et d'argent.

K7 : Pensez-vous qu'il est encore important, en 2008, de rendre hommage aux libérateurs vietnamiens qui ont mis fin aux années khmères rouges ?
DA : En ce qui me concerne OUI ! Les remerciements formulés il y a trente ans, je les reformule aujourd'hui. Grâce à ces soldats vietnamiens, nous avons tous échappé à une mort certaine, et tous les survivants le savent mais n'osent pas en parler en raison de cette haine séculaire qui existe entre Khmers et Vietnamiens, et de l'occupation du pays qui a suivi. Humainement parlant, je ne suis pas une ingrate et ne mords pas la main des personnes qui m'ont sortie de l'enfer, soignée et nourrie. Je veux seulement remercier ces hommes pour leur action humanitaire. Ils ont été mes sauveteurs; sans eux, je ne serais plus là aujourd'hui pour répondre à vos questions. Ce n'est pas parce que ma mère est Vietnamienne que je tiens ce discours. Si j'étais Cambodgienne, Chinoise ou Mongole je tiendrais le même. Je constate avec amertume que la mémoire humaine est trop courte ! Y aurait-il eu encore suffisamment de Cambodgiens pour reconstruire ce pays si ces soldats n'étaient pas arrivés  à ce moment-là ? Quand on se souvient des mauvaises actions, il ne faut pas oublier les bonnes !

K7 : Près de trente ans plus tard, un nouveau tribunal, cette fois-ci mis en place avec le soutien de la communauté internationale, par l'entremise des Nations unies, doit juger à Phnom Penh les anciens dirigeants khmers rouges. Soutenez-vous cette initiative ?
DA : Oui, je soutiens cette initiative qui arrive malheureusement un peu tard. Le principal responsable est mort et, aujourd'hui, on ne connaîtra jamais toute la vérité car les quelques vieillards qui croupissent actuellement en prison ne reconnaîtront jamais leur implication dans ce génocide ("responsable mais pas coupable" !). La justice doit faire son travail jusqu'au bout pour que cette tragédie ne soit pas effacée de la mémoire et pour que l'âme de nos morts puisse enfin reposer en paix.

K7 : Comment comptez-vous y participer ? En suivez-vous le déroulement de près ?
DA : Je suis attentivement le déroulement grâce aux informations que m'envoie régulièrement le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) à qui je reverse les royalties des ventes de mon livre traduit en anglais sous le titre "To the end of hell" pour le travail de mémoire remarquable qu'il effectue. Je ne participerai pas en qualité de témoin mais porterai plainte en qualité de partie civile. Un avocat français, Julien Rivet, a déjà recueilli ma plainte. Je ne veux plus retourner sur les lieux du crime même si j'aime ce pays magnifique. Et puis, j'ai toujours peur d'y remettre les pieds, je ne m'y sentirais pas en sécurité.

K7 : Qu'attendez-vous de ce tribunal ?
DA : Seulement que les coupables reconnaissent leurs crimes, qu'ils nous disent pourquoi ils voulaient nous exterminer, qu'ils demandent pardon à leurs victimes et que la justice fasse son travail. Je n'attends aucune indemnité matérielle quelle qu'elle soit, seulement une reconnaissance morale des faits et la punition qui convient à ce type de crimes.

K7 : Vous avez publié "La Digue des veuves" en 2005. Quelle démarche a motivé ce désir de coucher sur le papier votre histoire ?
DA : Après trente années de silence, ce fut ma rencontre en 1990 avec un universitaire européen qui  soutenait que le génocide khmer rouge n'avait jamais existé qui m'a poussé à mettre noir sur blanc mon histoire. Je voudrais que ce récit serve de témoignage et qu'il reste dans la mémoire.

K7 : Pourquoi avoir gardé le silence pendant tant d'années ?
DA : Premièrement, le manque de temps. A mon arrivée en France, il fallait repartir de zéro : retrouver un travail, s'occuper de mon fils de 15 ans qui avait quatre années de retard à rattraper dans ses études, s'insérer dans une nouvelle société, en un mot tout reconstruire.
Deuxièmement, même à 10 000 km du Cambodge, la peur des Khmers rouges restait tenace. N'oubliez pas qu'au moment de la débâcle, ils s'étaient tous réfugiés en Europe, en particulier en France qui a été le berceau de leur belle révolution, et qu'ils avaient encore pignon sur rue à Paris. Par ailleurs, grâce aux Américains et aux Chinois, ils ont conservé un siège à l'Onu jusqu'en 1990.
Troisièmement, en 1980, au cours d'une réunion en Bretagne où j'ai osé dire que c'étaient les Vietnamiens qui m'avaient sauvée, un prêtre français m'a glissé dans un parfait cambodgien "qu'il était dangereux pour moi de tenir ce genre de propos en public". Mise en garde ou menace ? Je ne saurais dire mais j'ai paniqué et ai préféré me taire.

K7 : Comment a réagi votre fils Jean-Jacques, le seul survivant de votre famille au Cambodge avec vous-même, à la lecture de votre témoignage ?
DA : Au début, il ne comprenait pas que je veuille reparler de ce passé. Depuis qu'il en est sorti, il n'a jamais voulu en parler. Dès que j'évoque un ou deux souvenirs, il se referme sur lui-même comme une huître. Il a lu mon livre mais refuse catégoriquement d'en dire quoi que ce soit.
C'est un enfant qui a mûri trop vite et ces quatre années d'horreur ont fait de lui un homme très renfermé et très secret. Je ne connaîtrai jamais ses états d'âme ; il a refermé la porte sur ce passé. Une seule fois il a dit à sa femme : "J'espère revoir mon père un jour", car il était présent lorsque les Khmers rouges ont emmené ce dernier.

K7 : Quelle place tiennent ces morbides souvenirs dans votre vie de famille ? Votre vie sous les Khmers rouges a-t-elle été un sujet tabou jusqu'à la publication de votre témoignage ?

DA : Contrairement à mon fils, je ressens le besoin d'en parler, ce n'est pas un sujet tabou. Mais l'écriture n'a pas été pour moi une thérapie. Les cauchemars sont toujours là. Dans la journée, je referme la porte sur ce passé pour pouvoir travailler et vivre normalement comme tout le monde mais la nuit, dans mon lit, ce passé me rattrape. Je pleure dès que je repense à ma fille, à mon fils, à son corps combien de fois lacéré de coups, je revois les visages squelettiques de tous les miens. Je ressasse mes tourmentes de la famine et souvent, dans mes rêves, je me revois à nouveau prisonnière, c'est affreux. La période la plus douloureuse pour moi c'est octobre-novembre, car c'est durant ces deux mois que j'ai enterré moi-même tous les miens, et en particulier ma fille. Je n'arrive pas à me déculpabiliser, et je m'en veux toujours d'avoir écouté le père de mes enfants. Mais ne dit-on pas "on ne refait pas le passé" et il faut vivre le présent pour les vivants.

K7 : Comment vit-on avec un tel traumatisme dans un pays, la France, où ses compatriotes ignorent tout ou presque de la tragédie qui s'est jouée au Cambodge et dont vous avez été victime ?
DA : Le Cambodge est trop loin de la France et beaucoup de mes compatriotes ignorent en effet tout de cette tragédie. Je suis un peu déçue qu'en France, ce génocide soit si peu évoqué. On dirait qu'il y a comme une chape de plomb sur la question, peu de média relaient l'information. La première fois que j'en avais officiellement parlé à un conseiller du cabinet du ministre des Affaires étrangères de l'époque, le simple fait que je mentionne "si je suis en vie aujourd'hui, c'est grâce aux Vietnamiens" le conduisit à détourner le sujet. Il me dit : "Oubliez tout ceci, commencez par vous soigner, nous nous occuperons de votre insertion professionnelle !". Or les raisons de ce silence, je les connais et tout le monde les connaît... Aussi, chaque fois que j'en ai l'occasion, je veux parler  pour informer.

K7 : Comment avez-vous vécu la confrontation avec des journalistes et intellectuels négationnistes qui, comme vous le rappelez dans votre livre, n'ont pas manqué d'affirmer que le régime khmer rouge n'avait pas existé ?

DA : Lorsque Dwight Eisenhower découvrit les camps de la mort en Europe, il ordonna qu'on prenne toutes les photos en disant ceci : "Que tout soit enregistré. Trouvez les témoins parce qu'au cours de l'histoire, il se trouvera un enfant de salaud qui se lèvera et proclamera que cela n'a jamais existé".
Eh bien "cet enfant de salaud" je l'ai rencontré en 1990 dans le cadre de mon travail à l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'UEO (devenu de l'UE en 2002) : c'est un universitaire européen - il affirmait que les Khmers rouges n'avaient jamais fait de mal à une mouche, qu'il avait visité Phnom Penh en 1978 et pu constaté que les Khmers rouges vivaient heureux.
Tout comme un reportage d'un journaliste britannique (dont le nom m'échappe) des années 90 qui affirmait que les cadavres retrouvés dans les charniers étaient les corps de Cambodgiens tués par les Vietnamiens ! Comment doit-on réagir face à cette désinformation ? Colère, dégoût, mépris ou indifférence ? Eh bien non, la colère me pousse à me battre davantage pour faire connaître la vérité au monde entier.

K7 : Où avez-vous trouvé la force physique et morale de vous battre, de rester en vie ?
DA : Je ne saurais vous dire aujourd'hui comment j'ai fait pour me battre et survivre. En découvrant au fur et à mesure l'enfer dans lequel nous nous enfoncions, je priais Dieu tous les jours pour qu'il me donne la force nécessaire de survivre. Au lieu de pleurer sur mon propre sort, je suis remplie de rage et de colère, et je pense que ce sont cette rage et cette colère qui m'ont donné la force de lutter pour survivre. Je voulais vivre pour témoigner, pour parler, pour raconter, pour informer le monde entier, et j'ai tenu ma promesse.

K7 : Cette colère contre le régime khmer rouge et ses subalternes auxquels vous avez eu à faire est-elle toujours aussi vive ?
DA : Plus que jamais ! Tant que ces monstres ne seront pas jugés, je ne pourrai pas vivre en paix avec moi-même. J'espère de tout cœur que la justice humaine fera son travail. Pour qu'il y ait PARDON et RECONCILIATION, il ne faut pas que les crimes restent impunis, il faut que ce passé tragique reste imprimé dans la mémoire de tous.

Propos recueillis par courriel le 9 septembre

 


7 Commentaire
Par Janine Pham 2009-02-14 16:12:21
Les propos de Denise Affonço parlent d'eux mêmes.
Je regrette qu'on ait pas davantage fait de promotion pour son livre que je vais essayer de me procurer. Je repère en lbrairie les ouvrages qui peuvent m'intéresser,notamment sur le Cambodge ; j'ai trouvé des témoignages de personnes ayant enduré le régime des khmers rouges mais pas le sien ou peut-être n'ai-je pas suffisamment regardé. Je vais essayer de le commander. Toute ma sympathie à l'auteur.
Par Julen Mike 2009-04-09 09:12:18
Mêmes commentaires que Jeanine, je n'ai pas trouvé, ni en Suisse dans les bibliothèques, ni au Cambodge, le livre de Denise Affonço. Je vais éventuellement faire de nouvelles recherches sur les marchés de Phnom Penh, normalement assez bien fourni en la matière. Jeanine, si vous trouvez quelque chose, merci de me le faire savoir, je ferai de même dans votre sens si je touve l'un de livres à Phnom Penh.
Par THOMAS 2009-08-13 01:36:09
Un livre poignant avec tant de sincérité. On le lit et on le vit avec l'auteur jusqu'à l'horreur d'un immense drame caché au monde et ce peuple laissé à l'abandon aux mains de barbares assasins. Le livre est disponible auprès de la librairie Fontaine 69 avenue kléber.75016 Paris .
tel:0147270527.
C. Thomas.
Par denise affonco 2009-08-13 17:45:04
ce livre est disponible seulement chez france loisirs .il n'est plus en librairie (arrêt de commercialisation).
Par KEO 2009-08-15 16:26:33
Un témoignage poignant. J'ai vécu exactement comme Denise.
Moi-aussi, je crois que cette fois-ci le procès des khmers rouges trouvera des vrais coupables et les condamnés pour les mémoires des victimes innocents.
Par Tran Thao 2009-09-02 13:43:53
Il n'y a pas assez de mots forts pour qualifier ce que vous aviez enduré, madame, jamais je crois. Je suis vietnamien et étais présent dans la région à l'époque de la chute des capitales ex-indochinoises et bien sûr n'ignore rien de ce qui s' y était passé. Mais votre livre, "Rescapee de l'enfer des Khmers rouges",que je parcours en ce moment, non pas pour revisiter les évènements que je connaissais déjà, me laisse en larmes, boulversé, ... bref je n'ai pas assez de mots forts pour vous témoigner toute ma compassion ! Comment est-il possible qu'une telle concentration de souffrances s'abatte sur la vie d'un être humain ?! Les camps khmers rouges ne sont en rien differents des camps nazis quand on voit la tragidie humaine qui s'y passe ! Je lis votre livre, en pleurs et vous soutiens, vous et le peuple cambodgien dans votre lutte pour rétablir la justice ainsi que la véritable Histoire de ce peuple d'asie matyr, du 20 siecle
Par Fred 2009-09-09 02:36:40
Jacques Verges, Maoiste indécrottable, continuer à nier les crimes Khmers rouges.
En France, sur certains forums d'extreme gauche des participants minimisent les crimes et mettent les victimes mortes de faim sur le dos des américains.
Et surtout n'oublions pas que le régime khmer rouge était un régime communiste (marxiste léniniste).Et ceci est trop souvent oublié en France. (probablement volontairement).
Et puis, les français ignorent le drame car les d'ouvrages d'histoire scolaire le traite de maniere tres succinte, les enseignants l'oublient, pour Hollywood l'histoire contemporaine semble se limiter à la deuxieme guerre mondiale et à l'holocauste (à noter un seul film "La déchirure" et aucun sur le régime de Mao qui a influencé Pol Pot), et puis les 68ards français se sentiraient ils coupable d'avoir soutenu ce "génocide démocratique" ?
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Lire aussi sur Ka-set :
- Vann Nath, rescapé de la prison khmère rouge et obstiné passeur de mémoire (27-08-2008)
- 1979, premier procès des Khmers rouges (1) : un nouveau régime alors en quête de légitimité (20-08-2008)
- 1979, premier procès des Khmers rouges (2) : des carences judiciaires d'un procès-spectacle (21-08-2008)

Vers une nouvelle vie en France
Denise Affonço voit ses êtres chers disparaître les uns après les autres sous le régime des Khmers rouges. Notamment sa fille Jeannie, morte d'inanition à l'âge de 9 ans le 9 novembre 1976. Elle sort du sanguinaire Kampuchea démocratique "plus morte que vive", selon ses mots, sauvée d'une mort proche certaine par l'arrivée des troupes vietnamiennes. Etrangère vietnamophone, elle est appelée par les nouvelles autorités mises en place par le Vietnam - et en quête de légitimité - à témoigner au procès d'août 1979 qui juge la "clique Pol Pot-Ieng Sary", et à rédiger sa traversée du régime khmer rouge. Un manuscrit qu'elle reprend 25 ans plus tard et qui sera publié aux Presses de la Renaissance en 2005 (La Digue des veuves), avant d'être réédité en 2008, cette fois-ci sous le titre Rescapée de l'enfer des Khmers rouges.

Cette Eurasienne, née à Phnom Penh en 1944 d'un père français et d'une mère vietnamienne, qui se présente comme "un pur produit du colonialisme et du métissage", réussit à quitter le Cambodge le 15 novembre 1979, avec son jeune fils de 14 ans, Jean-Jacques, et à rejoindre peu après la France, sa patrie, dont elle n'avait encore jamais frôlé le sol. Elle y retrouve une fratrie qu'elle connaît à peine. Elle s'est depuis remariée et travaille aujourd'hui à Paris, à l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne.

 

 

 
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