Kambol (Cambodge, Phnom Penh), 17 février 2009. Vann Nath, rescapé de S-21, à l'écart de la foule et des quelque 120 journalistes présents lors de la première audience de Kaing Guek Eav, alias Duch, aux CETC © Vandy Rattana On attendait l'ouverture à Phnom Penh du premier procès du tribunal khmer rouge pour septembre-octobre 2008 [et non 2007 comme écrit par erreur...] mais le calendrier avait dû être revu suite à l'appel déposé par les co-procureurs contre l'ordonnance de clôture des co-juges d'instruction dans l'affaire Duch, l'ancien directeur du centre de détention et de torture S-21 où périrent plus de 14 000 personnes. Les pronostics tablaient alors pour une ouverture du procès dans la deuxième moitié de mars. Ce sera le 30 mars. La Chambre de première instance du tribunal khmer rouge en a fait discrètement l'annonce lundi 23 février. La semaine passée, elle avait passé en revue avec les différentes parties les modalités techniques de ce procès au cours d'une "audience initiale". L'annonce vient réconforter les victimes du régime khmer rouge, qui attendent depuis 30 ans que justice leur soit rendue.
Le planning Selon le calendrier établi par la Chambre de première instance des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) pour les trois premiers mois de procès, les audiences se tiendront du 6 avril au 2 juillet, du lundi au jeudi, à moins qu'il n'en soit décidé autrement par la cour et en tenant compte des jours fériés nationaux (du 14 au 16 avril, les 1er et 8 mai, du 12 au 15 mai et le 18 juin). Avant cela, le procès commencera le 30 mars à 10 heures et se poursuivra jusqu'au 1er avril. Deux pauses seront observées dans le procès : du 13 au 17 avril, et du 1er mai au 15 mai, des périodes au cours desquelles il ne sera pas possible de verser de documents au dossier, précise le communiqué de la Chambre. Elle ajoute par ailleurs que le planning des convocations de témoins et de parties civiles sera communiqué chaque troisième semaine pour le mois à venir.
Une longue attente récompensée Chum Mey, un rescapé de S-21 aujourd'hui reconverti en musée du génocide, avait, dès l'annonce de la date de l'audience technique, exprimé sans retenue sa joie, se délestant d'un "j'attendais cela depuis si longtemps". "Par le passé, le tribunal n'a pas toujours fonctionné avec cohérence...", glissait-il ensuite, cependant rasséréné par la nouvelle. Des inquiétudes avant l'ouverture de l'audience ? Le vieil homme dit en n'avoir point. "Je suis confiant. Je veux qu'ils [les cinq anciens Khmers rouges déjà mis en examen par les CETC] soient jugés le plus vite possible. Je suis âgé et eux aussi. S'ils venaient à mourir en cellule, on n'aurait plus que des morts à juger !"
Interrogé à son tour, le peintre Vann Nath, également l'un des rares prisonniers survivants de S-21, déclarait alors sur un ton solennel "le jour que nous attendions est arrivé!" et ajoutait aussitôt avoir une pensée émue pour ses compagnons de geôle qui, eux, n'auront pas la chance d'assister à ce procès. "J'espère pouvoir connaître et comprendre ce qui s'est passé sous le régime khmer rouge. Je ne suis pas inquiet. Le tribunal a travaillé longtemps avant de fixer cette date. J'espère pouvoir aller voir ce procès de mes yeux !"
Témoigner en tant que partie civile M. X, rides rieuses et démarche boitillante, s'est constitué partie civile, en octobre 2008, dans le procès de Duch, sous couvert d'anonymat même si les photographes ont déjà plus d'une fois capturé son visage. Pourtant, il dit ne pas avoir peur, ne voulant raconter "que la vérité". Ancien "soldat de Pol Pot", selon son expression, il s'est retrouvé incarcéré à Tuol Sleng au milieu de l'année 1978, sans en avoir compris la raison. Même à ce jour. "J'ai été sauvé par l'arrivée des troupes vietnamiennes à Phnom Penh..." Mais pas son épouse, qui mourra, enceinte, à S-21.
Quand l'ONG locale de défense des droits de l'Homme Adhoc est venu le voir pour lui expliquer comment les victimes pouvaient participer au tribunal hybride, il n'a pas hésité une seconde à se constituer partie civile. Mais n'en a pas touché mot aux siens. "Mes enfants ne croient pas aux horreurs commises sous les Khmers rouges, à tout ce que j'ai pu leur raconter de ce régime. C'est pourquoi j'ai préféré rester silencieux sur ma démarche. Quand ils ont fini par l'apprendre, ils ont respecté ma décision. Et depuis qu'ils ont vu un document sur cette période présenté par Adhoc, ils ont commencé à être plus réceptifs et à me soutenir..."
Face à Duch Le patron de S-21, M.X s'en souvient comme d'un être particulièrement cruel. "Je ne pensais pas qu'on pouvait être aussi méchant. De là à savoir si son comportement était de son fait ou bien dicté par les ordres reçus de ses supérieurs, je n'en sais rien... J'ai gardé en mémoire l'image de quelqu'un qui aimait bien assister aux interrogatoires musclés. Quand ils voulaient m'extorquer des aveux, si je ne répondais pas à leurs questions, Duch, qui était là, assis sur une chaise, ordonnait aux gardes de me frapper pour me faire parler. Ils se mettaient à me fouetter alors que j'étais face à terre avec les membres attachés."
Voir Duch, explique-t-il, c'est réveiller la douleur... et des réactions violentes qu'il craint de ne pas pouvoir maîtriser. "Je me débrouille pour ne pas lui faire face en audience. Si je venais à croiser son regard, je ne sais pas ce qu'il pourrait se passer. Je pourrais me laisser aller à l'injurier, à vouloir l'agresser... Je m'inquiète pour mon état de santé, et de ne pas réussir à trouver les mots quand j'aurai à témoigner..."
L'homme, qui paraît bien plus que son âge, garde un sourire de façade, espérant que justice lui soit enfin rendue.
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