
Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 31 mars 2009. Kaing Guek Eav, alias Duch, au deuxième jour de son procès aux CETC ©John Vink/ Magnum La deuxième journée, mardi 31 mars, du procès de l'ancien tortionnaire khmer rouge Duch, qui dirigeait le centre de sécurité S-21, aura été marquée par les excuses publiques de ce dernier. Ses avocats, avant de se lancer dans leurs déclarations liminaires l'après-midi, ont demandé à ce que leur client puisse s'exprimer "dès maintenant". Une requête acceptée. Duch se lève et, dans un khmer limpide d'homme éduqué, lit avec sérieux et assertion un papier, une main posée sur la table. Un discours qui se révèle vite être une demande de pardon. [version corrigée le 01-04-2009 - Les modifications par rapport à la version initiale sont indiquées en italique]
Duch, le repenti "En tant que membre du PCK [Parti communiste du Kampuchea, qui a présidé aux destinées du Cambodge khmer rouge], je reconnais que je suis responsable des crimes commis par le PCK durant cette période. Je voudrais exprimer mes regrets et ma profonde tristesse au regard de tous les crimes commis." Duch ponctue sa lecture de regards adressés aux seuls co-procureurs. "Que [les victimes] sachent que je souhaite demander pardon. Je ne vous demande pas de me pardonner maintenant mais quand vous le pourrez. [...] Quand je me remémore le passé, je suis moi-même très choqué !" "Aujourd'hui, j'ai honte", dira-t-il un peu plus tard. Toujours aucune expression ne se lit sur son visage. Duch reconnaît sa culpabilité... mais avec des circonstances atténuantes. Il ne faisait que recevoir des ordres de l'Angkar, l'organe anonyme derrière lequel se cachait le PCK, "ce qui ne change pas le fait que je suis responsable. [...] Je n'ai jamais songé à remettre en cause ces ordres !". Il tentait, explique-t-il, de protéger sa famille en se montrant docile exécutant. "J'ai décidé de coopérer avec le tribunal car les crimes que j'ai commis à l'encontre du peuple cambodgien ne peuvent trouver d'autres remèdes que cette coopération." Puis, de nouveau, il se cherche des excuses. "Je n'ai jamais été heureux de mon travail." Quand le ministre de la Défense Son Sen lui ordonne début 1978 d'arrêter des cadres khmers rouges, "des libérateurs du pays et des fidèles du PCK", il s'en étonne et s'en inquiète. Il ne tardera pas à comprendre que son tour risque de venir. Réitérant son pardon, il produit, pour finir, un schéma de la structure dirigeante du Kampuchea démocratique qu'il commente : Pol Pot est au centre et dit "je deviendrai roi en me servant de la force de Ta Mok ; à sa gauche, Ta Mok dit que "au-dessus de lui il y a son chapeau, et au-dessus de son chapeau le ciel" ; à sa droite Nuon Chea dit : ils peuvent tous devenir roi, c'est moi qui dirigerai les rois !" [propos rapportés par un confrère cambodgien, contrairement à ceux indiqués dans la version initiale de cet article, reprenant la traduction française, erronée, des propos de Duch offerte par le tribunal : "Au centre, Pol Pot 'qui indiquait la ligne à suivre' ; à sa gauche, Ta Mok, qui disait 'au-dessus de moi, il n'y a que le ciel' - 'la dynastie Pol Pot reposait sur la force de Ta Mok' - ; à sa droite, Nuon Chea, 'plutôt un chevalier qu'un roi'" - NDLR]. Une illustration graphique dessinée de sa main, que les juges ont décidé de verser au dossier. Un remords apparent ? Si Duch s'est montré coopératif avec le tribunal dès le début, renonçant à son droit de garder le silence, il a tenté de faire valoir qu'il ne possédait qu'un pouvoir limité et nominal, et s'est présenté pendant l'instruction comme un simple exécutant d'ordres reçus de ses supérieurs alors qu'il avait un pouvoir presque sans limite à S-21, "qu'il a utilisé avec zèle", argumentait le co-procureur Petit le matin même. "Croire qu'il demandait tout au [frère] Numéro 2 [...] est peu digne de crédibilité ! [...] L'accusé gérait la boutique et n'était pas timoré pour prendre des décisions !", a-t-il insisté, ajoutant que l'accusé ayant un "accès direct aux plus hauts dirigeants du régime [le Comité permanent du Parti communiste du Kampuchea, le ministre de la Défense, Son Sen, et le Numéro 2 du régime, Nuon Chea], il est difficile de dire qu'il n'était pas à la tête du centre de sécurité le plus important du pays. Duch n'a également rien fait pour empêcher que des crimes soient commis dans le centre placé sous sa direction". Et le procureur d'appeler à nouveau à ce que la notion d'entreprise criminelle commune soit appliquée afin de prendre en compte la pleine responsabilité de Duch, en l'associant aux crimes commis même s'il ne s'est jamais sali les mains. "Si l'accusé admet l'immoralité de ses actions passées et a demandé pardon à ses victimes [lors des reconstitutions à S-21 et à Chhoeung Ek], son sentiment de contrition est-il authentique ? La question doit être posée", a relevé M. Petit, rappelant que Duch s'était, vingt-huit ans durant, "complètement dévoué à la cause khmère rouge" et qu'il n'avait pas saisi l'occasion de la chute du Kampuchea démocratique pour se couper du mouvement khmer rouge. Il restera dans les rangs encore treize ans, jouissant de la confiance des dirigeants khmers rouges qui l'enverront enseigner en Chine deux ans. "Les faits, ce sont les victimes et leurs histoires ! Il faut leur redonner leur dignité" Et si l'accusé n'est plus le même homme aujourd'hui, a conclu le co-procureur canadien, "alors sera-t-il troublé par leurs témoignages et ne restera-t-il pas indifférent comme hier". Au beau milieu de sa conclusion, le co-procureur est alors brutalement interrompu par un président de cour visiblement peu attentif à ce qui se dit et soucieux de prendre sa pause déjeuner, les midi étant déjà sonnés... Plus tard, l'avocat français de Duch reprenait les propos de M. Petit. En terminant, "il vous [les juges] a dit que vous aurez à déterminer à la fin des débats, pour rendre votre décision, si la reconnaissance de ces crimes par l'accusé est vraiment sincère et cohérente avec les fonctions qu'il exerçait réellement. Ce sera en effet un des points qu'il appartient à ces débats publics de déterminer. Quel était le degré d'autonomie de Duch dans ses fonctions de chef de S-21 ?" L'accueil du pardon S-21 a pris la vie du frère de Savrith Ou, aujourd'hui partie civile au procès de Duch. Pour lui, il n'y a pas de pardon possible, et les autres parties civiles du groupe 4 dont il fait partie partagent son opinion. Sa première réaction à la question que nous lui avons posée à la sortie de l'audience - "Avez-vous cru au pardon de Duch ?" - fut de rire. "Duch était-il sincère ? Mais quand on a fait une bêtise, on dit qu'on est désolé, on s'arrête dans son discours, on fait le geste du pardon avec les mains. Lui était très froid, mécanique, monocorde. Je l'ai vu sur le même ton donner des ordres il y a trente ans. Aucune spontanéité. Or quand c'est le cœur qui parle, on ne lit pas [son texte]. A aucun moment, il ne s'est tourné vers les parties civiles quand il a demandé pardon ! C'est rageant cette facilité à demander pardon ! Il sauve sa peau, son âme. Peut-être qu'il fait cela pour obtenir la clémence du tribunal ou bien, parce que plus il demandera pardon, mieux il sera dans sa tête..." Cette victime souhaite voir Duch condamné à la peine la plus lourde, la perpétuité. Et elle ne veut pas entendre parler de circonstances atténuantes "puisque l'accusé reconnaît les faits". Son avocat, Me Sur, dira pour sa part, dans la cour du tribunal, combien il a été impressionné par la façon dont Duch physiquement se présente : "un visage de cire" et ce sentiment que jamais l'ancien bourreau "ne va perdre la maîtrise de soi". Si Duch est poursuivi, quid des autres ex-responsables encore en vie ? A la suite de Duch, son avocat cambodgien, Me Kar Savuth, a interrogé la cour d'une voix tonnante : si les anciens hauts responsables du Kampuchea démocratique sont visés par le mandat des CETC (Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens), alors pourquoi ne poursuivre que quelques-uns et laisser les autres en liberté ? Il est allé jusqu'à questionner la légitimité de cette justice, selon lui vouée à l'échec. "Sans quoi le soupçon s'insinue !" Plus tard, le co-procureur Petit invitera la cour à demander à la défense de clarifier "si elle a l'intention à tout moment de remettre en cause la légalité de ce tribunal", disant être "choqué" des propos tenus par la défense sur ce point. Selon Me Kar Savuth, il existe une liste de quatorze hauts dirigeants khmers rouges... dans laquelle le nom de Duch ne figure pas. Autre élément de raisonnement qu'il apporte : "Il y avait 196 centres de détention sous le Kampuchea démocratique. [...] Pourquoi Duch est-il le seul des anciens directeurs de ces centres à être traduit en justice ? Les Cambodgiens sont égaux devant la loi. On ne peut donc pas poursuivre une personne et ne pas poursuivre les autres pour les mêmes crimes commis, voire plus graves !" Et l'avocat d'appeler à ne pas faire de Duch la "bête noire du Kampuchea démocratique". Il a alors usé de l'argument arithmétique, faisant valoir que S-21 ne se situait qu'au dixième rang de ces 196 centres à l'aune du nombre de personnes qui y ont été exécutées. Mais la responsabilité de ces chefs peut-elle être évaluée en fonction du nombre de leurs victimes, peut-on s'interroger. La demande de relaxe affleure sous le plaidoyer de Me Kar Savuth, soucieux de minimiser le rôle de son client et de le présenter comme une victime. Des circonstances atténuantes pour Duch Son collègue français a alors rappelé que, sous le régime khmer rouge, "chacun agissait avec zèle pour plaire à ses supérieurs". "Mais d'où venaient les ordres ? [...] Doit-on gommer, taire le fait que [s'il avait donné des ordres à S-21], lui-même recevait des ordres ? Ce que l'on admet pour ce qui fonctionnait au-dessous de lui devrait fonctionner de la même manière au-dessus de lui... ?" Me Roux, en marge de l'audience, expliquait que l'un des enjeux de ce procès est d'éviter de faire porter à Duch tout le poids du régime khmer rouge. Plus tard, en audience : "Croyez-vous que ce soit facile de venir publiquement dans la salle d'audience admettre face aux victimes : je reconnais, je suis honteux de tout ce que j'ai fait ? Il faut un certain courage. Duch a parcouru un long chemin personnel depuis des années." Et Me Roux d'affirmer que "oui, Duch reste homme, même si certaines parties ont encore du mal à l'admettre". S'adressant aux parties civiles : "Vous avez toute votre place dans ces débats. Vous pourrez lui poser toutes les questions que vous voulez. [...] Il faut permettre cette rencontre ! Mais je vous préviens, [Duch] n'aura pas toutes les réponses à vos questions. La principale étant : pourquoi tout cela ? Je ne suis pas sûr que Duch puisse, à lui seul, répondre à cette question. [...] Serons-nous capables à la fin des débats de redonner aux victimes toute leur humanité et de permettre à celui qui était sorti de l'humanité d'y revenir ?"
Une vidéo qui passe mal Chea Leang, la co-procureure cambodgienne du tribunal, a reconnu, le matin dans sa déclaration liminaire, que "dès le début, la direction khmère rouge avait eu l'intention de se débarrasser de ceux et celles qu'elle considérait comme ses ennemis". Elle a produit divers documents, une carte des prisons et charniers sous le Kampuchea démocratique, des peintures du rescapé Vann Nath sur les conditions de détention des prisonniers ou encore des séquences vidéo de Phnom Penh ville fantôme, du déplacement forcé de la population ou encore un extrait d'un film tourné par James Gerrans qui a fait réagir la défense. Me Roux s'est en effet dit "surpris" que ce dernier soit présenté alors qu'il fait l'objet d'une requête sur laquelle la cour n'a pas encore statué. C'est une autre vidéo, lui a rétorqué le co-procureur international, M. Petit, celle-ci a été versée au dossier il y a deux ans. Me Roux ne décolère pas : "C'est la même vidéo alors expliquez-nous pourquoi tout ce cinéma ?", lâche-t-il en référence à cette requête de dernière minute faite, le mois dernier, par les co-procureurs, pour inclure au rang des preuves du dossier une vidéo tournée par des Vietnamiens à leur arrivée au centre S-21 que dirigeait Duch. "Le terme de 'cinéma' n'a pas sa place dans une cour de justice !", répond M. Petit, assurant que les deux documents sont distincts. Pourtant, la question se pose car cet extrait semblerait extrait du même film tourné par les Vietnamiens, les premiers à avoir accédé à S-21 à la chute de Pol Pot, et à avoir tourné des images des salles au sol et aux lits jonchés de cadavres torturés...
Au menu... Une fois les déclarations liminaires terminées, le bureau des co-procureurs et la défense ont fait part mardi 31 mars des accords trouvés entre eux sur les faits. Ensuite, les juges ont commencé à entendre les demandes des parties, et doivent continuer à le faire mercredi 1er avril. Et les interrogatoires commenceront.
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