
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 7 avril 2009. Duch au cinquième jour de son procès aux CETC, explique comment les prisonniers étaient liés à un poteau à M13 ©John Vink/ Magnum L'évocation du centre de détention M-13, que l'ancien tortionnaire khmer rouge Duch dirigeait avant de prendre la tête de S-21 en 1975, s'est poursuivie mardi 7 avril aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Ce fut l'occasion, en cette cinquième journée de procès, de revenir sur les tortures et exécutions commises dans ce centre. Si Duch se montre toujours aussi coopératif et détaché quand il raconte l'horreur, l'ancien tortionnaire apparaît doté d'un esprit madré, allant là où il veut aller dans les débats...
Duch, maître du jeu Il n'y a pas qu'à M-13 et à S-21 où Duch a su s'imposer. A son procès aussi. Certes, il se montre volontiers coopératif, soucieux d'attendre les interprètes avant de reprendre la parole, mais il s'en tient à ce qu'il a prévu de lâcher, s'étant visiblement bien préparé à l'exercice. A l'aise et sûr de lui, il semble dicter les règles du jeu. Et parfois, un petit sourire, que l'on imagine victorieux, vient troubler sa légendaire impassibilité. Inlassablement, il ponctue ses réponses de "je suis responsable mais je n'ai pas commis de mes mains les crimes", de "j'assume" et de "j'appliquais les ordres de mes supérieurs", à l'image d'un instructeur politique qui tient à imprimer dans l'esprit du public les slogans phare. Si Duch confesse qu'il a fait subir des tortures à au moins deux personnes à M-13 - il dit ne pas se souvenir s'il y en a eu d'autres - il répète qu'il n'a commis aucun crime, il cherchait à répondre aux exigences de ses supérieurs qu'il avait à coeur de satisfaire. Quant à "écraser" les détenus - comprendre "exécuter" dans la terminologie khmère rouge -, Duch affirme ne pas avoir été un modèle. "J'avais peur de passer à l'action. J'ai donc assigné ces fonctions à des fils de paysans que j'ai formés et qui pouvaient le faire mieux que moi." Il explique, un peu plus tard, avoir recruté des personnes de la classe paysanne "pour que le parti me fasse confiance". "Je n'oublie pas que ces crimes relèvent de ma responsabilité." Puis il tente un parallèle avec le prince Sihanouk : tous deux étaient impliqués dans des meurtres mais d'autres qu'eux les perpétraient. "Sauf que sous le prince Sihanouk, les gens avaient droit à un jugement et à la possibilité de lui demander grâce", prend-il soin de distinguer. Ainsi, à S-21, glisse-t-il en s'éloignant du débat de la semaine, ce n'est pas lui qui a maltraité Chum Mey, l'un des rares rescapés de cet antichambre de la mort, qui s'est constitué partie civile à son procès. Ce dernier dira, hors audience, que "si Duch avait été aussi gentil sous les Khmers rouges qu'il le paraît aujourd'hui, S-21 n'aurait pas existé !". Petites tortures ordinaires... A M-13, les prisonniers étaient détenus dans des fosses de deux mètres de profondeur, pour les dissuader de s'enfuir et pour les protéger des bombardements américains, a expliqué Duch. Sur le chapitre des évasions, il déclare avoir "une bonne vision". "Je gardais l'oeil ouvert et j'étais très bon pour repérer ceux qui tentaient de s'échapper." Il reconnaît que la torture qui était infligée aux détenus était "cruelle". Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 7 avril 2009. Journaliste, au cinquième jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum Sommé de détailler les techniques employées pour faire avouer les suspects, l'accusé se borne à mentionner le passage à tabac, au moyen d'un bâton ou de branchages, ou la pratique qui consistait à attacher les prisonniers à un poteau, les mains solidement liées à l'arrière, sans pouvoir parler à leurs co-détenus, et ce pendant plusieurs jours. Duch se lève en se proposant de montrer la position : il se cambre, bras tendus en arrière. Il cite également la technique de la douche, une expérience qu'il ne renouvellera pas, faute d'efficacité. Elle consiste à faire prendre un bain au prisonnier et à l'exposer, nu, au vent froid des moussons [NDLR Duch n'aurait jamais dit "ou soumis au vent d'un ventilateur" comme nous l'avions écrit, rapportant pourtant ce qui avait été traduit en audience...]. Des techniques inspirées de celles qui avaient cours dans les postes de police, reconnaît-il.
Des consignes "des supérieurs" conseillaient le recours au sac plastique sur la tête jusqu'au seuil de l'étouffement. "On ne pouvait pas mettre en oeuvre [à M-13] cette mesure car il n'y avait pas de sacs plastiques dans la zone", fait valoir avec placidité et sincérité Duch. Quand le juge Lavergne lui demande s'il arrivait que des prisonniers soient suspendus, il réfute : "il n'y avait rien pour les suspendre !". Quand il l'interroge sur la pratique visant à faire ingurgiter de force aux prisonniers des liquides acides, des détergents ou de l'eau savonneuse, Duch dément vivement que cela se produisait à M-13 : "Moi-même, je n'avais pas de savon pour me laver ou laver mes vêtements !"
Quant aux procédés consistant à immerger dans l'eau la tête des détenus, à leur enfoncer sous la peau des aiguilles ou à leur arracher leurs ongles, là encore il réfute. "Non, on n'a pas fait ça ! Je n'ai pas donné l'ordre d'utiliser ces méthodes et n'ai rien vu de tel !"
Des aveux arrachés peu convaincants La torture des suspects visait à obtenir des aveux conformes à la vérité, des aveux auxquels Duch apportait peu de foi, a-t-il avoué. "Il y avait peut-être 40% de vérité dans ces aveux... Je parle un peu comme un politicien mais c'est plutôt en tant que mathématicien !" Quant aux incriminations contenues dans ces confessions, il y en aurait à peine 20% de crédibles selon lui.
Duch estime entre 200 et 300 le nombre de personnes qui ont perdu la vie à M-13, des personnes issues de la zone Lon Nol et des ennemis de classe, taxés d'être des contre-révolutionnaires. Des exécutions qui suivaient un mode opératoire identique : un coup de bâton derrière la nuque, asséné en prenant soin que la victime ne crie pas et que l'acte reste entouré de secret. "Je souhaite présenter mes excuses à l'esprit de tous ceux qui sont morts", n'oublie pas de déclarer le Khmer rouge repenti.
La lecture par le juge Lavergne d'une déclaration d'un ancien détenu de M-13 - dont il est ensuite devenu un auxiliaire et est aujourd'hui décédé -, recueillie par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), est venue contredire nombre de réponses données par l'accusé. Ainsi les techniques de torture mentionnées par le juge avaient bel et bien cours à M-13 ou encore, le nombre de morts dans ce centre s'élèverait selon ce témoignage à 30 000. Duch ne perd pas pied et ne modifie pas d'un iota ses déclarations.
Perdu dans la traduction... Me Roux, l'avocat international de Duch, intervient, exprimant ses plus grandes réserves quant à cette pièce "extrajudiciaire", établie par une personne agissant pour le compte d'une ONG, et dont on ne connaît pas la compétence et dont on ne sait rien de l'indépendance. Le co-procureur international, M. Petit, rétorque alors qu'il ne faut pas avoir peur de la preuve et que les juges, des professionnels à l'opposé d'un jury, seront à même de l'évaluer. Une position qui est rejointe par les avocats des parties civiles. La lecture du document est interrompue et fera l'objet d'une décision ultérieure de la cour. Car un autre problème surgit, comme le relève M. Petit, les versions française et anglaise de cette pièce ne se rejoignent pas en tous points, jusqu'à des paragraphes manquants d'une version à l'autre... Un problème de traduction qui s'ajoute à celui de l'interprétation assurée en audience en trois langues (khmer, anglais et français) toujours aussi chaotique et peu souvent fidèle aux témoignages originaux.
L'audience semble se perdre dans les questions subsidiaires, avec le sentiment, chez certains, que les crimes contre l'humanité et crimes de guerre que les CETC ont pour mission de juger sont relégués en arrière-plan.
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier