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Sengkim, frère de Khieu Samphan : "S'il y a eu des massacres, les ordres ne venaient pas de lui" Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Chheang Bopha   
30-04-2008

Cambodge-Khieu-Sengkim-Khmers-rouges-frere-Khieu-Samphan / © John Vink / Magnum
Phnom Penh, le 22 avril 2008. Khieu Sengkim, frère de l'ancien président du Kampuchea démocratique
© John Vink / Magnum

Khieu Sengkim n’a pas traversé le régime khmer rouge tout à fait comme un membre ordinaire du peuple, lien de parenté oblige, puisqu'il est le frère de Khieu Samphan, le président du Kampuchea démocratique, au cours duquel 1,7 million de Cambodgiens sont morts. Ce professeur de philosophie à la retraite, aujourd'hui âgé de 64 ans, a, dans les années 1990, dirigé un journal dont le contenu se résumait à vilipender l'ennemi viêtnamien et ses menées impérialistes. Ka-set l'a rencontré le mardi 22 avril 2008 à Phnom Penh, la veille de l'audience de Khieu Samphan à la Chambre préliminaire du tribunal khmer rouge, finalement reportée sine die.

 

Ka-set : Quel portrait brosseriez-vous de votre frère ?
Khiev Sengkim :
J'aimerais tout d'abord rappelé que lorsqu'il était le directeur du journal L’Observateur en 1959, il fut déshabillé en public et passé à tabac. Je me suis alors occupé de lui à la maison. Mon frère n’a jamais fait de mal à personne. En 1961, accusé d'être un Khmer rouge, il a été arrêté et jeté en prison. Il a rejeté cette appartenance. Samphan est un être sage et gentil. Il n’a jamais entretenu de relations extra-conjugales, ni fréquenté les maisons de prostitution comme les autres. Lui préférait rester à la maison et lire. Comment imaginer qu'il ait pu même avoir l'idée de tuer des gens ?

Vous désapprouvez donc sa mise en détention provisoire par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) ?
Je crois sincèrement mon frère innocent. Je ne peux donc que m'opposer à sa détention ordonnée par le tribunal. Dès la chute du régime khmer rouge, sous la République populaire du Kampuchea [le régime mis en place par le Viêtnam], des slogans repris partout présentaient la clique de Pol Pot, entouré de Khieu Samphan et de Ieng Sary, comme les criminels, les responsables d'un régime génocidaire. Aujourd'hui, on le détient pour quel crime ? Pourquoi n'a-t-on pas démarré les procès plus tôt ? D’ailleurs, contrairement aux autres responsables khmers rouges, on n’a aucune preuve pour mettre en cause mon frère. Comment en est-on arrivé à le considérer comme un criminel ? Je voudrais poser cette question à la communauté internationale.

Mais que pensez-vous de la mise en place des CETC ?
Bien sûr, j’approuve leur création parce que des crimes ont été commis dans mon pays, je veux que justice soit rendue. Je souhaite que le tribunal trouve au plus vite ceux qui ont tué mon peuple. J’ai beaucoup souffert pendant ce régime, et plus d’un million de mes compatriotes y ont perdu la vie. Mais je demande une chose : que celles et ceux qui n'ont tué personne ne soient pas accusés alors que les vrais coupables vivent en paix... Il faut être clair sur ce point. Ce ne sont pas ceux qui ont juste vu les gens jouer aux cartes qui doivent comparaître mais les vrais joueurs, ceux qui ont pris la fuite et sont sains et saufs.  

Depuis l'arrestation le 19 novembre 2007 de votre frère, lui avez-vous rendu visite ?
Non. Et la dernière fois où je l’ai eu au téléphone c'était la veille de son arrestation par les CETC. Je n'ai pas voulu le voir car je ne souhaite pas qu’on me pose trop de questions. Cela ne veut pas dire que j’ai peur qu’on m’attaque en raison de ma parenté avec lui, je veux simplement prendre mes distances avec cette affaire. J’ai cependant dit à son fils que je restais le frère de son père, et que je comprenais ses positions passées.
 
Que faisiez-vous sous le régime des Khmers rouges ?
J’ai été expulsé de la ville comme les autres. Les Khmers rouges me considéraient comme un membre du nouveau peuple et donc comme leur ennemi. J’avais appris par la radio que mon frère comptait parmi les grands dirigeants de ce régime. Pour survivre, je disais aux Khmers rouges dans la province de Kampong Cham, où j'avais atterri, que j'étais le frère de Khieu Samphan. Ils s’en moquaient éperdument. Ils m’ont rétorqué que je n’avais pas mené la résistance dans la forêt comme eux. Maintenant, on était dans la zone de révolution et je devais travailler comme les autres. Je me suis retrouvé à travailler à la rizière et à élever des cochons. J’étais même plutôt maltraité, cela ne m'a pas aidé d'être le frère de Khieu Samphan ! Je vivais dans la peur. On me montrait constamment du doigt, m’accusant de ne pas vouloir travailler au prétexte que mon frère était Khieu Samphan. Or il n’est jamais intervenu en ma faveur. J'ai donc aussi été une victime des Khmers rouges.

Sous le Kampuchea démocratique, vous n’avez donc eu aucun contact avec votre frère ?
Non. Il avait quitté la famille en 1967 pour prendre le maquis tandis que moi je vivais à Phnom Penh. Je ne l’ai recroisé pas avant 2000, quand il est venu à la capitale rencontrer le chef du gouvernement, Hun Sen. Ce dernier lui a accordé le droit de vivre au Cambodge. Mon frère a abandonné toutes ses fonctions chez les Khmers rouges, et a demandé à vivre comme un simple citoyen. C’est la première fois que je le revoyais depuis 1967. On n'a pas parlé politique, mais comme deux frères qui ne se sont pas vus depuis longtemps. En fait, il était déjà passé à Phnom Penh en 1993, avec sa casquette d'homme politique, et je n'avais pas voulu l'embêter. Depuis qu'il s’était installé à Païlin, on se voyait deux fois par an. Là bas, dans son fief, on abordait les sujets politiques. Il m’a raconté ce qu’il a fait, le rôle qu'il jouait ainsi que celui des autres dirigeants sous le Kampuchea démocratique.

Que pensez-vous du système de défense de votre frère, dont il a déjà donné les grandes lignes dans deux livres ?
Quand mon frère a pris le maquis, il a constaté la forte présence viêtnamienne dans les campagnes. La majorité des généraux à la tête de la révolution étaient des Viêtnamiens. Il a compris que si rien n’était fait, le pays tomberait sous la coupe du pays voisin. Je peux déclarer qu'il n’a pas commis de faute quand il était président du Kampuchea démocratique. C’était un titre honorifique, un président sans pouvoir. Il m’a confié n’avoir pas pensé rejoindre le mouvement khmer rouge quand il a pris le maquis en 1967. Il voulait juste échapper à une société corrompue et aux chasses menées par le gouvernement à cette époque. Je ne le défends pas au nom de nos liens sanguins, mais je pense qu’il a été récupéré par les Khmers rouges car la présence d’intellectuels comme mon frère aidait à populariser leur mouvement. Samphan ne pensait qu’au bien des pauvres, et n’a jamais recherché les honneurs. Il n’aspirait qu’à une vie simple. Son bon caractère, ses compétences validées par de nombreux diplômes, faisait de lui un membre idéal, et facile à manipuler car il n’aime pas les querelles. Tout cela, il l’explique dans ses livres. Certains disent qu’on n’aurait pas dû laisser un ancien dirigeant khmer rouge encore en vie écrire des livres. Mon frère s’inquiétait d'être censuré et de ne pas pouvoir expliquer les choses à ses compatriotes. Son seul souhait aujourd'hui est que ses livres soient lus par les Cambodgiens, et il m’a confié cette mission.

Avec le recul, que pensez-vous du régime khmer rouge ?
Jusqu’à aujourd’hui, mon opinion sur le régime ne change pas. C’était un bon régime, avec une idéologie communiste louable mais qui n’a pas été appliquée. A cette époque, ni vol ni viol. Aujourd’hui, c’est différent... Je reconnais qu’il y a eu des atrocités commises sous le régime khmer rouge, mais pas à 100% ; je tiens à rappeler qu’en temps de guerre, les morts sont inévitables. Et puis il y avait les espions dans les rangs des communistes, et dont on redoutait qu’ils ne sabotent la révolution de l’intérieur, ce qui a nécessité un nettoyage des ennemis.

Et que dire des femmes et des enfants qui ont été massacrés ?
Sur ce point, je ne pense pas que les dirigeants khmers rouges auraient osé agir ainsi. Et je dirais même, je ne pense pas que des gens de ma nationalité aient pu commettre de tels crimes sur leurs compatriotes. En revanche, je soupçonne que ces actions aient été menées par des personnes d’une autre nationalité...

Pourquoi ne voulez-vous pas qu’on sache que vous êtes le frère de Khieu Samphan ?
Si cela se sait, je serai tout le temps harcelé de questions par les uns et les autres. Je n’ai pas  de temps à perdre. J’ai été le directeur d’un journal - Nouvelle force - et le président d’un parti politique. Puis j’ai cessé ces activités car je ne voulais plus m’exposer en public. Dans les années 1990, j’écrivais pour dénoncer la présence des immigrés vietnamiens dans le pays. Les lecteurs étaient friands de ces articles sensibles. Mais, en 1997, le gouvernement a porté plainte contre moi car il jugeait certains de mes articles trop critiques à son égard. Il me considérait comme un journal d’opposition alors que je n’ai aucun lien avec elle. Pour qu’on me laisse tranquille, j’ai abandonné le journalisme et leur ai promis de ne plus critiquer le gouvernement. Et pour leur montrer ma bonne foi, j’ai ensuite travaillé pour un parti politique pro-gouvernemental...

Avez-vous raconté à vos enfants l’histoire de votre frère ?
Je leur ai dit que leur oncle était quelqu’un de bien, et que tout ça c’était de la politique. Que s’il y a eu des massacres sous le régime qu’il a dirigé, ce n’est pas lui qui en donnait l’ordre, que les tueries relevaient de décisions prises au niveau local. D’ailleurs, selon moi, ni mon frère ni les autres dirigeants khmers rouges n’ont tué de leurs compatriotes. Des Khmers ne font pas ça à d’autres Khmers. Je pense qu’il y avait d’autres responsables derrière... En tout cas, mes enfants savent aujourd’hui que leur oncle n’est pas coupable et n’ont plus honte de cette parenté devant leurs amis.

 

 

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