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Vann Nath, rescapé de la prison khmère rouge et obstiné passeur de mémoire
Par Chheang Bopha   
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27-08-2008

Vann Nath © John Vink / Magnum
Phnom Penh (Cambodge), le 17 janvier 2008. Vann Nath, peintre, rescapé de la prison khmère rouge S21
© John Vink / Magnum

Comptant parmi la poignée de survivants de la prison centrale du régime khmer rouge, appelée Monti Santesok S-21, Vann Nath a été le premier rescapé de l'horreur du Kampuchea démocratique à avoir initié un travail de mémoire. Dès la chute du régime sanguinaire au Cambodge, en 1979, il entreprend une longue série de tableaux décrivant crûment et sans effets recherchés les scènes de torture dont il a été témoin et victime. Au-delà de l'élimination physique, l'objectif dans cette antichambre de la mort était de vider les prisonniers de la moindre parcelle d'humanité. Sans relâche, Vann Nath témoigne avec ses pinceaux pour honorer la mémoire de celles et ceux qui ont péri dans cette tristement célèbre prison et lutter contre l'oubli de ce chapitre noir de l'histoire du Cambodge chez les jeunes générations. Empêcher coûte que coûte le retour de cette barbarie. Malgré la maladie qui entame ses forces physiques, Vann Nath n'abdique pas. Le sexagénaire affaibli continue à dénoncer.

 

Vann Nath est resté un mois en salle de détention, à être soumis aux mauvais traitements, avant d'être envoyé à l'atelier artistique de S-21, placé sous le contrôle étroit du directeur Duch [dont le procès devrait prochainement s'ouvrir à Phnom Penh], à exécuter en série des portraits de Pol Pot, dit "Frère n°1". Son passé de peintre, notamment d'affiches de cinéma et de portraits, n'avait pas échappé à ses bourreaux.

Peindre pour témoigner
Jamais Vann Nath n'aurait pensé pouvoir sortir vivant de l'enfer de S-21 mais il s'était promis que s'il en réchappait, il peindrait les atrocités vues et vécues pour que tout le monde sache, au Cambodge comme à l'extérieur. Vann Nath a tenu parole. Une partie de ses tableaux sont exposés à S-21, transformé en musée Tuol Sleng du génocide à la chute du régime, et constituent un élément à part entière de ce lieu de mémoire. "Il est le premier à avoir entamé un travail contre l'oubli, contre l'effacement, dit de lui le réalisateur Rithy Panh. Par son précoce travail de témoignage, notamment par ses tableaux, peints pour le musée du génocide, Nath s'est approprié cette dignité et a ouvert le chemin aux autres rescapés."

Vann Nath a essayé d'oublier. Rien n'y a fait. Le passé le rattrape toujours. Lors du tournage de "S-21, la machine de mort khmère rouge" (sorti en 2004), un documentaire de Rithy Panh qui l'a ramené sur les lieux de son calvaire, c'est la prison S-21 qui se dressait devant ses yeux à chacun de ses réveils. Qu'il rencontre dans la journée un ancien bourreau, son image viendra le visiter la nuit, tel qu'il était : sa démarche, sa voix, la terreur qu'il lui inspirait.

Une démarche pédagogique
Les peintures de Vann Nath ont frappé le réalisateur Rithy Panh, pour qui la mémoire extrêmement précise du rescapé ne laisse place à aucun doute : il a connu l'enfer de S-21.

"Nath, c'est avant tout les faits et une démarche pédagogique. Sans son récit capital, en mots ou en images, le musée Tuol Sleng se résumerait à l'horreur et à la mort. Or cette horreur n'est pas naturelle, ce n'est pas le mal qui ressurgit en l'Homme, elle est idéologique. Le témoignage de Nath constitue une pièce essentielle pour comprendre la mécanique de la machine de mort khmère rouge. Fini les portraits de Pol Pot qui l'ont sauvé de la mort. Il a très vite consacré son esprit et ses pinceaux à décrire l'indicible", récapitule Rithy Panh dans la préface de la version française de l'autobiographie de Vann Nath (lire encadré).

Pour l'auteur franco-cambodgien de bandes dessinées Sera, Vann Nath transmet une mémoire "vivante" car c'est la sienne. En même temps qu'il fait ce travail pour lui-même, il transmet un message aux autres car "ses images sont d'une expression visuelle compréhensible par le plus grand nombre".

"A mon sens, le travail que réalise Vann Nath fait sens, il n'est pas gratuit, il n'est pas pure provocation. [...] Ses tableaux montrent l'horreur que personne n'a voulu voir. Il n'y a pas, à ma connaissance, de trace photographique par exemple de l'arrivée des prisonniers, débarqués le soir à Tuol Sleng [S-21]. C'est le seul à avoir essayé de retranscrire par l'image cette réalité. Car il l'a vécue, car le dessin est son outil d'expression. C'est le seul témoignage que l'on ait, et c'est un témoignage authentique", met en avant l'artiste.

Peindre, un devoir envers les morts
Depuis trente ans, les moments ont été rares où Vann Nath a pu fausser compagnie à ses douloureux souvenirs, oublier le visage de ses compagnons d'infortune enchaînés à S-21. Il se refuse à ce que leur mort n'ait aucun sens.

"Aujourd'hui, chaque fois que je retourne à Tuol Sleng, je suis comme projeté dans ce passé. La terreur, l'effroi, les personnes aux visages émaciés et aux allures de fantômes, les cris de douleur qui résonnent dans la prison, la brutalité des gardiens... : tout me revient, je suis comme submergé par les images, les sons. Dans chaque coin, les visages blêmes des détenus semblent me fixer de leur regard désespéré en hurlant "Aide-moi ! Je t'en supplie, aide-moi !" En tant que survivant, je leur dois de témoigner. Je crois d'ailleurs que ces victimes sont toujours présentes autour de moi et m'encouragent à peindre", confie Vann Nath.

Peindre contre l'oubli
"C'est ma mémoire, je ne peux pas m'en défaire. Mais si je garde pour moi seul ces souvenirs insoutenables, je ne me sens pas bien. Je dois les partager, surtout avec les jeunes qui n'ont pas connu ce régime, et montrer que ce n'est pas que moi, mais tous les Cambodgiens qui ont été terrorisés par leurs propres compatriotes. La douleur reste trop intense chez nous, les victimes. Je peins parce que je ne veux pas que les jeunes croient que ce qu'ont enduré leurs parents relève de l'affabulation, d'une légende."

En cultivant la mémoire, Vann Nath nourrit l'espoir d'aider les nouvelles générations du Cambodge à comprendre ce qui s'est passé entre 1975 et 1979. Il regrette que trop peu de parents ne racontent leur tragédie à leurs enfants mais il ne les juge pas. Il comprend leur silence, motivé par la peur de faire resurgir un passé que l'on veut garder enfoui, de réveiller des souvenirs qui pourraient raviver des blessures mal ou non cicatrisées.

"C'est douloureux de raconter à ses enfants que les Khmers rouges nous ont traités comme des animaux, qu'on a vu des enfants mourir de faim, des personnes exécutées sommairement... C'est dur de décrire ce régime. Mais si on tait tout cela aux enfants, ils ne sauront jamais que la cruauté a une fois guidé leur pays, et alors l'histoire pourrait se répéter si elle n'est pas sue", met en garde Vann Nath qui, depuis plusieurs années, participe à des conférences pour témoigner devant les jeunes.

Peindre pour sortir du traumatisme

Les cauchemars déferlent par vagues chez Vann Nath et le seul barrage qu'il sait leur opposer est sa peinture, plus efficace que la parole ou l'écriture. "Notre mémoire est pareille à un baril. Si on la remplit trop, elle finit par exploser. Si je ne peignais pas, je deviendrais fou. Je dois faire sortir la souffrance qui me tenaille sinon j'en perds l'appétit et le sommeil."
 
Sa situation, Sera ne la comprend que trop bien, lui qui a perdu son père, cambodgien, sous les Khmers rouges. "Chacun doit trouver les moyens de se guérir de ses souffrances. Certains recourent à la prière, à l'alcool ou à d'autres dérives... Lui a choisi de revisiter son passé pour parvenir à s'en détacher définitivement. Le fait de redonner à voir les visions qui ont marqué sa chair, de replonger dans son passé, est à mon sens une manière pour lui d'arriver à faire passer une souffrance et à s'en détacher", explique le peintre-dessinateur.

Confrontation avec les bourreaux
Vann Nath a accepté de se confronter à ses bourreaux d'hier dans le documentaire de Rithy Panh  S-21, la machine de mort khmère rouge. "Il avait envie de faire ce travail parce que c'est important de le faire. Même s'il n'a pas envie de voir ses anciens tortionnaires, il sait qu'en parlant avec eux, on essaie de faire un travail de mémoire ensemble", souligne le réalisateur.

Vann Nath s'est ainsi retrouvé face à face avec son ancien garde, Huy, sur le tournage du film. Sur un ton un peu froid, Vann Nath glisse à Huy, un ancien gardien khmer rouge de S-21, qu'il ne peut pas oublier même s'il le veut. Huy lui répond que, lui, a réussi à le faire, qu'il ne pense plus à cette histoire ancienne.

"J'ai compris plus tard que la volonté de Nath était d'amener l'autre à témoigner pour que les faits ne soient pas détournés ou gommés, analyse Rithy Panh. Le travail de mémoire est incomplet tant que les anciens bourreaux n'y ont pas participé. Evidemment, Huy n'arrive pas à dire pardon. Comment admettre une telle destruction ? Il s'enferme dans la logique de l'obéissance aux ordres. Ce que Nath demande aux ex-tortionnaires, ce n'est pas qu'ils croupissent en prison mais qu'ils racontent S-21. Il a besoin de la parole de l'autre pour que la mémoire de S-21 soit 'complète'."

La dignité d'une victime
Des organisations de défense des droits de l'Homme ont récompensé Vann Nath pour son œuvre de mémoire, pour son courage à témoigner. C'est le cas de Human Rights Watch, dont la représentante au Cambodge, Sara Colm, a tissé des liens d'amitié avec le peintre depuis seize ans qu'ils se connaissent. Grâce à son travail, "la mémoire de 14 000 personnes [mortes à S-21] n'est pas oubliée. Nath est un porte-parole des victimes de la prison de Tuol Sleng pour que justice leur soit rendue. Son récit publié en 1998 est le seul livre qui ait jamais été écrit par un survivant de cette prison khmère rouge".

Au yeux de Rithy Panh, ce qui est unique chez Vann Nath n'est pas le fait qu'il ait survécu à l'enfer de S-21 mais c'est sa dignité, sa grandeur d'âme, sa sagesse. "Nath est un juste. Un homme intègre, éthique, moral. On ne lui a pas encore accordé la reconnaissance qu'il mérite, bien qu'il ne la recherche pas. Je crois que Nath incarne une certaine dignité dont tous les êtres humains devraient lui en savoir gré. Nath ne travaille pas pour lui mais pour la communauté. C'est quelqu'un qui ne s'est jamais apitoyé sur son sort mais a toujours fait preuve de générosité envers les autres", conclut Rithy Panh.

 

 

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Une galerie de la mémoire
Vann Nath a inauguré chez lui, le 1er juillet, sa propre galerie au n°33B rue 169, à Phnom Penh. Les murs de cette grande salle sont tapissés de ses toiles, des originaux qui côtoient des reproductions, dépeignant de manière vivante et tragique des scènes du quotidien des prisonniers de S-21 où il a été incarcéré sous le régime des Khmers rouges. Le peintre a également publié son autobiographie en 1998, "A Cambodian prison portrait - One year in the Khmer rouge's S-21", aux éditions White Lotus, livre traduit en français aux éditions Calmann-lévy, sous le titre "Dans l'enfer de Tuol Sleng - L'inquisition khmère rouge en mots et en tableaux", au début de l'année 2008, et préfacé par le réalisateur Rithy Panh.
 
Sur Internet
Site web de Vann Nath : www.vannnath.com