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Des rescapés lèvent le voile sur un sujet tabou : l'homosexualité sous les Khmers rouges
Par Chheang Bopha   
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02-07-2008

Image
Sou Sotheavy, 68 ans, homosexuel, marié de force sous les Khmers rouges,
a réussi à maintenir durant cette période des relations sexuelles
avec des hommes, tantôt par désir, tantôt par nécessité
©John Vink/ Magnum

Au Cambodge, les homosexuels ont rarement eu à souffrir d'hostilité ouverte de la part de leurs compatriotes mais plutôt de fortes pressions familiales les obligeant à se conformer aux normes sociales, le plus souvent en se mariant avec une personne du sexe opposé et en fondant leur propre famille. S'ils tendent néanmoins le plus souvent à dissimuler leur identité, certains ne peuvent étouffer leur féminité. Comment ont-ils vécu sous les Khmers rouges ? Quel traitement leur a réservé le régime du Kampuchea démocratique, qui avait pour ambition de modeler les Cambodgiens, de réduire à néant toutes les différences et d'imposer une moralité et un mode de vie quasi monacaux ? Deux survivants témoignent.

 

La place des homosexuels avant l'ère khmère rouge
"On ne peut pas dire que la société cambodgienne acceptait [avant l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir] les relations amoureuses entre gens du même sexe mais elle tolérait des aventures entre homosexuels sans lendemain", explique Phong Tan, une anthropologue cambodgienne qui a réalisé une étude intitulée "Ethnographie de la relation sexuelle entre hommes au Cambodge" pour le compte de l'Unesco.

Sou Sotheavy, la soixantaine bien entamée, a été rejeté par les siens quand ils ont découvert son histoire d'amour avec un autre garçon. C'était avant les années 1970, et il n'avait que 14 ans. Il a échoué dans les rues de Phnom Penh à vendre son corps aux étrangers pour financer ses études. "A cette époque, les gens n'approuvaient pas que l'on soit homosexuel. Cependant, je n'ai jamais été exposé à autant de discrimination et de menaces en tout genre que sous le régime de Pol Pot", se souvient-il.

Contraints à se masculiniser

Sotheavy a dû renoncer à porter des sarongs, forcé par les Khmers rouges à adopter le pantalon, une coupe de cheveux courts et des attitudes plus "mâles". Certains de ses amis, vivant dans la même province de Takéo et homosexuels comme lui, n'ont pas réajusté assez vite leur comportement ou ont été pris "en flagrant délit". La sentence ne s'est pas faite attendre. Une dizaine de couples homosexuels ont ainsi été arrêtés et éliminés.

"Les Khmers rouges n'ignoraient pas que des hommes pouvaient s'aimer d'amour mais ne comprenaient pas bien comment ils procédaient au niveau sexuel... Au début du régime, ils ont mené une opération d'extermination des homosexuels qu'ils considéraient non seulement comme 'inutiles' mais également comme potentiellement nuisibles à la révolution. C'était une vraie dictature. Que des pyjamas noirs nous surprennent à nous mouvoir ou à nous comporter comme des filles, et nous étions aussitôt étiquetés comme des ennemis de l'Angkar [l'organisation suprême derrière laquelle se cachaient les instances dirigeantes du Parti communiste du Kampuchea] et condamnés à mourir", rapporte Sotheavy, qui porte encore les stigmates du travail forcé dans les champs auquel il a été astreint "malgré mon corps féminin de faible constitution".

Se prostituer pour du riz
Malgré la rigueur imposée par le régime polpotiste, Sotheavy a réussi à maintenir des relations sexuelles avec d'autres hommes. La plupart, il ne le cache pas, émanait des rangs des Khmers rouges. Il se dit aujourd'hui incapable de se souvenir du nombre avec lesquels il est passé à l'acte mais ajoute avoir été "sélectif". "Je ne m'intéressais qu'à ceux dont je pouvais attendre quelque récompense pour ce 'service'. Je n'avais pas le choix, je devais pouvoir nourrir ma vieille mère. Dans ces temps difficiles, on s'était à nouveau rapprochés... Je me suis donc montré flexible envers les Khmers rouges, une attitude qui a payé. Certains d'entre eux m'ont témoigné de l'affection, m'offrant du riz en échange de ma compagnie."

Très vite, il en vient à se lier avec des cadres khmers rouges, habités du même désir que lui. Il avoue même avoir introduit de jeunes soldats khmers rouges aux relations homosexuelles. "Je n'ai eu aucune difficulté à les convaincre. Ils étaient tout aussi terrorisés que les autres à l'idée de commettre un acte que l'Angkar jugerait 'immoral'. Je leur ai expliqué qu'il était plus facile de dissimuler une relation avec un autre homme qu'avec une femme. Pour les approcher, j'entamais avec eux une discussion sur tout et rien : le climat, la nature... Et peu à peu, je commençais à les entreprendre par des attouchements destinés à faire naître en eux le désir", explique, à son aise, Sotheavy, pour qui les bosquets sont alors devenus le nid de ses amours.

L'homosexualité favorisée involontairement par le régime khmer rouge
Seuls les liens du mariage étaient reconnus par les Khmers rouges. Toute relation extra-conjugale était à proscrire. Pourtant, souligne Phong Tan, "ce régime a malgré lui créé un environnement favorisant les relations homosexuelles". Hommes et femmes étaient séparés dans des camps distincts et il leur était interdit de communiquer, même de se voir, rappelle-t-elle. "Les Khmers rouges ont voulu réorganiser la société cambodgienne, en détruisant la cellule familiale et en divisant les personnes par leur sexe. Résultat, les gens, et plus particulièrement les jeunes soldats mobilisés sur le front, avaient des pulsions sexuelles à satisfaire et se sont laissés tenter par des rapports avec d'autres hommes de leur camp, sans que l'Angkar s'aperçoive de quoi que ce soit", ajoute l'anthropologue.

L'homosexualité ne concernait généralement que les Khmers rouges et le "peuple ancien", qui bénéficiait d'une plus grande liberté de manoeuvre et de davantage de respect que le "peuple nouveau" (issu des villes, et par conséquent associé à l'ancien régime par l'Angkar et perçu comme un ennemi). Sotha, une lesbienne de Phnom Penh, qui fêtera bientôt ses 60 ans, a elle aussi séduit des femmes khmères rouges. Grâce à leur protection, elle a échappé plus d'une fois à une exécution certaine. "Le 'nouveau peuple' vivait dans la terreur et ne se serait pas risqué à frayer avec des Khmers rouges. Mais nous, le 'peuple ancien', on faisait comme on voulait !", se remémore Sotha, qui n'ignorait pas son attraction pour les personnes de son sexe mais n'avait, avant les Khmers rouges, jamais entendu parler d'homosexualité.

"Un jour, raconte-t-elle, une femme du village dont les proches faisaient partie de l'encadrement khmer rouge m'a demandé que je vive avec elle, en cachette. Pour ne pas avoir de problème, j'ai accepté de répondre à ses avances. Les petits Khmers rouges du coin n'ont pas osé nous dénoncer."

La politique des mariages forcés
En mars 1977, deux cents couples sont mariés à Takéo. Sotheavy n'échappe pas à cette mesure, on lui attribue une épouse choisie par l'Angkar. Il ne peut se soustraire à la cérémonie, il en va de sa vie. Le soir venu, sans attendre, il avoue à son épouse sa préférence pour les hommes, lui annonçant qu'il la considérera davantage comme une soeur. Elle se montre compréhensive mais ne cache pas ses craintes de représailles. De fait, des milices khmers rouges avaient pour mission de surveiller les nouveaux couples, en se glissant sous leur chambre, afin de s'assurer qu'ils consommaient.

"Comme je n'ai pas touché ma femme la première nuit, les espions nous ont dénoncé auprès du chef de la commune. Ce dernier m'a prévenu que si je n'honorais pas ma femme et ne lui faisais pas d'enfant je serais rééduqué, c'est-à-dire tué. J'ai donc dû me soumettre et ma femme est tombée enceinte. On a eu un fils", détaille Sotheavy, qui s'est séparé de sa femme dès la chute du régime.

Après son mariage, les doutes et rumeurs qui couraient sur son homosexualité se sont estompés. Mais Sotheavy n'a pas pour autant renoncé à sa nature. Il a continué à fréquenter des hommes par plaisir et par nécessité, pour obtenir des rations de riz supplémentaires. Un jeu dangereux auquel il a fini par se faire prendre. Envoyé en prison, il aurait pu y vivre ses dernières heures si le responsable de l'établissement, un certain Sorn, ne l'avait pas pris sous son aile. "Il m'a aimé follement et m'a aidé tout le temps que j'ai été détenu. Fin 1978, on a réussi à s'enfuir pour gagner le Vietnam mais il a été tué sur le chemin. Je pleure encore sa disparition...", glisse Sotheavy, ses magnifiques yeux soudain embués de larmes.

Témoigner contre les Khmers rouges et pour les homosexuels
"Je veux témoigner auprès du tribunal des souffrances endurées sous le régime khmer rouge, de cette folie meurtrière, et parler de mes compagnons homosexuels qui ont trouvé la mort au seul motif de leur orientation sexuelle", clame avec détermination Sotheavy. Il n'a pas peur, dit-il, du regard critique, voire méprisant, que pourraient porter sur lui ses compatriotes s'il allait témoigner. Il a déjà rempli un formulaire de plainte. "Ma déclaration pourrait aussi contribuer à faire changer les mentalités et à aider les Cambodgiens à accepter ouvertement les homosexuels." Continuant à se prostituer à Phnom Penh malgré son âge avancé, Sotheavy n'éprouve aucune gêne à s'ouvrir sur sa différence. Etre reconnu pour ce qu'il est, c'est le combat de toute une vie.

Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set
- Des victimes des Khmers rouges réactivent 25 ans plus tard leurs plaintes (18-06-2008)
- L’échec du régime khmer rouge à se couper des racines bouddhiques de la société cambodgienne (11-06-2008)
- Repères K7 : Le procès des Khmers rouges

Accusée d'être "immorale"
Dans le village où vécut Sotha, les Khmers rouges semblaient faire peu de cas des homosexuels. "Si l'on travaillait dur et bien, on pouvait gagner leur confiance », explique-t-elle, avant de conter une anecdote qui aujourd'hui la fait sourire. "Un jour, on m'a dénoncée au chef de la coopérative où je travaillais car je menais des relations 'coupables'. J'ai donc été convoquée, seule devant tout le groupe réuni. On m'a accusée d'être 'immorale'. Le jury m'a demandé si j'avais été immorale avec un homme. Quelqu'un dans l'audience a alors levé la main et déclaré que je m'étais mise en ménage avec une autre femme. Le responsable khmer rouge, n'en croyant pas ses oreilles, s'est mis à rire, puis il m'a dit : 'Si tu peux vivre avec une femme et avoir des enfants avec elle, alors je te laisse l'épouser' ! Et j'eus ainsi la paix..."