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L’échec du régime khmer rouge à se couper des racines bouddhiques de la société cambodgienne
Par Stépanie Gée   
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11-06-2008

Cambodge - Khmers rouges - Anlong Veng - Ta Mok - Funerailles © John Vink / Magnum
Anlong Veang (Oddar Meanchey), le 22 juillet 2006.
Rites bouddhistes lors des funérailles de Ta Mok
© John Vink / Magnum

Ian Harris, professeur d’études bouddhiques à l’université de Cumbria en Angleterre, fait tomber les idées reçues sur "le bouddhisme sous Pol Pot", titre de son dernier ouvrage publié avec le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam). Non pas que ce chercheur nourrisse des velléités révisionnistes mais le traitement du sujet était resté en déshérence depuis l’œuvre de la propagande vietnamienne entreprise à la chute du régime khmer rouge en janvier 1979 avec pour vocation de noircir autant se peut le bilan des atrocités commises par "la clique Pol Pot - Ieng Sary" et de justifier l’intervention de son armée pour la déloger du pouvoir. Les chercheurs qui se sont attelés à l’étude du régime khmer rouge n’ont pas toujours été exempts d’une approche militante ; pour eux, la religion ne relevait pas d’une question primordiale. Deuxième et dernière partie.

 

Des statistiques gonflées pour mieux charger les Khmers rouges
Premier cliché que descend en flèche le Britannique, les statistiques souvent irréalistes du nombre de bonzes morts sous le Kampuchea démocratique. D’après ses recherches menées durant plus de deux ans, leur nombre s’établirait autour de 12 000, "une approximation plus raisonnable" que celles jusque-là avancées (lire encadré ci-contre).

Même diagnostic en matière de destruction de pagodes. Certaines sources avancent qu’un tiers des wats auraient déjà été fortement endommagées entre mars 1970 et juin 1973, notamment sous le feu des bombardements américains. Ce qui met à bas les affirmations faites lors du procès des leaders du régime khmer rouge conduit à Phnom Penh en 1979, la République populaire du Kampuchea installée par les Vietnamiens martelant alors que la plupart des monastères avaient été anéantis par les Khmers rouges.

Des leaders khmers rouges imprégnés de bouddhisme
Les Khmers rouges se sont évertués à faire disparaître toute trace du bouddhisme sous leur règne, et pourtant... "Tout d’abord, relève le professeur, nombre de dirigeants khmers rouges ont reçu une éducation bouddhiste et ont été modelés par cette éducation." A commencer par Frère numéro Un lui-même. Pol Pot, rappelle Ian Harris, a été dans son enfance novice au wat Botum, à Phnom Penh. Et, citant l’historien David Chandler, il ajoute que l’homme fort du Kampuchea démocratique avait absorbé du bouddhisme "les idéaux de transformation personnelle disciplinée, de renaissance et d’illumination", ce qui explique en partie ses attaques nourries contre l’individualisme. En 1978, Pol Pot clamait même vivre avec "un esprit bouddhique apaisé"...

Le temps que lui et ses compagnons d’armes ont par ailleurs passé dans le maquis avant de se rendre maîtres du pays leur a attribué "un pouvoir presque magique, ou mystique, de ceux dont sont dotés les héros ascétiques du Reamker [épopée mythologique] et de la tradition bouddhiste première". Pol Pot soutenait que ses quinze années passées avec les tribus dans la forêt du nord-est du Cambodge l’avaient aidé à se forger "une force invincible qui préfigurait la victoire finale". Un séjour en forêt qui s’apparente à une période de renoncement en milieu non civilisé, un parallèle sans équivoque avec la discipline bouddhique.

Des commandements d’Angkar basés sur les préceptes monastiques
Le régime du Kampuchea démocratique se revendiquait comme purement communiste et volontiers iconoclaste ; il a pourtant embrassé un certain nombre d’éléments indigènes, et plus particulièrement de concepts bouddhistes.

Se détacher des biens et des passions, comme l’exhortaient les Khmers rouges, fait largement écho aux préceptes bouddhiques. Pin Yathay, cité par l’auteur du "Bouddhisme sous Pol Pot", rapporte avoir entendu en 1975 "Radio Phnom Penh", un organe de propagande des Khmers rouges, appeler les auditeurs "à se dévouer tout entiers pour le bien collectif à travers une série de renoncements aux caractéristiques bouddhiques", comme abdiquer tout sentiment de propriété, se détacher de sa femme, de ses enfants, de sa maison, de ses biens matériels sur le modèle de Bouddha qui a renoncé à toutes ces choses.

Autant de renoncements destinés, selon l’idéologie khmère rouge, à vider l’esprit de toutes ces notions individualistes. Ascétisme et abstinence étaient perçus en quelque sorte comme les mamelles de l’apprentissage du contrôle de soi, un principe cher aux Khmers rouges. Remplacer les préceptes monacaux par les commandements de l’Angkar - l’organisation toute puissante derrière laquelle se dissimulaient les organes dirigeants du parti communiste du Kampuchea - revenait notamment, souligne Ian Harris, "à prouver que les révolutionnaires méritaient davantage le respect des laïques que le sangka [le clergé bouddhique]".

Des règles de vie monacales
Au wat comme chez les Khmers rouges, les néophytes sont introduits au groupe au cours d’une cérémonie où ils reçoivent un nouveau nom et un lot de vêtements - les pièces de la robe orange pour les uns, le pyjama noir pour les autres -, et sont pareillement appelés à suivre diverses formations.

Des deux côtés, la séparation des sexes fait également loi. Les jeunes hommes, bonzes comme Khmers rouges, ne se mélangent pas avec les femmes. Il en est de même pour la consommation d’alcool, prohibée autant chez les Khmers rouges que dans les préceptes bouddhiques. "Sous les Khmers rouges, celui qui buvait de l’alcool était assimilé à un espion travaillant pour la CIA ; alors que dans les autres régimes communistes, l’absorption de spiritueux n’a pas été mis au ban des habitudes sociales", note Ian Harris.

Des slogans... psalmodiés
Si la terminologie khmère rouge avait de forts accents religieux, souvent incompréhensibles pour l’homme moyen, le ton officiel recommandé ne fait pas exception. Radio Phnom Penh "répétait des phrases stéréotypées avec la même régularité requise pour le récit des mantras". Pol Pot avait demandé à son ministre de l’Information Hu Nim que les présentateurs radio délivrent leurs messages "comme des bonzes qui dirigent les prières à la pagode", souligne l’historien Philip Short, cité par Ian Harris.

Retour à l’année zéro
L’idée chez les Khmers rouges de récréer le pays comme "une terre pure", de faire revenir le pays à un stade antérieure à l’histoire, bref de repartir à zéro (chab phdaeum pi son) est largement inspirée des concepts cosmologiques bouddhiques, relève encore Ian Harris. En miroir des règles strictes du bouddhisme, l’Angkar cherchait à "purifier" la société.

L’Angkar érigée en déité
Sous le Kampuchea démocratique, neak ta, esprits assimilés et bouddhisme étaient associés à l’ancien régime et devaient donc disparaître, laissant l’organisation révolutionnaire la seule puissance admise de ce pays, démontre Ian Harris, invoquant le slogan khmer rouge "l’Angkar est le maître de l’eau et de la terre". Et le chercheur de dire que "l’Angkar a en quelque sorte pris le rôle d’une nouvelle déité".

L’Angkar disait avoir, dans un slogan abondamment diffusé, les yeux d’un ananas pour souligner son omniscience et son caractère quasi religieux. Une représentation déjà utilisée au XIIe siècle par le roi Jayavarman VII, qui fit construire le temple Bayon hérissé de têtes à 4 visages personnalisant le roi, capables de surveiller le territoire dans toutes les directions, signe de la clairvoyance du monarque, développe Ian Harris. Les Khmers rouges ont ainsi à leur tour voulu retranscrire dans une même image forte l’idée d’omnipotence de l’Angkar.

Les clichés de l’enfer bouddhique devenus réalité
Les actes de torture privilégiés par les Khmers rouges rappellent par ailleurs les scènes de l’enfer telles que décrites traditionnellement dans les peintures murales des pagodes du Cambodge, relève le chercheur. Elles décrivent toute une palette de punitions correspondant au karma de chacun, dessins avec lesquels les Cambodgiens sont familiers. Ainsi en est-il de ces tueries d’enfants dont on fracasse la tête sur le tronc d’un arbre, souvent reproduites dans ces peintures et fréquemment rapportées par des survivants du régime. Rien d’étonnant donc que le mur d’une pagode - le wat Intry Samvirak - sise dans le chef-lieu de la province de Kompong Thom, ait été recouvert d’une fresque dépeignant "l’enfer khmer rouge", glisse Ian Harris.

Le premier volet de cet article consacré au bouddhisme sous les Khmers rouges a été publié mercredi 4 juin 2008 : Coup de balai khmer rouge sur le bouddhisme

Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set
-
Coup de balai khmer rouge sur le bouddhisme (04-06-2008)
- Procession de nonnes en soutien au tribunal (25-12-2007)

Les erreurs factuelles du procès de 1970
Lors du procès intenté à la "clique" de Pol Pot et de son beau-frère Ieng Sary pour "génocide" en août 1979 - qui ne dura pas plus de cinq jours - les révolutionnaires khmers rouges furent accusés d’avoir rapidement détruit la bureaucratie centrale du bouddhisme, fermé tous les centres de culture et d’apprentissage bouddhiques, d’avoir exécuté quiconque refusait d’abandonner sa religion et d’avoir "insulté, torturé et persécuté plus de 100 000 bonzes... Or, fait remarquer Ian Harris, "de toute l’histoire du Cambodge le sangha n’a jamais compté autant de membres". Les statistiques du ministère des Cultes, ajoute-t-il, suggèrent qu’il existait près de 65 000 bonzes en robe au tout début des années 1970, "un nombre qui a dû se réduire massivement avant la prise de pouvoir par les Khmers rouges".

Ian Harris, un spécialiste du bouddhisme et du Cambodge
Professeur d'études bouddhiques à l'université de Cumbria, en Angleterre, il est également à l'heure actuelle professeur en résidence sur le bouddhisme et la société contemporaine à l'université British Cambodia à Vancouver dans le cadre de la Fondation Tung Lin Kok Yuen au Canada. Co-fondateur de l'Association britannique pour les études bouddhiques, il est par ailleurs l'auteur de nombreux ouvrages sur la politique et l'éthique bouddhiques. Avant de publier Buddhism under Pol Pot en 2007 avec le DC-Cam, il avait écrit Cambodian Buddhism : History and Practice (2005). Il enquête actuellement sur les liens entre bouddhisme et protestation politique en Asie du Sud-Est.