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La plainte contre l'oubli des horreurs khmères rouges Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Chheang Bopha   
23-04-2008

Cambodge - Prey Veng - plaintes - victimes - Khmers rouges - DC-Cam © Chheang Bopha / Ka-set
Donn Daok (Prey Veng), 9 avril 2008. Des employés du DC-Cam aident les villageois
à remplir les formulaires de plainte contre les anciens dirigeants khmers rouges
© Chheang Bopha

Les villageois de Donne Daok, dans la province de Prey Veng, ne veulent pas être les grands oubliés de l'histoire du Cambodge, qui est en train de s'écrire. L'année 1978 leur fut fatidique, victimes de sanglantes représailles menées dans le cadre d'une vaste opération de purges initiée par un Pol Pot paranoïaque. Ils sont trente à avoir déposé plainte contre les anciens dirigeants khmers rouges mis en détention par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).

 

Les maisons de cette bourgade éloignée de 80 kilomètres du chef-lieu de la province se sont vidées ce jour d'avril de leurs occupants âgés de plus de 40 ans. Carte d'identité ou livret de famille en main, ils se dirigent vers une vaste habitation de bois plantée au cœur du village. Ce n'est pas jour de distribution de dons ou de délivrance de soins de santé gratuits. Aujourd'hui, ils vont apprendre à déposer plainte contre ceux qui ont fait de leur vie un cauchemar. Une équipe du Centre cambodgien de documentation (DC-Cam), qui depuis onze ans documente les crimes et atrocités commis sous les Khmers rouges, est là pour les assister dans cette tâche qui requiert des esprits qu'ils soient avertis autant que tatillons.

Des documents pour l'histoire
Mme Em Piet, cheveux blancs et mâchoires mastiquant activement du bétel, attend. S'impatiente même. Cette veuve a attendu trente ans pour raconter son histoire et c'est comme si chaque minute supplémentaire était maintenant de trop. "Je veux que les pays étrangers sachent ce qu'il s'est passé dans notre village, combien les Khmers rouges se sont montrés cruels envers nous", déclare-t-elle d'une voix claire. Trente ans à s'être tue, et là, devant un interlocuteur du DC-Cam, tout lui revient à la mémoire avec netteté ; comme si elle avait consigné chaque détail dans l'optique de restituer un jour les horreurs vécues. Elle déballe, on ne l'arrête plus.

"Les habitants de ce village témoignent sans gêne ni peur, et en nous donnant moult détails. Ils n'ont pas peur de parler", relève Chi Tirith, à la tête de l'équipe venue les rencontrer depuis Phnom Penh, qui retranscrira les récits des villageois, pour la plupart analphabètes. "Ces documents seront précieux. Ils pourront servir au travail des juges des CETC, et auront valeur d'archives pour documenter le régime du Kampuchea démocratique", fait-il valoir.

Une zone de traîtres
Cette région était gérée par Sor Phim, qui en 1978 tomba en disgrâce. Il fut accusé par Frère numéro Un de collusion avec le Viêtnam honni, et tué. Il fallait alors nettoyer la zone de tous ses lieutenants, et supposés affidés. Cadres et responsables de villages furent sans aucune forme de procès exterminés, nombre de villageois déportés et mis au pas. "Les Khmers rouges nourrissaient contre nous une haine féroce. Nous étions des ennemis de l'intérieur; donc à abattre. Adultes comme enfants. Ils disaient qu'il fallait débarrasser le pays de tous ses 'concombres amers'", rappelle Mme Em Piet, à bout de souffle à force de parler au représentant du DC-Cam.

Une résistance payée cher
La répression à Donne Daok n'aurait pas été aussi meurtrière - une cinquantaine d'habitants ont perdu la vie - si les villageois n'avaient pas résisté comme ils l'ont fait, estime Mme Em Piet. "Les habitants des autres villages ont accepté de partir sous la pression des soldats du Sud-Ouest, commandés par Ta Mok, surnommé "le boucher" en raison des nombreuses exactions qui lui sont imputées, mais pas nos cadres khmers rouges attachés à Sor Phim, très têtus. Résultat, ils ont opposé aux armes à feu de nos très jeunes assaillants des couteaux et des bâtons ! Et les maisons de ceux qui refusaient de déguerpir ont reçu des roquettes !", rapporte-telle en élevant la voix.

L'initiative d'un jeune
C'est Phann Ana, qui n'avait pas encore fêté ses dix ans en 1978, qui a eu l'idée de faire venir dans son village natal une équipe du DC-Cam. Formateur dans le cadre d'un programme de formation de journalistes au tribunal khmer rouge de l'ONG Internews, le journaliste de formation lutte pour que l'histoire de son village ne disparaisse pas à jamais à la mort des derniers survivants. "Si le tribunal pouvait se faire l'écho des faits qui se sont produits chez nous, ce serait bien. Pour les rescapés, et pour leurs enfants. Ils pourraient dire avec fierté à leur descendance que leur histoire a été validée par le tribunal, qu'ils n'ont pas inventé ce récit de toutes pièces."

Un stupa pour toute réparation
Les habitants de Donne Daok ne vivent pas dans l'espoir d'être vengés mais dans celui d'être entendu par les CETC, et reconnus comme victimes. "Qu'ils puissent se réconcilier avec leurs fantômes et trouver la paix avec eux-mêmes", souligne le chef du village, Phon Sakhorn. Certains appellent de leurs voeux des réparations, de l'argent qui pourrait servir à la construction d'un stupa sur lequel serait inscrit les noms de tous ceux et celles qui ont péri sous les Khmers rouges dans la commune. "Un seul stupa pour la commune suffirait. Les habitants pourraient chaque année se retrouver autour de ce mémorial et discuter entre eux de leur vie quotidienne. Et on parlera de réconciliation quand victimes et anciens soldats khmers rouges réussiront à se retrouver autour de ce symbole et à communiquer ensemble", se plaît à rêver Phann Ana.



Déjà 1 300 plaintes
Selon le porte-parole du tribunal Reach Sambath, 1 300 plaintes ont déjà été déposées, originaires de Cambodgiens de toutes le provinces du Cambodge. Les habitants racontent dans ces documents les souffrances et tortures endurées sous les Khmers rouges, par eux et leurs proches, souligne le représentant, ajoutant que ces plaintes font actuellement l'objet d'un examen. Les co-procureurs doivent décider de quelles plaintes seront validées comme preuves, et définir lesquelles des victimes seront simples témoins ou parties civiles.

 

 

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