 Kambol (Phnom Penh), le 20 mars 2008. Marcel Lemonde, co-juge d'instruction aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens chargées de juger les anciens dirigeants khmers rouges © John Vink / Magnum
Protégé par une porte blindée, son bureau, au second étage du bâtiment administratif du tribunal chargé de juger les dirigeants khmers rouges, dans la périphérie de Phnom Penh, est décoré simplement. Quelques gravures anciennes, une grande photo de skieurs de fond à l'assaut d'une montagne et une vue aérienne, prise sur "Google Earth", du centre de tortures de Tuol Sleng, à Phnom Penh, où ont été exécutées environ 14 000 personnes pendant le régime khmer rouge entre 1975 et 1979. Marcel Lemonde, l'un des deux juges d'instruction du procès, est un homme affable et disert, un rien "vieille France". Nommé en 2006 au sein du "tribunal khmer rouge", cet ancien président de chambre à la Cour d'appel de Paris, âgé de 62 ans, estime vivre "une aventure exceptionnelle, une expérience passionnante".
De la police nationale à la justice internationale C'est une fin de carrière plutôt originale pour un magistrat qui, jusque-là, a toujours exercé dans l'Hexagone. Fils d'expert comptable et descendant de paysans bourguignons, il dit s'être "égaré dans la police" après des études de droit à l'université de Lyon : il a été cinq ans commissaire de police. Mais, très vite, il rejoint les rangs de la magistrature. Après son diplôme à l'Ecole nationale de la magistrature, il devient juge d'instruction à Annecy, puis, en 1986, à Lyon où, trois mois après son arrivée, il doit s'occuper du dossier de la branche lyonnaise d'Action directe. Nommé directeur-adjoint de l'Ecole nationale de la magistrature, il reçoit régulièrement des délégations de magistrats étrangers. C'est alors qu'il développe un intérêt approfondi pour le droit pénal comparé et la justice internationale. Cette passion explique en partie pourquoi il a répondu, en 2003, à l'appel à candidatures lancé par les Nations unies pour recruter des juges internationaux pour le procès des dirigeants khmers rouges au Cambodge. L'autre raison remonte à un voyage d'une dizaine de jours au Cambodge en 2002. "J'ai eu envie de creuser les choses", dit-il. Il se met à lire des livres sur l'histoire du Cambodge et sur le régime des Khmers rouges, sous lequel près de deux millions de Cambodgiens ont péri : "Les larmes du Cambodge" d'Elisabeth Becker, "Cambodge Année zéro" de François Ponchaud… Postuler comme juge d'instruction pour le "tribunal khmer rouge" lui permet alors de combiner ces deux centres d'intérêt. "Est-ce bien raisonnable ?" Le défi est de taille : il s'agit ni plus ni moins, selon un accord de 2003 entre les Nations unies et le Cambodge, de juger "les plus hauts dirigeants khmers rouges" et les "responsables des principaux crimes" commis pendant la durée du régime. Environ 1,7 millions de Cambodgiens ont péri sous les Khmers rouges entre 1975 et 1979. "Il y a un côté un peu vertigineux", reconnaît Marcel Lemonde. "Certains jours, on se demande : est-ce bien raisonnable ? Si cela tourne au fiasco, on ne rentrera pas trop fier. Mais si on n'essaie pas, cela ne risque pas de marcher." La formule adoptée pour le tribunal est aussi inédite que compliquée. Après sept années de difficiles négociations, les Nations unies et le gouvernement cambodgien se sont accordés pour mettre en place un "tribunal mixte" composé de juges internationaux et d'une majorité de juges cambodgiens. Les décisions sont prises à la super-majorité, c'est-à-dire qu'elles requièrent l'assentiment d'au moins un juge international. "C'est un outil qui peut sembler un monstre mais il faut faire avec. Cela aurait été plus simple d'organiser un procès à La Haye avec seulement des juges internationaux mais cela n'aurait eu aucun sens pour les Cambodgiens", dit-il. L'autre originalité du système adopté est l'utilisation de la loi cambodgienne - largement inspirée du droit français - qui accorde un rôle prééminent aux juges d'instruction. Marcel Lemonde travaille de concert avec son homologue cambodgien, le co-juge d'instruction You Bunleng, avec lequel il dit "avoir établi une vraie relation". Fermeté et diplomatie Politique et juridique sont souvent mêlés au Cambodge, d'autant plus dans le cadre d'un procès aussi sensible pour le gouvernement, lequel avait négocié, dans les années 1990, la reddition de certains dirigeants khmers rouges, aujourd'hui mis en examen. Comment progresser sur ce terrain miné ? Marcel Lemonde adopte la tactique de la fermeté : "Quand cela devient compliqué, je dis que je suis là pour faire un travail de juge. Si je ne peux pas le faire, je m'en vais". Une attitude qui, selon plusieurs observateurs, n'exclut pas des qualités de négociateur. Fin 2006, quand le procès patine à cause du désaccord entre juges internationaux et juges cambodgiens sur le règlement intérieur du tribunal, Marcel Lemonde joue un rôle pivot pour résoudre le contentieux. "C'est le diplomate de l'équipe. Sans lui, le règlement intérieur n'aurait peut-être jamais été bouclé", indique une journaliste qui couvre le procès. Le magistrat reconnaît que le travail d'instruction, dans le cadre de crimes de masse remontant à plus de trente ans, est particulièrement complexe. Il y a d'abord l'énorme volume de documents qui ont été écrits ces dernières décennies sur le sujet. "Il faut trouver un équilibre : être bien au fait de ce qui a été dit, mais en même temps il ne faut pas être prisonnier des conclusions qui ont été tirées avant", dit Marcel Lemonde. "Notre rôle n'est pas d'écrire l'histoire mais de faire un procès qui présente les garanties minimales d'une justice équitable". La communication et le travail d'enquête ne sont pas, non plus toujours faciles lorsqu'il faut travailler en trois langues (français, anglais, khmer) ou avec des magistrats imprégnés du système juridique anglo-saxon de la "common law", qui prédomine dans les juridictions internationales. Les plus grandes satisfactions, Marcel Lemonde dit les trouver dans les réactions de certains Cambodgiens au procès. "J'ai lu avec émotion le courrier d'un lecteur (d'un journal local) qui écrivait qu'il avait retrouvé la paix de l'âme et le sommeil depuis l'automne dernier, maintenant qu'il sait que des dirigeants khmers rouges sont en détention", dit-il.
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Par Achey
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