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L'histoire du régime khmer rouge racontée aux jeunes par leurs parents
Par Chheang Bopha   
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14-05-2008

Cambodge - Khmers rouges - Chams - cham - musulmans © John Vink / Magnum
Kompong Tralach (Kompong Chhnang), 17 mai 2007. Sleh Ro Peah, 51 ans, dont les quatre frères furent tués sous ses yeux par les Khmers rouges, raconte cette période tragique à un jeune cham. © John Vink / Magnum

Au Cambodge, 60% de la population sont nés après le régime des Khmers rouges. Des jeunes qui ont grandi dans le secret parfois bien gardé de cette tragédie, absente de leurs manuels scolaires,  évoquée par bribes décousues par leurs parents et auxquelles il leur est difficile d'ajouter foi. Devant l'ignorance de cette génération, voire leur remise en cause, d'un chapitre de l'histoire qui a marqué au fer rouge la société cambodgienne, le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) a eu l'idée de faire de ces jeunes des collecteurs de mémoire. Pas de n'importe quelle mémoire, celle de leurs parents survivants.


Apprendre l'Histoire par l'histoire de sa famille
Sot Naseath, un Cham de 25 ans, se replonge avec émoi dans le récit de sa mère qu'il a couché sur le papier dans le cadre d'un concours organisé l'an dernier par le DC-Cam. Une dizaine de pages d'une écriture soignée qu'il a tenu à accompagner d'un préambule : "Les Cambodgiens ne pourront jamais effacer de leur mémoire ce régime de tueries où leur liberté leur a été ravie. Manger, dormir... tout se faisait sous le contrôle étroit de l'Angkar."
Ce jeune auteur improvisé a mis l'accent sur l'exode tel qu'il a été vécu par sa famille et la famine, une de ses grandes soeurs étant morte la faim au ventre. "Avant de s'éteindre, ma soeur a réclamé un peu de riz à ma mère pour remplir son estomac vide. Ma mère n'a pas réussi à lui en trouver. Submergée de chagrin, elle n'a même pas pu extérioriser sa douleur - les Khmers rouges interdisaient toute manifestation d'émotion - et a été forcée à reprendre son labeur le jour même.",  rapporte le jeune dévot, guère prêt d'oublier les paroles de sa mère. "Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais connu régime aussi cruel, où la peur vous talonne sans cesse. C'est la première fois que je l'entendais me raconter son histoire. Jusque-là, elle ne mentionnait les Khmers rouges que lorsqu'elle était en colère contre nous, ses enfants, c'est tout."

Etablir un dialogue entre parents et enfants
C'est l'imam de sa mosquée à Phnom Penh qui a fait connaître à Naseath le DC-Cam. L'ONG qui documente depuis 11 ans le tristement célèbre Kampuchea démocratique l'a invité à visiter le musée du génocide Tuol Sleng et les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens créées pour juger les anciens hiérarques khmers rouges, et, à l'instar de cent autres jeunes Chams, à recueillir le témoignage de ses parents. Avec l'objectif affiché de rapprocher les enfants des parents.

Naseath a tout d'abord cru cette mission impossible tant sa mère s'obstinait dans son silence. "Elle me disait qu'elle n'avait pas le temps, qu'il ne servait à rien de remuer ce passé douloureux", se souvient le garçon. Mais So Farina, la responsable de ce projet du DC-Cam, est venue à son secours : "Il est très important que les jeunes générations connaissent l'histoire des anciens". Fort de cet argument, Naseath a repris les négociations avec sa mère et a vaincu ses dernières réticences. Il a alors passé une semaine à l'écouter et consigner ses paroles dans un carnet.

Une meilleure compréhension des parents
En accédant ainsi aux plus sombres souvenirs de sa mère, Naseath dit avoir compris pourquoi cette amnésie volontaire dans sa famille sur le régime khmer rouge, pourquoi la santé de sa mère est toujours si fragile. "Depuis enfant, j'ai toujours aimé ma mère. Maintenant que je sais ce qu'elle a traversé, je lui porte encore plus de respect. Je ne veux pas oublier le drame qui l'a à jamais meurtrie. La seule chose que je puisse faire pour elle est de bien veiller sur elle, et de la comprendre autant que je peux", promet avec solennité le jeune homme en sampot.

De découvrir l'histoire par la petite porte lui a donné envie d'en apprendre davantage. "Pour nous les jeunes, les Khmers rouges se limitent à quelques noms : Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan. Grâce au tribunal, j'ai appris qu'ils n'étaient pas les seuls responsables, et grâce au tribunal, on va pouvoir enfin connaître notre histoire", veut croire Naseath.

Faire tomber le mythe
Tum Cheynub, 20 ans, a toujours rangé les Khmers rouges au panthéon des personnages de légende. Une pure invention tout droit sortie des esprits de parents en mal de référents éducatifs. Quand le DC-Cam lui a proposé de se joindre au programme, elle n'imaginait pas que ses soutes sur la réalité de l'existence des Khmers rouges s'envoleraient. "Comment croire à un régime où des adolescents donnaient des ordres aux adultes qu'ils faisaient trimer comme des bêtes ?" A force de relever les détails d'un quotidien inhumain auprès de ses parents, elle a fini par se laisser convaincre. "Cela a été passionnant, j'avais l'impression d'avoir un pied dans l'histoire en écoutant mes parents. Maintenant, je comprends, même si je n'ai pas vécu ces horreurs comme eux", reconnaît la jeune fille, qui ne se lasse plus d'aborder le sujet en famille et entre amis.

Un témoignage libérateur
It Tymass, la mère de Naseath, a dû s'armer de courage pour exhumer de sa mémoire son quotidien sous un régime qui l'a amputée d'un mari et d'un enfant. Invoquer les méchants Khmers rouges pour faire la leçon à ses enfants quand ils se montraient polissons, c'est tout ce dont elle se sentait capable. "J'avais tout gardé en moi, tout mis sous scellés. Aujourd'hui, depuis que je me suis livrée à mon fils, je me sens soulagée, j'ai retrouvé une certaine paix en moi", explique les yeux brillants la sexagénaire. Maintenant, elle souhaite que ses enfants n'ignorent plus rien de ses difficultés passées pour que ça leur apprenne à lutter dans la vie. "Ils son nés en temps de paix et n'ont jamais eu à souffrir de quoi que ce soit. Mon passé peut les aider à réfléchir sur la vie."

Tirer les leçons du passé
En écoutant le récit de leurs parents, les jeunes peuvent être choqués, bouleversés mais aussi, à travers cet exercice, explique So Farina, ils sont amenés à se poser plus de questions sur leur histoire, à partager ces connaissances avec leurs camarades et à mieux mesurer l'impact de ce régime sur le pays. "C'est une démarche de réflexion, plaide-t-elle, qui les oblige également à comparer les dirigeants khmers rouges à ceux d'aujourd'hui, et contribue à prévenir que ce genre de tragédie ne se reproduise pas au Cambodge." Et à ce que les innombrables victimes ne soient pas oubliées, ajoute Farina.