 Cambodge. Enfants et adolescents sous le joug des Khmers rouges © DC-CAM
A peine, ou pas encore sortis de l'adolescence, nombre de Cambodgiens ont été brutalement précipités dans l'âge adulte avec l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges et la mise en place d'un régime qui ne laisse aucune place à l'amusement et aux romances. Etudes interrompues du jour au lendemain pour certains, mise au pas et travaux forcés pour tous. A un âge où l'on s'autorise du bon temps avant de s'engager dans une vie de famille et où tous les rêves sont permis, ces jeunes ont dû se conformer à ce qu'attendait d'eux la puissante et anonyme Angkar. Témoignages.
Jeux interdits Le village de Mme Chan Son, sis dans la province de Kompong Thom, a été placé sous la loi des Khmers rouges dès avant 1970. "Très tôt, j'ai été enrôlée de force par les Khmers rouges, comme les autres jeunes du coin. On nous avait assigné comme tâche le transport des blessés et des armes. On pensait alors plus à s'amuser. Mais, avec 'eux', fini les cérémonies organisées à la pagode où les jeunes pouvaient se rencontrer et lier connaissance. J'ai aussi dû dire adieu à la coquetterie féminine, à mon trousseau de maquillage et mes beaux vêtements de couleur pour adopter le pyjama noir et le style sobre de cette uniformisation imposée", se remémore la quinquagénaire. Pour M. To Savong aussi, aujourd'hui âgé de 50 ans, le régime de Pol Pot a sonné le glas des petits plaisirs adolescents. Comme bien d'autres, il avait cru tout d'abord à une libération heureuse du pays, à l'ouverture d'une ère paisible. "Le 17 avril, quand on nous a annoncé que le Cambodge était sauvé des griffes des impérialistes, tous les habitants de mon village [de la province de Battambang] étaient en liesse. J'ai appris à danser ce jour-là ! On en avait ras-le-bol de la guerre, d'autant que notre province était soumise à des bombardements intensifs." Avec sa frêle silhouette et sa petite taille, Savong ne paraît pas ses 17 ans. Cela lui vaut d'intégrer le groupe des enfants et non pas celui des adultes. Malgré tout, les travaux forcés exténuent l'étudiant. "On devait transporter de la terre, c'était très dur. Il faut dire que je n'étais pas bien costaud..." Ce dont il souffre le plus alors ? La séparation d'avec ses parents et l'interdiction de côtoyer des filles car l'adolescent qu'il est s'enflamme vite pour le sexe opposé. "Tant de fois j'ai eu envie de trouver du réconfort dans les bras d'une fille... Mais cela était proscrit !Pour tenir, je me concentrais sur les préceptes de Bouddha, selon lesquels il faut accepter la vie comme elle est. On était de toute façon tous logés à la même enseigne, sauf le chef khmer rouge ! Dès que j'engloutissais un repas qui me revigorait, les envies me revenaient. La nourriture n'étant malgré tout pas suffisante, mes forces m'ont quitté et avec elles les passions. Finalement, je dois remercier les Khmers rouges de m'avoir sous-alimenté car cela m'a aidé à pratiquer l'abstinence! Mais, honnêtement, cette règle édictée par les Khmers rouges n'avait aucun sens, même les animaux s'accouplent !", observe Savong. Echapper aux mariages forcés Mme Chan Som ne savait que trop bien qu'il ne fallait pas franchir la ligne. Les espions étaient partout. "J'étais à un âge où l'on pense à se mettre en ménage mais c'est le chef khmer rouge qui décidait de notre vie privée. On n'avait pas notre mot à dire. Et les maris qu'on voulait nous attribuer étaient des combattants estropiés, qui avec une jambe en moins, qui avec un oeil manquant." Ces mariages forcés à la mode khmère rouge, collectifs - "dix unions célébrées à la fois" -, et expédiés en une matinée lui faisaient horreur. "Tous les couples mariés par l'Angkar que je connais ont divorcé après la chute du régime", précise-t-elle, heureuse d'avoir pu y échapper à force de prétextes inventés et acceptés eu égard au zèle qu'elle déployait au travail. Mme Sophal, jeune célibataire courtisée de toutes parts tant elle rayonnait de beauté dans sa jeunesse, raconte avoir également été, sans mal, épargnée. "Sous l'effet d'un régime alimentaire pauvre, de la fatigue et du stress, mes menstruations se sont interrompues. Or l'Angkar jugeait qu'une femme qui ne peut procréer n'est pas bonne à marier. On était nombreuses dans ce cas et cela nous a sauvées !" L'innocence perdue En 1975, M. Yut Theara avait 15 ans et un don pour la musique, qu'il développait dans une école en banlieue de Phnom Penh. A l'approche des troupes khmères rouges, le directeur les évacue au centre de la capitale. Le 17 avril, se souvient le quadragénaire, les pyjamas noirs font leur entrée en ville sous les applaudissements des habitants. "Nous, les jeunes, on aspirait à la paix, on pensait que leur victoire signifierait la fin des hostilités et le retour à la solidarité entre Cambodgiens. On n'imaginait pas un instant le sort qu'ils nous réserveraient. Quand ils nous ont ordonné de quitter Phnom Penh pour trois jours, sans s'embarrasser de bagages, on les a crus..." En découvrant dans leur logement leurs cartes d'étudiants, les Khmers rouges ne les laissent pas partir sur la route de Battambang avec les autres Phnompenhois, les dirigeant sur la route de l'aéroport, vers la province de Kandal. "Même à ce stade, on restait confiants avec mes camarades, on marchait en sifflant joyeusement." Arrivé dans un village, Theara retrouve sa tante, issue du "peuple ancien", qui, comprenant le danger que court son neveu, le prend sous son aile. Sans attendre, Theara est affecté aux travaux des champs, lui qui n'avait connu jusque-là que les bancs d'école. "Je pensais que ce serait provisoire..." Quand, réunis en groupe, on leur demande ce qu'ils faisaient sous l'ancien régime, l'adolescent lève une main innocente pour décliner son identité et son ancien statut d'étudiant en musique. De retour le soir dans la maison de sa tante, il lui rapporte la scène, ce qui la met dans tous ses états. "Elle m'a alors expliqué que les Khmers rouges nourrissaient une haine viscérale pour les impérialistes, les capitalistes et les intellectuels, et elle m'a obligé à changer de nom." Une ruse qui se révèle efficace. Les Khmers rouges recherchent l'étudiant en musique mais, personne ne répondant au nom qu'il leur avait donné, ils finissent pas abandonner. "Ma tante m'a ordonné de travailler de toutes mes forces, sans me plaindre. Et j'ai appris à me méfier des espions. J'étais pourtant un adolescent qui avait envie de s'amuser, d'aller au ciné, d'apprendre, mais pas de m'esquinter dans les rizières ! L'espoir de regagner un jour Phnom Penh s'est amenuisé de jour en jour. Je ne comprenais pas la politique des Khmers rouges. Ils disaient vouloir reconstruire le pays mais comment pouvaient-ils y parvenir sans l'aide d'intellectuels ?" Theara s'efforce d'oublier son solfège, le chef du village avait prévenu : "Le régime n'a pas besoin de musiciens mais de travailleurs !". L'homme reprend son souffle et revient au présent. "Il faut que le tribunal des Khmers rouges oblige les anciens responsables à reconnaître qu'ils ont commis des violations des droits de l'Homme par milliers, et qu'ils nous ont volé notre jeunesse !" |