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Ieng Sary, ancien chef de la diplomatie khmère rouge : portrait d'un opportuniste sanguinaire
Par Stéphanie Gée et Chheang Bopha   
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25-06-2008

Ieng Sary - Khmer rouge - Pochentong © Archives Kathleen O'Keefe
Ieng Sary salué par une délégation khmère rouge à Pochentong,
probablement après un voyage en Chine
© Archives Kathleen O'Keefe

Ieng Sary, l'ancien vice-Premier ministre et chef de la diplomatie khmère rouge, et à ce titre, avec le président Khieu Samphan, figure la plus visible du régime sanguinaire, apparaîtra pour la première fois en audience publique devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) le 30 juin. Depuis son arrestation le 12 novembre 2007 avec son épouse Ieng Thirith et sa mise en examen pour crimes contre l’humanité et violations graves des Conventions de Genève du 12 août 1949, il a fait parler de lui en demandant l'obtention de visites conjugales. A l'instar de ses anciens pairs, il n'a jamais exprimé le moindre regret pour le macabre bilan laissé par la folie khmère rouge, refusant d'en porter quelque responsabilité que ce soit. Retour sur ce personnage que les Cambodgiens identifient volontiers comme l'un des cerveaux du Kampuchea démocratique, sur ce nom que les Vietnamiens, au début de l'occupation du Cambodge, ont condamné à une célébrité guère enviable dans l'expression aujourd'hui éculée "la clique Pol Pot - Ieng Sary".

 

De la lutte pour l'indépendance au communisme
Né Kim Trang en 1925, ce Khmer krom réalisa plus tard l'intérêt de "khmériser" son nom en Ieng Sary. Fils d'un notable, il quitte jeune adolescent le sud du Vietnam pour poursuivre ses études à Prey Veng puis dans le prestigieux lycée Sisowath de Phnom Penh. Ce fort en thème se fait vite un nom, et des disciples. Il prend la tête de mouvements étudiants en faveur de l'indépendance du Cambodge, les premiers du genre au Cambodge. Dès 1946, rappelle la journaliste américaine Elizabeth Becker, il dirige un groupe appelé "Libération du Cambodge du colonialisme français".

Bénéficiaire d'une bourse, il part à Paris étudier au lycée Condorcet puis à l'Institut d'études politiques, un cursus qu'il finit par abandonner pour se consacrer corps et âme à la cause révolutionnaire. Ieng Sary s'éprend de communisme dans la capitale française, adhérant au Parti communiste français en 1951, année où il épouse Khieu Thirith, la fille d'un magistrat cambodgien, qui deviendra la "Première dame de la révolution" et dont la soeur Ponnary convole peu après en noces avec Saloth Sar, le futur Pol Pot. Là encore, Ieng Sary s'impose comme un leader, co-fondant le Cercle marxiste des étudiants khmers à Paris.

A son retour au Cambodge en 1957, il devient professeur d'histoire dans le public et rejoint le Parti communiste du Kampuchea. Il marque le pas dans son engagement politique en prenant le maquis en 1963, intégrant le mouvement des Khmers rouges. Le 17 avril 1975, jour de la prise de Phnom Penh par les pyjamas noirs, il est l'un des six membres du Comité permanent du parti communiste du Kampuchea (il en est un membre suppléant en 1960 puis titulaire dès 1963), l'autorité suprême du régime des Khmers rouges, rappelle l'historien-journaliste Philip Short.

Un manipulateur guidé par son seul intérêt
Elizabeth Becker dépeint le jeune Ieng Sary "dynamique, intelligent et affable". Le professeur David Chandler rapporte pour sa part que ceux qui l'ont rencontré, spécialement durant ses années au pouvoir, "l'ont décrit comme arrogant, insaisissable et vigilant" mais "jamais comme une personne de sympathique". Laurence Picq (une Française embarquée dans l'aventure khmère rouge par son mari cambodgien) évoque dans ses mémoires "un maître cruel et dévoué", ajoute-t-il.

Le directeur du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), Youk Chhang, n'hésite pas à le décrire comme un "manipulateur". Un adjectif que reprend également Philip Short, auquel il ajoute celui de "retors", le définissant comme "plus astucieux qu'intelligent". Il était, explique-t-il, "partisan d'une double règle - une pour lui l'autre pour son entourage - qui caractériserait son comportement toute sa vie durant".

De Ieng Sary, on dit encore qu'il était obsédé par son confort et le bien-être de sa famille. "Son intérêt personnel passe toujours en premier, n'ayant aucun scrupule à gagner les faveurs de ses ennemis jurés d'hier comme il le fit quand il rallia le gouvernement de Heng Samrin [en 1996] après l'avoir pourtant vertement critiqué...", relève Youk Chhang.

Il fut, il est vrai, l'un de ceux qui céda le plus au népotisme, souligne Philip Short. "Il plaçait systématiquement ses enfants et neveux à des postes élevés pour lesquels ils n'avaient aucune compétence", écrit-il.

Sur les photographies prises à l'époque, Ieng Sary arbore, comme Pol Pot, le visage d'un homme bien nourri. "Il s'est comporté à l'opposé des principes prônés par la révolution, portant lunettes et se faisant conduire en voiture, loin du modèle du communiste ascétique qu'il aurait dû être pour ses concitoyens", épingle Youk Chhang.

Le porte-voix du Kampuchea démocratique
Conspuant l'impérialisme américain, menant ensuite une croisade contre un Vietnam perçu comme dangereusement expansionniste, le chef de la diplomatie khmère rouge se faisait une grande idée du Kampuchea démocratique, de son indépendance et de cette autarcie dont Khieu Samphan avait fait l'éloge dans sa thèse de doctorat à la Sorbonne en 1959. Après avoir brossé un tableau peu élogieux de la situation internationale dans un discours, se souvient Laurence Picq, Ieng Sary conclut que "seul le Kampuchea démocratique offrait à l'humanité tout entière tournée vers lui l'image d'un pays puissant et d'une révolution pure".

En 1977, rapporte Philip Short, Ieng Sary déclara à un journaliste : "Nous voulons réaliser quelque chose qui n'a encore jamais existé dans l'histoire. A cette fin, déclarait-il, les Khmers rouges évitaient les théories mais s'appuyaient sur la conscience [révolutionnaire] et menaient une lutte concrète".

L'ultra-radicalisme trouve en lui l'un de ses meilleurs prêcheurs : "Des journées de 17 heures ! La supériorité du régime socialiste est là ! On est loin des 40 heures par semaine qu'exigent certains syndicats révisionnistes et on est loin du chômage créé par le régime capitaliste !...", s'enthousiasmait-il, content de lui, rapporte Laurence Picq.

Ieng Sary et les purges
Ieng Sary croyait en l'existence d'ennemis cachés à l'intérieur du Kampuchea et du parti. Les purges furent conséquentes dans son ministère des Affaires étrangères, réservoir d'intellectuels qu'il avait rappelés de l'étranger pour aider à reconstruire le pays, au point que Laurence Picq avait baptisé ce ministère "l'antichambre de la mort". Les Affaires étrangères possédaient ainsi un réseau de camps de rééducation à Phnom Penh et en province, notamment celui de Boeung Trabek dans la banlieue sud de la capitale.

Lors des séminaires, Ieng Sary appelait les participants à "collaborer à la dénonciation des 'traîtres'", se souvient la Française, et n'omettait pas de saluer chaque décapitation d'un réseau d'espionnage. Elle rapporte ainsi les propos du ministre après la mise à l'écart d'un certain Van Piny, dont les soi-disant activités d'agent de la CIA venaient d'être découvertes : "Entre autres choses, il avait avoué avoir gaspillé une cinquantaine de noix de coco. '50 noix de coco !', répéta Ieng Sary d'un air offusqué. C'est du sabotage économique !'" Elle écrit qu'en 1978 il était "de bon ton de considérer Ieng Sary comme un héros qui avait su mener sur le front intérieur une lutte victorieuse". Pour Youk Chhang, l'homme a indéniablement "les mains couvertes de sang".

Dans le déni
Fin 1977, devant les Nations unies qui veulent ouvrir une enquête sur le non respect des droits de l'Homme au Cambodge, il ne donne aucun crédit aux récits rapportés des réfugiés cambodgiens sur les horreurs commises au nom de l'Angkar. Il préfère accuser les Etats-Unis d'avoir commis un génocide. Pourtant, "en tant que membre du Comité permanent du PCK, il était au courant, voire à l'initiative de la politique menée par le régime", martèle Youk Chhang. "C'est ce comité qui présidait aux destinées du Cambodge. Les rapports des réunions sont là pour prouver sa présence... Et on sait aussi que c'est lui qui a convaincu les intellectuels khmers expatriés de revenir au pays, où les attendait, pour une grande partie d'entre eux, une mort certaine." Néanmoins, reconnaît Youk Chhang, "l'homme est assez malin pour trouver le moyen de rejeter ces accusations toute honte bue".

Dans l'ordonnance de placement en détention provisoire des CETC en date du 14 novembre 2007, il est écrit que Ieng Sary "conteste les faits qui lui sont reprochés", et qu'il voudrait "connaître la vérité sur une période noire de notre histoire" car, dit-il, il ne sait pas où elle se trouve...

Une vie contre-révolutionnaire "confortable"
Ieng Sary ne laisse rien au hasard. Début janvier 1979, face à l'avancée des Vietnamiens sur le territoire, il s'embarque à bord d'un train spécial et gagne la frontière thaïlandaise, "avec les archives du ministère, empaquetées à la hâte la veille", note Philip Short.

Le 19 août 1979, il est condamné par contumace à la peine capitale pour crime de génocide par le Tribunal révolutionnaire de Phnom Penh mis en place avec l'aide du Vietnam. Un jugement qui n'est pas reconnu par la communauté internationale car "non conforme aux normes internationales d'équité".

Ieng Sary continue d'occuper d'importantes fonctions au sein des Khmers rouges après leur chute jusque fin 1981, selon Philip Short, date à laquelle il commence à être marginalisé jusqu'à ne plus peser dans les décisions importantes. En août 1996, il passe un accord séparé avec le co-Premier ministre Hun Sen et change de camp. Sa reddition sonne le glas du mouvement rebelle khmer rouge. Il obtient non seulement l'amnistie par le roi le 14 septembre 1996 au nom de la "réconciliation nationale", sur intervention de Hun Sen, mais également le droit de gérer la place forte khmère rouge de Païlin qui devient, avec ses juteuses mines de rubis, une zone « semi-autonome » sous ses ordres.

Plusieurs milliers de ses partisans font défection dans son sillage, dont près de la moitié des effectifs totaux de l'armée khmère rouge qui sont intégrés dans l'Armée royale, rappelle Philip Short. Le camp avec lequel il coupa brutalement les liens ne manque pas de dénoncer ce "traître" et l'accuse d'avoir détourné une grande partie de l'aide chinoise. Comme le rapportent les Missions étrangères de Paris d'Asie sur leur site internet, Ieng Sary leur donne la réplique : Il attaque Pol Pot, "le plus cruel et le plus sauvage des assassins", et le blâme "d'avoir massacré les intellectuels et commis de multiples crimes durant son règne de terreur". Il se targuera ensuite d'avoir été l'artisan du ralliement des troupes khmères rouges au gouvernement, estimant avoir ainsi contribué au rétablissement de la paix au Cambodge.

S'il a été le premier hiérarque khmer rouge à faire sécession, David Chandler estime que c'est "parce qu'il était et est davantage réaliste que Pol Pot, Nuon Chea ou Khieu Samphan. Il a vu les avantages qu'il y avait à faire défection. Il est devenu (ou est resté) plutôt riche et a vécu une vie contre-révolutionnaire plutôt confortable".

Ces dernières années, il vivait tranquillement en famille dans une villa cossue au coeur de Phnom Penh, s'offrant des allers et retours à Bangkok pour se faire suivre médicalement. Lui et son épouse ont pourtant clamé ne pas être assez fortunés pour prendre en charge les honoraires de leurs avocats... Ils ont en effet fait inscrire tous leurs biens au nom de leurs enfants. Les CETC ont par conséquent décidé de supporter cette dépense.

 

Pour en savoir plus

Une mise en examen hautement symbolique
Cet "intouchable", comme le qualifie le directeur du Centre de documentation du Cambodge Youk Chhang, qui "continuait ces dernières années à se déplacer encadré de gardes du corps", "personne au Cambodge n'aurait imaginé son arrestation possible, d'autant que ses proches occupent des positions influentes". Son fils Ieng Vuth n'est autre que le 1er vice-gouverneur de Païlin et sa fille Ieng Sophy la responsable du Comité provincial électoral de cette municipalité. Le premier n'a pu être joint, la deuxième a refusé de faire tout commentaire "car de toute façon on ne me croit jamais".

Ses liens avec Pol Pot
Ieng Sary rencontre le futur Frère n°1 à Paris. Très vite les deux hommes se lient d'amitié. "D'avoir trouvé leur chemin jusqu'à Paris, sans l'avantage d'origines élitistes solides, a donné à Saloth Sar [Pol Pot] et Ieng Sary le sentiment d'avoir été 'choisis', d'être à l'avant-garde, une attitude dont ils ne se sont jamais départis", écrit l'Américaine Elizabeth Becker, l'une des rares journalistes à avoir été invités par le régime khmer rouge, en 1978. Elle raconte que plusieurs anciens membres du Cercle marxiste à Paris rapportèrent plus tard que Pol Pot les avait mis en garde sur la personnalité trop indépendante de Ieng Sary, lequel refusait parfois de prendre des ordres de ses supérieurs.

Youk Chhang estime que les deux beaux-frères étaient des amis "très proches", qui plus est scellés par une obligation de tolérance par les liens familiaux qui les unissaient.

Malgré un appétit politique certain, Ieng Sary n'a pas convoité ou décroché la première place sous le Kampuchea démocratique. "Il préférait profiter de la révolution plutôt que de la servir », analyse Youk Chhang. "Chez lui, l'accumulation des biens l'emportait sur les titres. Et puis, il était heureux de pouvoir voyager grâce à ses fonctions de ministre des Affaires étrangères..."

Bibliographie
- Short Philip, Pol Pot, Anatomie d'un cauchemar, Editions Denoël, Paris, 2007
- Picq Laurence, Au-delà du ciel, Cinq ans chez les Khmers rouges, France, 1984
- Becker Elizabeth, When the war was over, Cambodia and the Khmer rouge revolution, PublicAffairs, New York, 1998. Une version française, intitulée Les larmes du Cambodge, histoire d'un auto-génocide a également été publiée (Paris, Presses de la Cité, 1986)
- Chandler David, Brother number one : A political biography of Pol Pot, Westview Press, 1999. Version française : Pol Pot, Frère Numéro 1 (Paris, Plon 1993)