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Entretien avec Elyda Mey (2/2) : "Le refus de lier son histoire personnelle à la grande Histoire"
Par Stéphanie Gée   
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09-05-2008
Handicapée par un traumatisme non géré, la diaspora cambodgienne francophone peine à mener des actions concertées pour faire valoir les droits des victimes du régime de Pol Pot. Des initiatives isolées ont cependant germé. En revanche, la deuxième génération, élevée en Occident, a commencé à entreprendre un véritable travail sur la mémoire volée de l’histoire de leur pays d’origine. Dernière partie de l’entretien avec Elyda Mey, une Cambodgienne de 26 ans née en France, juriste de formation, qui a enquêté sur la façon dont les victimes de la diaspora appréhendent le processus judiciaire visant à juger les anciens dirigeants khmers rouges.

 

Ka-set : Quelles actions la diaspora cambodgienne francophone mène-t-elle pour faire entendre sa voix sur le génocide passé et l'horreur khmère rouge ?
Elyda Mey : Des associations ont vu le jour comme le Collectif des victimes des Khmers rouges, la plus engagée de toutes, qui a beaucoup oeuvré à ce que les victimes puissent jouer un rôle actif au sein des CETC [Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, en charge de juger les anciens dirigeants khmers rouges].

Une délégation de ce Collectif a rencontré en novembre 2006 à Phnom Penh plusieurs membres du gouvernement cambodgien à qui elle a remis un livre blanc relatif aux droits des victimes, qu’elle a également présenté aux CETC. Et en novembre de la même année, ce collectif faisait part de ses recommandations relatives au projet de règlement intérieur des Chambres, abordant les questions de la représentation des victimes ou encore de la transparence de la procédure.

Parallèlement, des actions de sensibilisation et d’information autour de la question khmère rouge ponctuent régulièrement la vie des réfugiés : colloques, commémorations du génocide, publications de témoignages, etc. Ces opérations peuvent être accompagnées par des organisations d’envergure comme la Fédération internationale des droits de l’Homme, un "parrainage" qui optimise la visibilité et l’impact médiatique des initiatives des victimes en exil.

Il est cependant regrettable que la diaspora agisse de manière dissociée de la population locale. Ainsi certaines associations ont entrepris de recueillir des témoignages de victimes sans penser à se concerter avec des organisations locales qui avaient déjà initié cette démarche au Cambodge.

De manière générale, en raison de dissensions internes existant dans la communauté et d’un manque de coordination, on a assisté à une multiplication des associations, ce qui affaiblit de fait le poids de leurs revendications. De plus, le manque de moyens financiers, matériels et humains entrave de manière substantielle les actions de la diaspora.

Quelles initiatives concrètes ont déjà été prises par des Cambodgiens réfugiés en France et en Belgique pour que les Khmers rouges soient jugés ?
Il y en a deux que je mettrais plus particulièrement en avant.

Premièrement, à la suite de la reddition en décembre 1998 de Khieu Samphan [ancien président du Kampuchea démocratique] et de Nuon Chea [dit Frère N°2, considéré comme l’idéologue du régime khmer rouge], ralliés en grande pompe au gouvernement, la première plainte jamais déposée contre les Khmers rouges a été initiée. Cette plainte a été enregistrée le 4 février 1999 à Bruxelles. Elle émane de dix-sept familles de l’Association Solidarité Cambodge issue de la diaspora établie en Belgique et vise trois dirigeants khmers rouges - Khieu Samphan, Nuon Chea et Ieng Sary [ancien ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre du Kampuchea démocratique] – que ces familles accusent de crimes contre l’humanité, crimes de droit international et crime de génocide.

Elles souhaitaient voir le génocide reconnu tout comme la responsabilité de ses chefs, et alertaient, comme elles l’ont expliqué dans la presse, sur "le danger que [faisait] courir à l’actuelle population cambodgienne un retour aussi menaçant de l’influence khmère rouge dans les sphères dirigeantes du pays". Un mandat international avait été lancé.

En second lieu, une deuxième plainte a été déposée en France en octobre 1999, cette fois-ci dirigée contre X, par la veuve de l’ancien président de l’Assemblée nationale Ung Bun Hor. Alors qu’il avait cherché refuge à l’ambassade de France lors de la prise de Phnom Penh le 17 avril 1975, il se serait rendu ou aurait été livré aux Khmers rouges, ce qui constitue l’objet de la plainte de sa veuve.

Dans le cadre de ce recours, l’Etat français a accepté de lever le secret défense sur des documents confidentiels de la Direction de la surveillance du territoire (DST) à la demande de la juge en charge de l’information.

Il est intéressant de citer ce cas car certaines informations inédites de ce dossier pourraient offrir des éclaircissements historiques et constituer des éléments importants dans le cadre des procès contre les anciens responsables khmers rouges.

Le besoin de justice est-il présent chez la deuxième génération de la diaspora ?
Oui, d’autant plus qu’elle est plus instruite, mieux organisée et moins traumatisée, dans le sens où l’implication émotionnelle est moindre, que la première. De plus, les membres de la deuxième génération ont à leur disposition des outils de communication dont ne disposaient pas leurs parents.

Ainsi, l’apprentissage scolaire et l’accessibilité de l’information dans la sphère publique sur la question khmère rouge joueraient un rôle important dans leur capacité à se mobiliser et à se sentir concernés.

Le problème c’est qu’ils refusent le plus souvent de manière inconsciente de lier leur histoire personnelle à la grande Histoire. Parfois le déclic se produit, parfois non. C’est une histoire de choix et aussi de rencontre.

Parfois de la distance s’est immiscée dans les relations parents-enfants, les premiers voyant les deuxièmes leur échapper, happés par la culture occidentale. Cette génération oscille donc entre les fantômes de leur pays d’origine qu’ils connaissent à peine et leur pays d’adoption dans lequel ils ont toujours vécu. C’est donc assez compréhensible que certains décident simplement d’oublier à l’instar de leurs parents parce que cela fait trop souffrir et que c’est inutile de rouvrir les vieilles blessures.

Ces jeunes se tournent-ils davantage vers le Cambodge ?
Certains entretiennent un rapport ambivalent au Cambodge et, il est vrai, nourrissent à nouveau un intérêt très fort pour le pays et son histoire, allant jusqu’à suivre des cours de langue khmère dont ils n’ont pour la plupart qu’une compréhension passive.

Dans cette même mouvance, certains s’engagent dans des associations et entreprennent des initiatives en faveur du pays d’origine. Mentionnons le fait que le Collectif des victimes des Khmers rouges comporte des associations étudiantes cambodgiennes parmi ses membres fondateurs.

Il est intéressant de noter que cet engouement pour le Cambodge ne connaît pas la même ampleur au sein de la jeunesse cambodgienne installée aux Etats-Unis, qui est, elle, issue de familles de militaires ou d’agriculteurs.

Comment s’organisent ces enfants de réfugiés ?
La meilleure illustration en est le forum des Jeunes Khmers, qui a réussi à créer un  espace de discussion. Il est né d’une volonté de briser le silence, car parler de sentiment ou d’émotion n’est pas très facile dans  notre culture...

Comme ces jeunes ne veulent pas poser de questions à leurs parents sur leur pays d’origine, souvent par peur de leur faire du mal, de raviver des blessures mal cicatrisées, ils vont chercher l’information eux-mêmes.

Mais l’argent leur manque souvent pour soutenir des projets avec consistance. Alors ils ont tendance à agir davantage de manière ponctuelle sur leur temps libre.

La plupart des réfugiés cambodgiens ont-ils endossé leur qualité de victimes ?
Pas tous car le génocide est toujours tabou. Ils parlent du passé avec beaucoup de distance, comme s’ils en avaient été seulement des spectateurs. En refusant de parler du génocide, ils parviennent à se défausser de leur histoire, de leur expérience traumatisante et même de leur statut de victime. C’est une manière aussi de taire leurs souffrances car beaucoup ressentent une forme de culpabilité et de honte d’être des victimes.

Il faut rappeler que, malgré la gravité des séquelles, bien peu de rescapés ont sollicité un accompagnement psychologique, rebutés notamment par la barrière de la langue. Or la reconnaissance du statut de victime est cruciale pour enclencher le désir de justice. A ce titre, l’exemple des victimes chiliennes de la répression politique est particulièrement percutant [Fanny Jedlicki, Les exilés chiliens et l’affaire Pinochet. Retour et transmission de la mémoire, Cahiers de l’Urmis, 7 juin 2001].

Selon vous, il n’y aura pas de processus collectif possible s’il n’y a pas préalablement de processus personnel ?
Oui, il est indispensable d’assumer sa petite histoire avant la grande, de réaliser que lorsque l’on naît dans une famille cambodgienne à l’étranger, on n’a pas une famille comme les autres ! L’enjeu est de parvenir à s’émanciper de la peur et de tout l’imaginaire que nos parents nous ont légués en héritage. Du moment où l’on décide de regarder les choses en face, tout devient plus facile à gérer et à accepter.

Il est aussi important de rappeler que l’inaction des victimes repose souvent sur un traumatisme non géré. Elles doivent donc se réconcilier avec elles-mêmes, leur histoire et  leur identité cambodgienne et ce qu’elle implique en termes de souffrance refoulée avant de pouvoir avancer et revendiquer des réparations. Or une collaboration étroite et continue avec des associations locales pourrait constituer un pas dans cette démarche de réconciliation personnelle dans la mesure où elle permettrait aux réfugiés cambodgiens de se reconnecter avec leur pays d’origine tel qu’il est aujourd’hui et non pas de vivre avec le souvenir du pays tel qu’ils l’ont laissé.

Quel est le potentiel de la diaspora ?
Un grand potentiel réside dans la deuxième génération. La libération de la parole passe par les jeunes parce que d’une façon ou d’une autre, ils cherchent à comprendre l’histoire, posent des questions et s’échangent les réponses.

La diaspora a un rôle à jouer dans le processus de justice. Le Cambodge peut faire valoir l’avantage numérique, concentrant l’essentiel des citoyens khmers, mais la diaspora peut – et cela vaut pour la majorité des diasporas -  mettre en avant l’avantage symbolique car elle évolue dans un plus grand espace de liberté et peut s’approprier non seulement un espace de parole mais aussi les recours judiciaires offerts par son pays d’exil.

La première partie de cet entretien avec la juriste Elyda Mey a été publiée vendredi 2 mai :  Entretien avec Elyda Mey (1) : Les réfugiés cambodgiens pris "dans une logique de survie" (02/05/08)



Bibliographie proposée par Elyda Mey :

- Stéphanie Nann, Les Cambodgiens en France, entre l’image et la réalité, Migrations Société, Vol 19, n°109, jan-fev 2007, p152

- Ida Simon-Barouth, Les Cambodgiens en France : une identité retrouvée et transformée, Migrants-formation, n°76, 1989, p 71

- Diasporas, 2000 ans d’histoire, sous la direction de Lisa Anteby-Yemini, William Berthomière et Gabriel Sheffer, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2005

- Docteur Pierre Duterte, Les victimes de Pol Pot, Trimestriel de l’Association des victimes de la répression en exil (Havre), n°22, octobre 2000

- Jaya Ramji, Reclaiming Cambodia History : the case of a Truth Commission, The Fletcher Forum of World Affairs Journal, Spring 2000

- Philippe Mangeot, Jean-Philippe Renouart, Isabelle Saint-Saens, Une mémoire des corps, entretien avec Jean Hatzfeld et Rithy Panh, Revue Vacarme, n°27, Printemps 2004.