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Les Khmers rouges au Cambodge, ça a existé... "à 50%" ?
Par Stéphanie Gée, avec Im Lim   
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04-11-2008

Anlong Veang - Cambodge - Khmers rouges / Jeunes © John Vink / Magnum

Anlong Veang (Oddar Meanchey, Cambodge), le 19 mai 2007. Atelier organisé dans la maison de Ta Mok, auprès de jeunes étudiants cambodgiens
© John Vink / Magnum

Le film "S-21, la machine de mort khmère rouge", de Rithy Panh, s'achève dans le silence sous les yeux d'un public exclusivement étudiant, réuni dimanche 26 octobre à Phnom Penh par les soins de l'organisation cambodgienne YRDP (Youth resource development program / Programme de développement de ressource de la jeunesse). Le lieu est approprié, la galerie de peintures - dépeignant des scènes crues de l'ancien centre de détention et torture reconverti en musée du génocide - que l'artiste Vann Nath, l'un des rares survivants de cet enfer, a ouvert chez lui. Interrogée à la dérobée alors que les lumières se rallument, une jeune fille affirme tout à trac : "Avant, je n'y croyais pas vraiment à cette histoire de Khmers rouges; maintenant que j'ai vu le film, j'y crois un peu..." Alors que d'ici quelques mois devrait s'ouvrir le premier procès d'un ancien responsable khmer rouge, Duch - celui qui régenta S-21 - nombre de jeunes au Cambodge peinent encore à accorder du crédit aux horreurs commises sous la férule de Pol Pot et de ses lieutenants.

 

Pour y croire, il faut voir...
Marina, gracieuse étudiante de 22 ans, inscrite à une école privée de business de Phnom Penh, en a "entendu parler". "Mes parents m'ont un peu raconté, par bribes, mais toujours à des moments où ils me reprochaient ma paresse : 'Si tu te comportais ainsi sous les Khmers rouges, tu serais morte !', m'ont-ils martelé." Elle prend leur récit pour des exagérations dictées par la colère et déclare n'y adhérer "qu'à moitié".

Après la projection de S-21 et la rencontre avec Vann Nath, elle dit y croire maintenant "à 80%". Et pourquoi pas à 100% ? "Parce que je n'ai pas vu cela de mes yeux !", rétorque l'ingénue à la mise sage, chemisier fleuri et cheveux tirés, qui s'attendait, ce matin-là, à visionner des images tournées sous le régime meurtrier. Et puis, rien de tout cela ne lui a été raconté en classe pas plus qu'à la télévision, assure-t-elle. Si Marina a choisi de s'inscrire aux ateliers de YRDP, c'est pour éprouver la véracité de ces histoires, explique-t-elle. "Les parents devraient prendre calmement le temps de nous raconter ce qu'ils ont vécu", suggère-t-elle.

De la légende à l'histoire vraie
"Que l'on soit sommairement exécuté pour avoir attrapé de petits crabes de rizière pour tout crime paraît invraisemblable", reconnaît en guise d'introduction au séminaire Cheang Sokha, le directeur de YRDP, avant d'expliquer que ce type de forums est destiné à montrer l'impact du régime khmer rouge sur la société cambodgienne, et à ouvrir les yeux aux futurs dirigeants du Cambodge afin d'éviter que l'histoire ne se répète.

Visites du musée Tuol Sleng (anciennement S-21), du charnier Chhœung Ek, du tribunal khmer rouge construit en périphérie de la capitale, rencontre avec des survivants... En multipliant ce type d'initiatives, le regard des jeunes sur le régime khmer rouge change, assure Neang Sovatha, une jeune volontaire de YRDP. "Ces discussions et découvertes les poussent à vouloir en apprendre davantage sur le sujet. Quand ils se présentent à nous, les étudiants nous disent que c'est de l'histoire ancienne, voire une légende. Après avoir suivi nos programmes, ils réalisent que c'est encore le présent, et aucunement une invention."

Comment le sombre chapitre khmer rouge a-t-il pu ainsi être congédié de la mémoire collective ? Pour la sérieuse Sovatha, c'est la faute à une époque matérialiste où les gens ne cherchent pas à se cultiver, ne lisent pas, et ne se préoccupent guère du passé. En outre, ajoute-t-elle, l'essentiel des livres publiés sur les Khmers rouges sont en langue étrangère.

Un début d'intérêt des Cambodgiens pour le régime khmer rouge
Vann Nath, avec pudeur et générosité, raconte aux jeunes son parcours, ses blessures, la mort qui s'invitait au quotidien, les délires d'un régime paranoïaque, l'œuvre de déshumanisation... "Ce n'est qu'un rapide résumé que je vous expose... Je suis ici tous les jours, à mon atelier. Si vous voulez venir me parler, je vous demande juste de me prévenir par téléphone." L'invitation est lancée.

Que des jeunes remettent en cause l'existence même du Kampuchea démocratique et sa barbarie suscite des inquiétudes, admet le rescapé. "C'est pourquoi il est important d'expliquer aux jeunes. Mais les choses changent peut-être. Jusque-là, seuls des étrangers venaient me voir, m'interroger sur mon vécu. Maintenant, pour la première fois, ce sont des compatriotes qui font la démarche..."

Kosal, en 2e année de psychologie à l'Université royale de Phnom Penh, déplore que les programmes scolaires fassent l'impasse sur le régime khmer rouge. Même si quelques professeurs l'abordent brièvement en classe de leur propre chef. "Ces forums sont une bonne chose mais les gens viennent écouter puis oublient; et ils ne concernent qu'un public restreint. Une fois ces rencontres terminées, qui s'occupe de transmettre ces connaissances, de s'assurer qu'elles soient véhiculées de génération en génération, que la mémoire ne s'évapore pas ?", interroge-t-il d'une voix assurée.

Les Khmers rouges bientôt au programme scolaire
Si les douloureux souvenirs sont encore sous scellés chez nombre de familles, une semblante amnésie a été de mise dans les manuels scolaires cette dernière décennie. Cet "oubli", le gouvernement, en collaboration avec le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), devrait bientôt y remédier. Le chantier a pris du retard mais semble cette fois-ci prêt d'aboutir. En décembre, le DC-Cam remettra au gouvernement un livret d'information de 78 pages, de sa concoction, à destination du corps enseignant du secondaire, portant sur le régime khmer rouge mais également sur l'holocauste en Europe et en Amérique, afin de restituer la tragédie cambodgienne dans un contexte plus large. Au gouvernement ensuite de finaliser l'ouvrage.

Les mois suivants seront consacrés à familiariser avec cet outil pédagogique les formateurs nationaux, puis provinciaux, et enfin les 3 000 professeurs des collèges et lycées du Cambodge, détaille Youk Chhang, directeur du DC-Cam. Si tout se passe bien, d'ici fin 2009, l'histoire du Kampuchea démocratique sera officiellement enseignée en cours.

L'histoire à la remorque de l'enseignement
Dix-huit experts internationaux en questions d'holocauste et 24 fonctionnaires gouvernementaux, répartis en deux comités, sont à pied d'œuvre pour rédiger le livret. Pour l'heure, il n'a pas été décidé comment l'étude de cette période se découpera sur les différents niveaux d'études. Une chose est sûre, ce ne sera pas assez, fait observer le directeur du DC-Cam, rappelant que les élèves du secondaire ne reçoivent que 45 minutes de cours d'histoire par semaine. "Nous voudrions que l'enseignement de l'histoire occupe davantage de place dans l'emploi du temps des élèves. Sans une bonne connaissance de l'histoire de leur pays, les Cambodgiens peuvent avoir des jugements erronés et reproduire des erreurs du passé."

Seul un apprentissage académique de l'histoire du régime de Pol Pot parviendra à vaincre l'indifférence et l'incrédulité de trop nombreux jeunes Cambodgiens, estime Youk Chhang. "Ce qui s'est produit est difficile à croire et difficile à expliquer. Un enseignement scientifique est donc nécessaire pour que ce récit passe du statut de simple histoire à celui d'Histoire. Alors les futures générations seront suffisamment instruites pour changer leur regard. Il faut sortir de la mentalité de survivant pour entrer de plain-pied dans l'éducatif. Et si certains restent dans le déni, c'est davantage par honte de ce qui s'est passé dans leur pays."

Un héritage sans doute lourd à porter. Cependant, l'ignorance peut générer des idées dangereuses dont doit s'affranchir cette jeunesse née après 1979 et qui constitue aujourd'hui plus de la moitié de la population du Cambodge.

 


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