
Kambol (Cambodge), le 20 août 2009. Chum Sirath, 68 ans, partie civile, sur un écran de la salle de presse des CETC durant son témoignage au 62e jour du procès de Duch ©John Vink/ Magnum La théâtralisation est une composante importante de la justice. C'est grâce à elle que s'écrivent souvent les temps forts d'un procès. Ses ressorts sont l'éloquence, la provocation, la déstabilisation de la partie adverse ou encore la mise en perspective historique. Jusqu'à ce jour, cette arme, pour ne pas dire cette nécessité, a surtout été l'apanage de la défense. Au cours de cette semaine de dépositions fortes et bouleversantes, les parties civiles ont volé la vedette à l'accusé. Jeudi 20 août, M. Chum Sirath a à son tour donné à entendre et à voir. Drôle, incisif, pertinent, sensible, tantôt avocat, tantôt procureur, il a acculé au mur Duch, lui faisant perdre de sa verve. Cette performance a crûment rappelé la quasi-inexistence de l'accusation au procès de Duch. M. Ou Savrith, qui déposait depuis la France, n'a, comme Chum Sirath, laissé aucune chance à un quelconque pardon envers l'accusé. (Citations en audience de M. Chum Sirath retraduites avec l'intéressé suite à des erreurs de traduction en audience, indiqué en italique dans le paragraphe "La défense appelle à une meilleure sérénité des débats" et dans le paragraphe "Des catégorisations dans la population : une tradition"; corrections apportées le 21 août)
Une partie civile à l'aise Jusqu'à la dernière minute, comme toutes les autres parties civiles qui l'ont précédé, M. Sirath, 68 ans, n'en menait pas large. Raconter en public, dans le cadre d'un tribunal, les souffrances imaginées de ses proches et l'affliction profonde dans laquelle ce drame a jeté toute sa famille, l'épreuve est de taille. Dès son entrée dans le prétoire, pourtant, M. Sirath parvient à montrer une aisance égalée jusque-là seulement par Duch. Sauf que la partie civile, elle, est du bon côté de la barre. Ce directeur d'une société d'informatique au Cambodge, qui possède la double nationalité cambodgienne et française, porte le deuil de deux frères, d'une belle-soeur et probablement du nourrisson de cette dernière, tous éliminés à S-21.
Des catégorisations dans la population : une tradition C'est le tableau d'une famille indigente dont les parents ont transmis aux enfants la valeur des études, tremplin vers une ascension sociale, que brosse la partie civile. Dans les années 1960, Chum Sirath se retrouve en France grâce à une bourse, et c'est l'un de ses cadets, Chum Narith, qui subvient aux besoins du foyer, ayant renoncé aux études longues qui l'attendaient au vu de ses bons résultats scolaires. Ce frère, enseignant, sera arrêté en 1968 par la police politique de Norodom Sihanouk, réputée pour ses méthodes musclées, poursuit Chum Sirath. D'autres intellectuels - dont Duch lui-même - sont à l'époque arrêtés.
 Kambol (Cambodge), le 20 août 2009. Des villagois venus assister au 62e jour du procès de Duch, aux CETC, se sont vu confisquer temporairement leurs lampes torches avant d'entrer dans la salle d'audience ©John Vink/ Magnum
"Les exécutions publiques d'opposants de droite comme Preap In ont été filmées et projetées au cinéma de sorte que tous ceux qui s'y rendaient ne pouvaient ensuite oublier ces images. Alors, on classait les gens en trois catégories : les Khmers bleus, les Khmers rouges et les Khmers blancs. Sous le Kampuchea démocratique, on a aussi classé les gens en trois catégories : agents du KGB ou de la CIA ou sympathisants vietnamiens, ou bien entre 'peuple nouveau' et 'peuple ancien'. Il y avait là une habitude déjà prise avant le régime du Kampuchea démocratique", relève cet ingénieur de l'Ecole nationale supérieure des télécommunications de Paris.
Une époque où les intellectuels adhéraient souvent à la gauche Son frère Narith était "un intellectuel comme beaucoup d'autres, de gauche, un progressiste". Au même moment, en France, rappelle Chum Sirath, se produisaient les événements de Mai 68. "C'était une époque où beaucoup de gens étaient de gauche, et étaient maoïstes. C'était un peu pareil au Cambodge. [...] Etre de gauche, ça voulait dire être contre la guerre, notamment la guerre du Vietnam. Les gauchistes s'opposaient aussi à l'injustice sociale. [...] Et en tant qu'enseignant, Narith accordait une grande attention à l'avenir des jeunes, ceux qui étaient au chômage." Face à la multiplication d'arrestations injustes, son frère s'est engagé encore davantage dans le mouvement d'opposition au régime.
Le regret de ne pas avoir réuni à temps sa famille en Europe En 1973, Narith est accusé par la police, cette fois-ci républicaine, d'être le meneur d'une manifestation d'enseignants aux revendications salariales. Il décide de prendre le maquis et rejoint Hu Nim dans l'équipe de propagande de la "zone libérée", sous contrôle khmer rouge. Puis, Chum Sirath passe à son autre frère, Sinareth, un étudiant en faculté de médecine, arrêté lui aussi en 1976, alors qu'il avait 28 ans (Narith en avait 33). Il était le plus proche de leur mère dans cette fratrie de huit enfants, confie-t-il, évoquant la grande complicité qui existait entre Narith et Sinareth. Alors qu'il égrène les détails biographiques de ses frères, Chum Sirath lâche : "Il faut que je sois plus concis sinon je risque de vous ennuyer !". Le ton est donné.
En novembre 1974, Chum Sirath est désigné représentant du Cambodge auprès d'organismes onusiens à Genève. Il espérait que sa famille le rejoindrait quelques mois plus tard. "Mais en avril 1975, tout a changé. Mon rêve s'est évanoui et cela je le regretterai toute ma vie. [...] Je n'ai pas réagi assez vite, je n'ai pas compris que la situation du Cambodge, plongé dans la guerre, allait s'aggraver les mois suivants. J'ai donc fait un mauvais calcul et c'est quelque chose que je regrette encore aujourd'hui."
L'épisode de l'ambassade de France Il revient alors, dans une parenthèse, sur la "tragédie" qui a eu lieu à l'ambassade de France au Cambodge, en ce fatidique mois d'avril 1975. "Sous la pression des nouveaux dirigeants khmers rouges, le consul, M. Jean Dyrac, n'a pas, sans doute, expulsé les Cambodgiens mais a dû faire sortir de l'ambassade ceux qui n'avaient pas la nationalité française. [...] Il appartient maintenant aux historiens de dire ce qui s'est passé et de se prononcer sur la décision prise à l'époque par Jean Dyrac." En France, on lui conseille alors de ne pas rentrer au Cambodge car, lui dit-on, les Khmers qui ont reçu une éducation en France sont immédiatement mis en cause.
"Et pourquoi ne pas les tuer directement ?" Les recherches que Chum Sirath a menées l'ont conduit à découvrir que Hu Nim, dans sa confession, a mis en cause son frère Chum Narith, l'accusant d'avoir critiqué la collectivisation de l'économie mise en place par le régime khmer rouge. Peu après, en octobre 1976, il était arrêté. Quant à Sinareth, Chum Sirath présume qu'il a été arrêté avec sa femme dans la foulée, par ricochet.
Quand il revient en 1993 au Cambodge, pour rassembler des éléments de preuve sur la disparition de ses frères, il découvre dans les registres de Tuol Sleng que Narith y a été incarcéré le 29 octobre 1976 et y est mort le 7 janvier 1977. Soit "64 jours" passés à la prison de S-21 où il a été "torturé, déshumanisé puis tué". Chum Sirath s'emporte : "Et pourquoi ne pas les tuer directement, sans les passer par la torture ?" Duch, vers qui se tourne régulièrement la partie civile, se fend d'un sourire, difficile à déchiffrer. L'ingénieur trouve également dans cette antre de la mort la trace de son autre frère, Sinareth, et de l'épouse de Narith, Kem Sovannary, rapporte-t-il, continuant dans sa lancée.
La coexistence de deux sentiments ambivalents "Monsieur le président, je suis fier d'être Cambodgien et ce tribunal offre la possibilité à l'accusé d'exprimer ses sentiments. Les parties civiles, elles aussi, doivent s'exprimer." Et il cite les noms de celles qui l'ont précédé. "Et toutes ces personnes que vous avez entendues ont parlé de leur parcours pour rechercher la vérité. Toutes leurs histoires sont différentes mais ont cependant un point commun : le désespoir, ce sentiment de ne pas arriver à comprendre ce qui s'est passé, et le chagrin ainsi que la douleur qui accompagnent depuis trente ans ces personnes. Moi, je me suis battu, je me bats constamment, chaque jour, pour ne pas oublier cette souffrance, la misère qu'ont endurée les membres de ma famille. En même temps, j'essaie d'oublier cela car j'ai un devoir vis-à-vis des survivants, des personnes qui vivent avec moi. Et je dirais que ces deux sentiments ambivalents sont en moi depuis plus de trente ans et je ne peux les séparer."
Une réponse écrite de l'accusé insatisfaisante Chum Sirath a écrit à l'accusé, signale-t-il, et ce dernier lui a répondu qu'il ne connaissait pas les réponses à ses questions au sujet du sort réservé à ses frères. Pourtant, fait-il valoir, Duch - et il le montre du doigt - a étudié avec son jeune frère à l'Institut de formation des enseignants et a rencontré Narith dans le maquis. "Il connaissait mes deux frères mais dès le moment où il est entré à S-21, il a dit qu'il ne connaissait plus personne, [...] il n'avait plus le temps de faire autre chose que son travail. [...] Je ne peux croire cela. Je dirais que Kaing Guek Eav, alias Duch, dit toujours qu'il n'est qu'un subordonné, qu'il n'a agi qu'en qualité de subordonné, qu'il n'était pas un haut dirigeant et que ce qu'il a fait, il ne l'a fait que sur ordres. [...] Alors, à ce moment-là, pourquoi lui reproche-t-on des crimes ? Parce qu'on croit qu'il est l'un des principaux responsables !" La partie civile a le buste tourné vers l'accusé, comme pour mieux le mettre face à ses responsabilités. Duch continue de grimacer des sourires, des moues. Il n'offre plus le visage impassible qu'on lui connaît tant, les déclarations de Chum Sirath le font réagir.
Un stoïcisme de l'accusé jugé déplacé "Si la politique du Parti communiste du Kampuchea était d'exécuter ces personnes, alors qu'elle soit respectée. Mais pourquoi torturer des personnes pour obtenir leurs aveux alors que, comme [Duch] l'a dit, le contenu de ces aveux n'était pas crédible ? David Chandler, lors de son audition, a dit de l'accusé que son travail en tant que directeur de S-21 ne l'empêchait pas de dormir ! [...] Jusqu'à l'entrée de Vorn Vet à S-21 en 1978, il faisait tous les jours sa besogne. Par ailleurs, Duch se compare à un loup. [Duch sourit à nouveau] avec ce poème d'Alfred de Vigny qu'il nous a récité [le 6 avril en audience], intitulé 'La mort du loup'." Et le sexagénaire reprend l'histoire de ce poème. "Quelle est la morale ?" Et à son tour, il en récite, en français, les derniers vers :
"Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler, Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler."
Kambol (Cambodge), le 20 août 2009. Duch écoutant le témoignage de la partie civile Chum Sirath©John Vink/ Magnum
En entendant cela, Duch fait le hochet avec sa tête, et semble plongé dans un état extatique. Il n'anticipe pas la flèche que va lui décocher Chum Sirath. "Cela veut dire quoi ? [...] Que l'accusé se compare au loup qui meurt sans bruit. [...] A la fin de sa récitation, il y a eu deux ou trois secondes [et non minutes comme indiqué par erreur dans la traduction] de silence. Tout s'est arrêté, on pouvait entendre voler une mouche ! [...] Peut-être que les gens ont ressenti du chagrin pour l'accusé. C'est une technique astucieuse qui a été utilisée devant cette Chambre. Peut-être pourraient-ils [Duch et son avocat international] faire un duo dans une pièce de théâtre en France ? Mais si l'accusé fait une telle comparaison, c'est une imposture ! Il tente de se présenter comme quelqu'un de stoïque, comme une personne qui travaille sans penser à ses propres souffrances et à la dureté de son existence, comme les soldats français qui étaient envoyés au combat. [...] Mais de quelle bravoure s'agit-il ici ? Par exemple, pour ce qui est de son enseignante, échouée à S-21, il savait qu'elle a été soumise à la torture et a été dégradée. Pourtant, il n'a pas levé le petit doigt pour lui porter secours ! C'est quoi cette forme de bravoure ? [...]" Et il cite l'exemple de Him Huy, qui a, lui, protégé Saom Meth (entendu le 11 août devant la Chambre), alors que ce dernier était promis à une arrestation certaine après celle de son frère.
La défense appelle à une meilleure sérénité des débats Le conseil de la défense intervient, demandant au président, "pour la sérénité des débats", de rappeler à la partie civile de "recentrer les débats". L'observation est jugée "pertinente" par le président, qui appelle Chum Sirath à "contrôler ses émotions" et à ne parler que des faits se rapportant à lui. Et Nil Nonn ajoute : "L'objectif de notre procédure est de rendre justice et non pas la vengeance..." Il en faudrait davantage pour calmer la fougue et la détermination de Chum Sirath, qui assène, avec aplomb, que dire 'Gémir, pleurer, prier est également lâche' revient à insulter "les 16 000 personnes qui ont trouvé la mort à S-21", et "qui ont gémi, pleuré et prié". Et n'en sont pas lâches pour autant. L'audience est accrochée à ses lèvres.
Une conversion de Duch au christianisme... intéressée ? En guise de conclusion, la partie civile veut aborder la question de la conversion (en 1996) de Duch du bouddhisme au christianisme. "Dans le christianisme, il y a Caïn [...], qui a tué son frère. Et Caïn était poursuivi par l'oeil de son frère. Il ne se sentait plus jamais en paix. [...] Il a demandé à se faire enterrer mais l'oeil de son frère l'a suivi dans la tombe. [...] Duch s'est converti au christianisme et, aujourd'hui, il demande pardon mais, dans le bouddhisme, le bien est rétribué par le bien ! Et ici, il y a trente-deux mille yeux [ceux des victimes de S-21] qui suivent l'accusé. Et je me demande comment l'accusé pourra-t-il jamais réussir à se cacher !"
Un appel lancé entendu Comme les autres parties civiles, Chum Sirath est venu avec son album de famille. Il présente les photos de ses proches disparus et, quand arrive celle de sa belle-soeur, il lance un "appel à quiconque reconnaîtrait Kem Sovannary, de son surnom Darn, épouse de Chum Narith" de prendre contact avec lui. La magie opère. Dans l'heure qui suit, le tribunal est contacté par une personne qui se dit être un cousin de Kem Sovannary. Cet homme vit à Preah Vihear et suivait depuis chez lui, sur son poste de télévision, l'audience du jour. Depuis plus de trente ans, Chum Sirath n'avait pas réussi à retrouver la belle-famille de son frère. L'anecdote, qui bouleverse ceux qui l'entendent, vient aussi confirmer que ce tribunal est suivi par la population.
Des excuses de Duch qui ont perdu leur sincérité au fil du procès Les excuses de Duch, la partie civile les perçoit, à ce stade du procès, d'un oeil différent, explique-t-il. "Au début, j'ai été heureux d'entendre le excuses présentées par l'accusé. J'ai pensé qu'enfin, parmi les dirigeants du Kampuchea démocratique, il y en avait au moins un qui se montrait courageux et reconnaissait les faits. Je voulais le croire. [...] Mais plus j'ai participé à la procédure, plus ce sentiment s'est amenuisé. Je crois que ses excuses ne sont pas sincères. Pourquoi ? Le 31 mars 2009, l'accusé a fait une déclaration très remarquée et je le cite : 'Actuellement, j'éprouve des remords et de la honte en tant que personne qui doit répondre devant le peuple cambodgien. Pour me réconforter moi-même, je prie pour obtenir le pardon. Je demande pardon à mes parents, je demande pardon à mes mentors, et je prie pour obtenir le pardon du peuple cambodgien. Le 17 novembre, chaque année - c'est la date de mon anniversaire - je fais une petite cérémonie de prières.' Dans cette déclaration de l'accusé, celui-ci dit 'prier'. Mais il ne prie pas pour les âmes de ceux qui sont morts afin qu'ils reposent en paix, il prie pour se sentir mieux lui-même !"
Chum Sirath cite également les propos tenus par Duch, le 9 juillet en audience, en réponse à la question d'un avocat de la partie civile Chim Meth, qui lui demande de dire si sa responsabilité sur le plan émotionnel s'applique dans le cas de cette survivante. L'accusé avait répondu ne pas être "émotionnellement responsable" mais être "responsable devant la loi". Et la partie civile lâche : "Au nom de mes frères défunts, de Kem Sovannary et de mon neveu, je veux déclarer devant la Chambre que je ne peux accepter ces demandes de pardon qui ne sont pas sincères. Je suis ici pour demander justice et justice veut dire aussi vérité. Cela fait 34 ans que j'attends la justice !"
Duch : "Je ne voulais pas me retrouver en face d'un dilemme" L'accusé a la parole pour réagir à la déposition de Chum Sirath. "Je voudrais répéter que les anciens amis qui ont été arrêtés et détenus à S-21, il y en avait beaucoup. [...] Je me suis éloigné de ceux que j'appréciais. Je ne voulais pas me retrouver en face d'un dilemme. Que ce soit Chum Sinareth ou Chum Narith, ils faisaient partie des amis dont je ne voulais pas voir les visages. Car toutes les personnes qui étaient arrêtées étaient considérées comme des ennemis. Et lorsque vous parlez de plus de 30 000 yeux, je prends conscience de cette question. J'ai récemment clarifié que j'acceptais tout ce qui est dit par les parties civiles et je suis prêt à ce qu'elles me pointent du doigt. Elles peuvent me punir, de la punition qu'elles souhaitent me voir infliger. Et j'accepte cette punition."
Un accusé qui se dit "sincère", un président qui perd pied Duch regarde tantôt le public tantôt Chum Sirath. "Je ne conteste pas. Je suis tout à fait sincère, je suis honnête, j'ai ce sentiment de compassion pour toutes ces âmes perdues. [...] Sincèrement, je ne conteste pas, dans un esprit de vengeance, les propos que vous avez tenus, et je reconnais." Puis, l'accusé annonce vouloir faire des observations relatifs à des "faits historiques". Et il reprend un élément qu'il dit avoir entendu de la bouche de la partie civile, qui intervient sur-le-champ pour le corriger vertement d'un "je n'ai pas dit ça". Le président redoute-il une joute oratoire entre l'accusé et la partie civile qu'il ne pourrait contrôler ? Nil Nonn, à la surprise générale et dans ce qui ressemble à un coup de sang, demande à Duch de s'arrêter net dans ses observations. "Nous ne voulons pas en entendre plus !" Et il déclare que la déposition de Chum Sirath touche à sa fin et fait évacuer ce dernier sans ménagement. Il appelle à la barre la partie civile suivante. Tout le monde écarquille grand les yeux, y compris les juges internationaux. Enfin, la défense finit par réagir et demande à ce que son client puisse aller jusqu'au bout de ses observations, en conformité avec le règlement. Le président y consent, en appelant Duch à s'en tenir à des faits pertinents sur lesquels portent les débats. L'accusé reprend mais on a du mal à comprendre où il veut en venir.
"Deux dates et des milliers de questions" Ou Savrith est entendu par vidéo-conférence depuis la France où il réside. Ce Cambodgien de nationalité française s'est constitué partie civile pour son frère aîné, Ou Windy, exécuté à S-21. "Je nourris tant d'attentes dans ce procès que je me sens particulièrement ému aujourd'hui", annonce d'emblée ce directeur d'un réseau immobilier, dont la voix se perd par moment dans les échos et des micro-coupures.
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 20 août 2009. Ou Savrith, partie civile et frère d'une victime de S-21, Ou Windy, a été entendu par vidéo-conférence, de France, aux CETC ©Stéphanie Gée
Son frère, "diplômé de l'Ena, l'Ecole nationale de l'administration, était promis à une belle carrière", il était aussi père de famille, raconte Ou Savrith. "C'était un frère comme beaucoup aimeraient en avoir", résume-t-il. "Fin 1979, j'ai vu son nom figurer sur la liste des personnes arrêtées à S-21. A partir de ce moment-là, j'avais en tête deux dates et des milliers de questions. Deux dates : 13 février 1976, laconiquement sa date d'entrée à S-21, et le 20 mai 1976, sa date d'exécution. Depuis, cela va faire trente ans que je pense à lui tous les jours, trente ans c'est 10 950 jours et nuits à penser à ce qui s'est passé à l'intérieur de S-21. Ma souffrance aujourd'hui est complètement et intimement liée à celle de l'épouse de mon frère, de sa fille et de mes deux soeurs qui vivent en France."
Pas de pitié possible Il entreprend la lecture de quelques lignes que sa nièce a rédigées : "Ne pas avoir eu de père à mes côtés durant les grands événements de ma vie m'a profondément meurtrie. [...] J'aurais tout donné pour voir la fierté sur son visage lorsque j'ai obtenu mon baccalauréat ou lorsque j'ai réussi mes examens et décroché mon premier emploi [...] Au nom de mon père, je refuse de pardonner car accorder le pardon revient à dire que rien de grave n'a été commis, revient à admettre que les atrocités commises ne nous touchent pas tant que cela, accorder le pardon signifie avoir pitié. Or peut-on avoir pitié d'un homme qui a ôté autant de vies ? A-t-il eu, lui, pitié des femmes, des enfants, des hommes qu'il a fait assassinés ? "
Une demande de réparation morale Ou Savrith précise qu'il ne réclame "aucune réparation financière ni matérielle. [...] Je voudrais juste savoir ce qui 'est passé durant ces 97 jours et ces 50 pages de confession". "Une seule personne, ma femme, était au courant de mon calvaire durant ces 10 950 nuits, à me réveiller régulièrement, en sursaut, hurlant et pleurant, incapable d'exprimer ma souffrance autrement. Comme tout Cambodgien, la pudeur est de rigueur. Chacun intériorise ses sentiments. L'effort que je fais devant vous, aujourd'hui, est énorme mais nécessaire et c'est, pour moi, à travers ce témoignage que naît une certaine forme de réparation."
L'âme meurtrie d'un frère, qui refuse de se réincarner Le jour où il a visité S-21, en 1992, il a crié à l'injustice : "Pourquoi ils ont fait cela, pourquoi la communauté internationale nous a oubliés, pourquoi la communauté internationale n'a pas cru dès le début aux récits des rescapés ?" Lors de ce premier retour au pays, rapporte-t-il, il a rencontré une médium, qui est entrée en contact avec l'esprit de son frère défunt. Ou Windy lui a confié être "triste et terrorisé", avoir "beaucoup souffert dans le monde des humains" et ne pas vouloir se réincarner. Son âme s'est réfugiée dans une pagode, se plaçant ainsi sous la protection des bonzes. Et la jeune femme lui a indiqué le nom de cette pagode où Savrith s'est rendu dès le lendemain pour y organiser une cérémonie. "Je dis que maintenant, à chaque fois que je rentrerai dans une pagode, je regarderai le plafond parce qu'il n'y a peut-être pas que mon frère qui s'est réfugié pour ne plus se réincarner et demander la protection de Bouddha."
"Il n'y aura pas de pardon accordé" Duch, comme avec les autres parties civiles, ne pourra éclairer davantage Ou Savrith sur le sort qui a été réservé à son frère à S-21. "Etes-vous prêt à pardonner à l'accusé qui a exprimé ses remords ?", demande à Ou Savrith son avocat depuis Phnom Penh. "Concernant la demande de pardon et les remords de l'accusé, au nom de toute ma famille, nous ne pardonnerons pas car le pardon est mort [mot pas entendu car coupé, donc simple supposition...] dans les camps de la mort et qu'aujourd'hui il ne reste plus que [mot coupé] et détresse. Donc la réponse est claire, nette et précise : il n'y aura pas de pardon accordé."
Une partie civile ballottée Mme Chum Naov, 60 ans, a été détenue à S-24 (Prey Sar), n'a pu sauver son bébé et a perdu son mari à S-21. Elle commence à témoigner à la suite de M. Chum Sirath, en fin de matinée. La partie civile ne reprend cependant pas le cours de sa déposition au retour de la pause-déjeuner puisque rendez-vous a été pris avec M. Ou Savrith, entendu par vidéo-conférence. On la rappelle ensuite, en milieu d'après-midi, mais elle n'aura guère l'occasion de s'exprimer. Très vite, des problèmes techniques ne rendant plus audibles les débats paralysent l'audience. On attend, on attend... mais rien ne viendra. Elle sera à nouveau convoquée la semaine prochaine.
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