
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 30 avril 2009. Duch, lors de la quinzième journée de son procès aux CETC ©John Vink/ Magnum La Chambre de première instance a entamé, jeudi 30 avril, l'examen du troisième des sept sujets retenus au calendrier des débats, à savoir la mise en œuvre de la politique du Parti communiste du Kampuchea (PCK) au centre de détention S-21 que dirigeait Duch. Une introduction à la ligne politique et aux orientations décidées par le parti très attendue des Cassandre qui redoutent que le dossier judiciaire numéro 2 (qui concerne les anciens dirigeants khmers rouges Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et Khieu Samphan) n'arrive pas devant la Chambre de première instance. Si tel était le cas, les audiences à suivre offriront une rare occasion de se pencher sur le PCK et les principes idéologiques qui l'animaient.
La politique d'écrasement des ennemis Personne n'avait le droit de libérer des personnes envoyées à S-21, "et même Pol Pot, la personne la plus importante des Khmers rouges, disait qu'il n'avait pas le droit d'ordonner de relâcher quiconque avait été arrêté", fait valoir en audience Duch. Et quand bien même des erreurs survenaient dans les arrestations, cette politique s'appliquait implacablement "pour assurer la sécurité et veiller à ce que le secret de S-21 soit conservé".
Il existait pourtant une manière de contourner cette règle. L'accusé rapporte comme anecdote le cas d'un dentiste qui échoua à S-21. "Oncle Nuon [Nuon Chea] a déclaré : 'Ne tuez pas le dentiste, il faut qu'il reste en vie pour soigner nos dents !' Même lui ne pouvait pas prendre la décision de le relâcher ! La seule chose qu'il pouvait faire était de faire en sorte qu'il reste en vie pour travailler à S-21. C'était la seule chose qu'on pouvait faire : ne pas écraser les gens et les garder en vie à S-21 où ils étaient en semi-détention, si je peux me permettre cette expression." Se référant au premier document adopté en 1960 par le PCK à sa création, définissant sa ligne et sa politique stratégiques, Duch se souvient qu'il était question de la nécessité de "rassembler des forces importantes pour pouvoir combattre l'ennemi". Avant 1970, explique-t-il, "personne n'a été purgée de l'intérieur". "Le parti ne souhaitait pas purger les cadres en interne avant 1970 parce que la politique mise en place était une politique de mobilisation des forces [...]. Et ce n'est que par la suite qu'ils ont commencé à adopter cette politique d'écrasement [...]. Ce n'est qu'à partir de 1973 qu'ils ont commencé à suivre ce que j'appellerais la lutte des classes. [...] Par la suite, après la victoire du 17 avril [1975], ils ont commencé à montrer leur colère vis-à-vis des classes exploiteuses [...] Quand des gens étaient arrêtés, c'était alors toujours au nom de la lutte des classes !" Duch présente au rétroprojecteur un document daté du 30 mars 1976 et attribué au Comité central du PCK, qui fait état de plusieurs "décisions", dont une qui prévoit que, pour "établir des paramètres régissant la mise en œuvre de notre révolution" et pour "renforcer la démocratie socialiste", "le droit de décider d'écraser au sein et en dehors des rangs" est conféré, au niveau de la base, au Comité permanent de la zone ; pour les administrations relevant du Centre, au Comité de l'administration centrale ; dans les secteurs indépendants, au Comité permanent ; et pour l'armée, à l'état-major. Et, ajoute Duch, c'est le Comité permanent central, dirigé par Pol Pot, qui a décidé de donner le droit d'écraser à ces quatre groupes. "Par conséquent, comme je l'ai dit hier [mercredi 29 avril], quant à ceux et celles qui étaient envoyés à S-21 ou aux autres bureaux de police, leur sort avait déjà été scellé." Des ennemis qui évoluent au fil du temps Avant le 17 avril 1975, le Parti communiste du Kampuchea combattait "les impérialistes, les bourgeois, les féodaux et les réactionnaires". Duch se reprend, et souffle en français : "la bourgeoisie réactionnaire". Après la "grande" victoire, le PCK se trouve des ennemis partout "jusqu'à ce que nous nous retrouvions isolés", explique l'ancien directeur de S-21, qui énumère : "l'ancien peuple de base, les anciens soldats, les chefs bouddhistes... Ils s'en sont aussi pris aux religions, l'éducation a été abolie..."
La Constitution du Kampuchea démocratique, un simple "filtre" ? La Constitution du régime khmer rouge datant de 1976, Duch dit ne s'être jamais appuyé dessus dans le cadre des enseignements qu'il prodiguait à son personnel car, estimait-il, elle dissimulait la véritable ligne politique du parti. Ainsi le préambule de la Constitution invoque "les aspirations du peuple du Kampuchea tout entier et de l'armée révolutionnaire du Kampuchea tout entière qui désire un Kampuchea indépendant, uni, pacifique, neutre, non aligné, souverain dans son intégrité territoriale". Or, souligne l'accusé, "qui a droit au bonheur ?". "Et bien, dans ce régime, les communistes, moi y compris, on disait qu'il était pour la classe paysanne et les travailleurs !"
Il poursuit : "Construire une société idéale, dans la mesure du possible, s'inscrit dans une théorie appelée le matérialisme historique et selon laquelle on est passé d'une société féodale à une société idéale". C'est pourquoi Duch préférait, explique-t-il, recourir à un slogan qu'il avait appris à l'école et qu'il cite en français : "A chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail, à chacun selon ses besoins". "Après le 17 avril, la société idéale que je recherchais était basée sur ce slogan ! [...] Une société juste, socialiste..." Du polpotisme et non du maoïsme Après la victoire du 17 avril, un slogan a été largement diffusé, rappelle-t-il, celui du "grand bond en avant", expliqué par le président du praesidium de l'Etat du Kampuchea démocratique, Khieu Samphan. "J'ai vu le mensonge dans ces lignes ! J'ai relevé que l'explication de M. Khieu Samphan était un mensonge. Le grand bond en avant, c'est quoi ? Pol Pot a évacué tous les habitants de Phnom Penh, a écrasé les responsables de l'ancien régime, a écrasé les capitalistes, a écrasé les intellectuels et donc, que restait-il ? Que la classe ouvrière et paysanne ! [...] Est-ce que cette société idéale créée par Pol Pot me satisfaisait ? C'était horrible car de nombreuses personnes ont perdu la vie et en fin de compte, il ne restait plus que deux classes ! Avec le recul, nous étions en présence de quel type de société ? Certains analystes occidentaux disent que Pol Pot était un étudiant de Mao Tsé Toung, qu'il en suivait les principes. Or, je veux insister sur ce fait, il s'agissait de polpotisme et non de maoïsme ! Pol Pot voulait aller plus loin que la Révolution populaire chinoise ! [...] Quand j'ai observé ce qui se passait à l'époque, j'étais sans voix. Beaucoup de gens perdaient la vie et je ne pouvais rien dire. C'était au-delà des mots ! [...] A l'époque, je n'ai pas su que la moitié de ma famille avait succombé ! Alors pourquoi ai-je assisté à tous ces événements horribles et n'ai-je pas fui ? Mais où serais-je allé ?" Et puis, complète-t-il plus tard : "Je ne pouvais pas m'échapper, j'étais obligé de continuer".
Et quand les purges dans les rangs révolutionnaires s'intensifient début 1977, Duch affirme avoir commencé à être "en état de choc". Et il s'excuse : "J'étais plutôt un couard, je n'avais pas le courage de contester, j'ai continué à suivre les ordres...", avec en tête l'obsession de sauver sa peau et celle de ses proches. La structure organisationnelle A la base, "les racines mêmes du Parti" selon Duch, se trouvaient les cellules, au-dessus desquelles se situaient les comités de secteurs, puis les comités de zones, et enfin, chapeautant le tout, le Comité central du Parti. Si les statuts du Parti de 1960 stipulaient que tout membre revendiquant dix ans d'ancienneté dans les rangs pouvait prétendre à devenir un membre du Comité central, les statuts de 1970 établissent dix critères d'admission à l'organe central. "C'était un filtre voulu par Pol Pot pour empêcher les membres du parti d'être admis au Comité central quand ils ne devaient pas l'être", explique Duch, en référence à la règle des dix critères d'admissibilité. Pour être bien vu, résume Duch, il fallait ainsi être "perçu ni de droite ni comme un gauchiste", "rester neutre et ne déranger personne", travailler dur pour satisfaire en particulier aux trois premiers critères*, et disposer de réseaux. Duch n'a jamais été promu au comité central, assure-t-il, et n'aurait pas voulu l'être. "Tout ce que je voulais c'est que ma vie soit épargnée... J'avais peur de ne pas vivre longtemps !"  Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 30 avril 2009. Salle de presse avant l'audience, au quinzième jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum Le PCK gouvernait le pays avant tout par le truchement des organismes d'Etat du Kampuchea démocratique, de l'appareil administratif du Parti et de l'armée révolutionnaire du Kampuchea, a reconnu Duch. La Constitution du Kampuchea démocratique de 1976 et les statuts du Parti conféraient au Comité central du PCK de larges pouvoirs dont celui de définir la ligne politique du parti et de donner des ordres aux zones et secteurs, rappelle Duch. Cependant, dans les faits, c'était le Comité permanent, un sous-comité du Comité central, qui agissait en tant qu'organe et autorité suprême de l'État. Une décision du Comité permanent datée du 9 octobre 1975 nomme Pol Pot chef suprême des armées et désigne Son Sen comme chef de l'état-major, responsable de la sécurité, est-il rappelé en audience. Duch corrige : "Le camarade-secrétaire Pol Pot était le chef suprême des armées et de l'économie, selon les minutes de ce document. [...] C'était clair, Pol Pot prenait les décisions sur toutes les questions !". La diffusion de la ligne politique du PCK Le Parti communiquait sa ligne via notamment deux revues internes : Le drapeau révolutionnaire, "écrit personnellement par Pol Pot [...] et dont l'objet était d'éduquer les membres du parti", indique Duch, et Jeunesse révolutionnaire, "dont j'ai appris bien plus tard qu'il était rédigé par Yun Yat, la femme de Son Sen, [...] et qui avait pour but d'éduquer les jeunes hommes et femmes qui n'avaient pas encore rejoint le parti". Le juge Lavergne tire alors de la première revue une phrase - "Raisonner avec les sentiments c'est impossible. Il faut uniquement raisonner selon les principes du parti" - qu'il demande à l'accusé de commenter. "C'est le principe que j'ai appliqué dans l'ensemble au PCK. Chaque fois que l'on examinait quelque chose, il fallait baser la réflexion sur les principes généraux du Parti", déclare Duch. Duch refuse d'attribuer une spécificité à S-21 S-21, placé sous la direction du comité permanent du Comité central, était un instrument faisant partie intégrante de la structure politico-militaire du PCK au niveau central appelé selon le cas "Angkar", "l'organisation", "Centre du Parti", "Comité central" ou "Comité permanent", décrit l'accusé. Duch rejette cependant que S-21 ait revêtu une spécificité quelle qu'elle soit, s'abstenant de répondre au juge Lavergne qui lui demande s'il était le seul centre de sécurité du pays à recevoir des ennemis de haut rang et des prisonniers issus de tout le Cambodge. Une caractéristique qui aurait pu tenir à la proximité géographique entre S-21 et le Comité permanent (pas plus de cinq kilomètres entre les deux structures), insiste le magistrat. Non, persiste Duch, qui maintient obstinément qu'aucune hiérarchie entre les centres de sécurité du pays n'existait. La séance est ajournée, les débats reprendront le 18 mai, au terme de deux semaines de suspension d'audience. * Les trois premiers critères : avoir une ferme position révolutionnaire dans la voie du parti, dans l'idéologie du parti, dans la solidarité et l'unité du parti. (retour au texte)
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