
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 août 2009. Des habitants de Siem Reap ont quitté leur village dans la nuit pour arriver à temps à l'audience du procès de Duch ©John Vink/ Magnum Il est une heure du matin dans le district de Bakong, province de Siem Reap. Surpris par l'agitation inhabituelle, en pleine nuit, quelques chiens un peu groggy aboient au passage des villageois. La plupart d'entre eux sont déjà debout et se pressent pour rejoindre deux bus, spécialement affrétés pour eux par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), en charge de juger les anciens hauts responsables khmers rouges. Direction la capitale du Cambodge, Phnom Penh. Au total, au cours de cette nuit du 5 au 6 août, neuf bus sont venus chercher les habitants de différents districts de Siem Reap afin qu'ils puissent assister, au moins le temps d'une audience, au procès de l'ancien directeur du centre de détention et de torture S-21, Duch. Un voyage organisé "à l'initiative d'un villageois", tient à souligner Dim Sovannarom, le nouveau porte-parole du tribunal. Récit de cette visite, qui s'est déroulée le jour du témoignage de l'historien américain spécialiste du régime khmer rouge, David Chandler.
De la télé à la réalité Kham Lon n'est "qu'un simple citoyen", habitant du district de Bakong, à Siem Reap, province la plus touristique du Cambodge, grâce aux temples d'Angkor, mais aussi l'une des plus pauvres du Cambodge. Il n'a perdu aucun membre de sa famille durant le sinistre règne de Pol Pot ; et, affirme-t-il, ne nourrit aucun sentiment personnel de vengeance à l'égard des hauts responsables khmers rouges. Le procès de Duch, il a commencé à le suivre à la télévision. Et a décidé, un jour, d'appeler les CETC pour s'informer des possibilités, pour tous les villageois, d'assister au procès sur place, à Phnom Penh. Après quelques coups de fil échangés avec Dim Sovannarom, l'affaire était conclue : le tribunal donnait son accord pour envoyer des bus à Bakong et organiser une visite au cœur de l'institution chargée de juger les anciens leaders polpotistes encore vivants. Restait à convaincre les habitants eux-mêmes. En quelques jours, Kham Lon a réussi à rassembler plus de 450 personnes. "Ce voyage a été organisé dans l'intérêt de mes voisins, explique-t-il. On peut déjà suivre de temps en temps le procès lorsqu'il y a des retransmissions à la télévision, mais je me suis dit que ce serait encore mieux si l'on avait la possibilité de le voir de nos propres yeux. Il faut le faire au moins pour les gens qui sont morts au cours de ce régime, pour que leur esprit sache qu'on a créé finalement le tribunal pour défendre leur cause." Un voyage destiné à apaiser la colère des victimes Chea Hann, dont le père a été exécuté par des soldats khmers rouges, était franchement réticente quand Kham Lon lui a parlé une première fois de son projet. Cette veuve craignait de s'aventurer sur les routes, loin de son village, en raison de sa santé fragile, et surtout se disait quelque peu indifférente à ce qui se passait entre les murs du tribunal. Mais Kham Lon a fini par la convaincre, en évoquant la mémoire de son père. Cette nuit, Chea Hann est donc prête à embarquer pour Phnom Penh. Pour elle, il s'agit moins de s'intéresser au processus judiciaire que de faire une sorte de pèlerinage destiné à apaiser la colère de l'esprit de son père, tué sans raison ni justice. "On ne sait toujours pas où est-ce qu'il a été exécuté. Sans son corps, on n'a jamais pu faire de cérémonie en son honneur. Le fait d'aller au tribunal est un moyen de dire à son esprit que nous pensons à lui", confie Chea Hann, en partance pour la capitale. Adepte fervente du bouddhisme, elle craint toutefois que sa haine ne ressurgisse au moment où elle verra le visage de Duch, un sentiment mauvais pour son karma. Contre la haine, l'oubli ? Ta Chhoy, son voisin, observe ce tohu-bohu sans y prendre part. Kham Lon n'a pas réussi à la persuader de se rendre au tribunal avec les autres villageois. Pour lui, le régime khmer rouge appartient au passé. Et, il en est persuadé, personne ne peut être suffisamment fort pour parvenir à contrôler sa colère ou maîtriser les désirs de vengeance devant d'anciens khmers rouges. Afin de préserver son karma de mauvaises pensées ou actions, Ta Chhoy préfère donc couper les ponts avec le passé et, explique-t-il, suivre la voie du Bouddha afin de connaître, dans sa prochaine vie, une existence meilleure. Voyage vers l'inconnu Ils sont tout de même nombreux à s'activer ce matin-là, sous la houlette de Kham Lon, pour rejoindre les bus. A une heure et demi du matin, l'instigateur de cette visite sermonne les retardataires, qui se pressent le long de la route du village. Ils se précipitent vers les bus, que seule la faible lueur de la lune éclaire. Certains n'ont pas eu le temps de boutonner leur chemise, d'autres montent sans chaussures. Mais Kham Lon ne plaisante pas. Tous les bus doivent avoir quitté Siem Reap à deux heures du matin pour arriver au tribunal avant 8 heures, l'audience au procès de Duch commençant à 9 heures précises. Tant bien que mal, l'horaire est respecté et le convoi se met en branle, avec à son bord des villageois qui somnolent. Le soleil se lève petit à petit et, déjà, les passagers aperçoivent les toits du tribunal. Ils ignorent encore tout de ce lieu. La plupart n'a jamais mis les pieds dans la capitale du Cambodge, Phnom Penh. Rares sont ceux qui se sont aventurés loin de leur village. Certains se plaignent de l'odeur désagréable du bus, d'autres se mettent en quête, dès leur arrivée, de médicaments contre les maux de tête, d'autres encore demandent s'il y a des salles à disposition où se reposer... Conséquence du mal des transports et du manque de sommeil ou effets psychosomatiques liés à l'appréhension de rencontrer, pour la première fois, l'une des figures importantes du régime khmer rouge ? Il y a sans doute un peu des deux, admet Kham Lon, qui insiste cependant sur le fait que les villageois ne sont pas habitués à évoluer dans un environnement aussi différent du leur. "Qu'il est beau !" Requinqués par un encas soigneusement préparé à cet effet la veille, les visiteurs recouvrent peu à peu leurs forces. Ils font la queue à l'entrée du tribunal, en attendant de subir les contrôles de sécurité de rigueur. Au deuxième point de contrôle, juste devant la porte de la salle d'audience, les villageois n'en reviennent pas de se voir dépouiller de leurs bouteilles d'eau, des paquets de cigarettes, des baumes du tigre et lotions en tout genre... Quelques minutes avant l'ouverture du procès, tous sont enfin présents dans la salle d'audience : à eux seuls, ils occupent la quasi-totalité des 500 sièges. A 9 heures, le rideau s'ouvre. Le public se lève à l'arrivée des magistrats en robes rouges. Le silence est rompu par quelques chuchotements. Les villageois cherchent l'accusé, Duch. Il leur faudra quelques minutes pour parvenir à l'identifier, parmi les avocats et les greffiers. Chacun y va de son commentaire : "Il n'est pas aussi blanc qu'à la télévision !", "Qu'il est beau !", "Il a l'air intelligent, j'ai entendu dire qu'il était professeur"… Traduction, jargon, climatisation... Ceux qui sont assis loin du box se plaignent de pas mieux voir le visage de l'accusé, les écrans de télévision accrochés aux murs de la salle donnant la part belle, en ce début d'audience, au témoin et aux juges qui l'interrogent. A cela s'ajoutent deux autres difficultés : les problèmes de traduction et l'utilisation de termes techniques, dont la plupart sont tout bonnement incompréhensibles pour ces paysans, peu coutumiers du jargon juridique. Le témoin du jour est un historien étranger, l'Américain David Chandler, qui s'exprime en anglais et que les villageois ont un peu de mal à suivre, malgré la traduction.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 août 2009. Pour beaucoup, ce voyage au tribunal était le premier loin de Siem Reap. Une expérience pour le moins éprouvante... ©John Vink/ Magnum
Après la première pause, plusieurs visiteurs de Bakong décident, malgré l'appel aux hauts-parleurs lancé par le responsable des Affaires publiques des CETC, de ne pas retourner dans la salle d'audience et de rester dehors... au chaud, incommodés par la climatisation dont ils découvrent les effets pervers. La fatigue du voyage se fait sentir : sur les chaises de la cantine, quelques uns piquent un somme. Départ anticipé L'audience est suspendue toutes les heures et demie. A 15 heures, on en est à la troisième pause. Pour Kham Lon et les villageois, le moment est déjà venu de quitter le tribunal, afin de ne pas rentrer trop tard au village, à Siem Reap. Ils rateront donc la quatrième partie de l'audience du jour, celle durant laquelle ils auraient enfin pu voir et entendre Duch, qui devait commenter le témoignage et livrer sa version des faits. La journée s'achève. Les villageois font un premier bilan de cette visite éclair. Une expérience jugée positive mais trop courte pour réellement apprendre quelque chose et s'impliquer dans le procès. Kham Lon reste sur sa faim. La déception se lit sur son visage. Lui qui suit le tribunal pour juger les Khmers rouges depuis longtemps n'a pas apprécié les propos du témoin du jour, David Chandler. Pour Kham Lon, l'historien n'a pas suffisamment mis en cause l'accusé. Au contraire, il a le sentiment que le chercheur américain à tenter de disculper Duch. "Ce témoignage apporte des éléments qui aideront à disculper Duch. D'ailleurs, voyez comme il sourit, sans honte. C'est normal, parce qu'il sait que tous ces témoins sont de son côté. Mais est ce qu'il se moque donc des victimes ?", lâche cet observateur, indigné. Un premier pas Chea Hann, elle, a apprécié de vivre cette expérience mais a elle aussi un sentiment mitigé. "C'est dommage qu'il faille déjà partir. Je rentre avec l'esprit troublé, car je ne sais pas si Duch sera condamné ou non. Tant qu'il n'est pas condamné, je ne serai pas en paix". Faute d'argent, que ce soit du côté des villageois ou du tribunal pour financer un séjour plus long, les habitants de Bakong auront dû se contenter de ce bref aperçu de quelques heures, un peu frustrant. Reach Sambath, responsable des relations publiques du tribunal, dit comprendre la frustration des villageois. Mais, souligne-t-il, cette visite constitue déjà un premier pas vers une participation plus grande de la population dans le processus en cours pour rendre justice aux victimes des Khmers rouges : "Il faut suivre au moins six ou sept audiences du procès pour être capable de comprendre la procédure et l'histoire, si compliquée, du régime khmer rouge".
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