
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 27 mai 2009. Duch, lors de la 22e journée d'audience de son procès, aux CETC ©John Vink/ Magnum Alors que son co-avocat international a suggéré que ce procès puisse faire de son client un "bouc-émissaire", Duch s'est de nouveau réfugié, mercredi 27 mai, derrière l'exigence d'une communication verticale qui ne faisait de lui qu'un simple exécutant des ordres de ses supérieurs sous le régime khmer rouge. L'expert américain Craig Etcheson, qui a enfin pu déposer l'après-midi, a néanmoins apporté d'autres éléments qui nuancent nettement cette position et, au contraire, ne dégagent pas l'accusé de ses responsabilités.
Toute communication passait par l'échelon supérieur Quand le co-procureur international Alex Bates tente d'établir si Duch et Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e division de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea - dont il a produit la veille neuf lettres adressées par ce dernier à l'accusé - communiquaient directement, Duch répond invariablement que toute communication, selon le principe de la verticalité absolue qui prévalait sous le régime khmer rouge, devait obligatoirement passer par les échelons supérieurs, et dans ce cas, par Son Sen, chef de l'état-major de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea et vice-Premier ministre en charge de la sécurité nationale. Duch envoyait des listes de noms de personnes susceptibles d'être arrêtées à Sou Meth qui en référait à Son Sen, lequel, sur la base de leurs conversations, décidaient des noms à retenir. Cependant, si ces documents transitaient systématiquement par la hiérarchie, la règle voulait que les noms des hauts responsables soient dissimulés, sous le nom de "Frère respecté" ou encore de "l'Angkar", en l'occurence Son Sen, puis Frère numéro 2, Nuon Chea. Me Roux, le co-avocat de Duch, intervient alors pour faire observer à son collègue de l'accusation que sa dernière question est répétitive, et l'invite à mieux écouter les réponses données par l'accusé. Il lui assène que Duch en sait plus que lui et ferait un meilleur procureur contre lui-même qu'Alex Bates. Le président acquiesce et invite l'accusé à garder le silence. "Merci pour vos aimables encouragements !", lui répond le co-procureur international, avant de poursuivre son interrogatoire de l'accusé. Peu après, le juge Lavergne demande à Duch pourquoi dissimuler dans ces documents, confidentiels, les noms des hauts responsables, alors que le destinataire unique n'ignorait rien de leur identité et que les risques de fuite semblaient inexistants. L'accusé explique ce modus operandi, qui équivalait également à une marque de respect envers les supérieurs, mais ne répond pas à la question qui lui est pourtant répétée jusqu'à ce que le juge français déclare forfait. Si Duch admet que la façon dont il faisait rapport à Son Sen pouvait avoir une influence sur les décisions qu'il prenait - il a précisé plus tôt s'entretenir avec Son Sen par téléphone tous les deux ou trois jours, si ce n'est tous les soirs - il insiste à nouveau sur le fait qu'il était celui qui devait répondre aux questions de ses supérieurs et ne faisait, au bout du compte, que recevoir leurs instructions. Duch est-il un bouc-émissaire ? Me Roux récidive, en écho à sa sortie en fin de journée, la veille, mardi 26 mai : "Je note que nous avons passé toute la matinée à interroger Duch sur des lettres qu'il a reçues de Sou Meth. Or il n'y a point [pour contrebalancer] de lettres de Duch à Sou Meth et Sou Meth n'a pas été convoqué pour être interrogé. Pourquoi Duch est-il ici aujourd'hui tout seul ? Est-ce que Duch n'est pas un bouc-émissaire ? Je vous laisse avec cette question !" Ce fut aussi une nouvelle matinée sans entendre l'expert Craig Etcheson que le président remercie pour sa "patience"... Des ministères qui n'en ont que le nom L'universitaire américain, dont l'interrogatoire reprend l'après-midi, explique que "le Comité central du Parti communiste du Kampuchea [PCK] était l'organe suprême doté des responsabilités, mais ceci était la théorie plutôt que la pratique car le pouvoir et l'autorité réelle résidaient au sein du Comité permanent du comité central". Il évoque ensuite les ministères du gouvernement du Kampuchea démocratique qui n'en étaient que de façade, ressemblant "davantage à un comité du parti élargi auquel on donnait une autorité pour s'occuper d'un domaine spécifique dans la politique". Ainsi dépourvues des caractéristiques des ministères tels qu'il existent dans un Etat moderne, ces structures se résumaient à "des membres du parti à qui l'on confiait des responsabilités dans un domaine particulier de la politique". S-21 sans pareil dans le Kampuchea démocratique Craig Etcheson est revenu sur la "nature unique" de S-21 en comparaison des autres centres de sécurité du Kampuchea démocratique. Et il énumère les raisons de cette spécificité : "S-21 était le centre de sécurité désigné pour procéder à l'écrasement des personnes à l'échelon central du Kampuchea démocratique et au sein de l'appareil du PCK [...]. S-21 était ainsi le seul bureau de sécurité du Kampuchea démocratique qui disposait de l'autorité de détenir, de torturer et d'exécuter des individus venant de l'ensemble du territoire du Kampuchea démocratique. [...] Dans le cadre de mes travaux de recherche sur ces questions menés au cours des trente dernières années, j'ai pu observer qu'au niveau de l'échelon des districts, la taille du personnel d'un centre de sécurité type était de 10 à 15 personnes, la dotation de personnel au niveau de l'échelon du secteur était un peu plus importante - de 20 à 30 personnes - et au niveau de la zone, les effectifs des centres de sécurité pouvaient monter jusqu'à 50 personnes, voire plus. Selon le document 'Statistiques combinées des forces armées en date de mars 1977', S-21 figurait dans une catégorie unique en termes d'effectifs. On peut ainsi y lire qu'en mars 1977, S-21 comptait 2 327 personnes y travaillant. Ceci indique, à mon avis, que S-21 était effectivement un organe unique au sein du Kampuchea démocratique." Entre paranoïa d'un régime et zèle de ses cadres Quelques problèmes de traduction et de clarification de terminologie plus tard, Craig Etcheson, interrogé sur les raisons d'importantes purges conduites au sein du ministère de l'Economie, qualifie la question d'épineuse mais au "cœur de ce sur quoi doit statuer cette Chambre" : "D'un côté, on peut dire que les purges menées au sein du ministère de l'Economie ont été le résultat de la paranoïa du Comité permanent du PCK ; de l'autre, on peut dire que ces purges ont été le résultat de la méthode utilisée pour chasser les ennemis, une méthodologie ayant été développée par l'accusé. C'est peut-être un peu de ces deux ingrédients qui ont joué un rôle." Sur la question des purges constantes qui sévissaient au sein de toutes les structures et à travers tout le pays, il ajoute plus tard : "Etant donné une direction changeant constamment et un degré d'incertitude très élevé, on pourrait s'attendre qu'il existe un degré significatif de dysfonctionnement opérationnel. Pour être plus clair, il était très difficile de savoir ce qui se passait et les gens avaient très peur. Tout ceci étant dit, le PCK a établi comme priorité l'obéissance et la discipline ainsi que la stricte mise en œuvre de la ligne du parti telle que définie par l'organe suprême du parti. Ainsi j'avancerai que, dans la plupart des endroits, la plupart du temps, les cadres faisaient de leur mieux pour mettre en œuvre la ligne du parti, en tout cas dans la mesure où ils pouvaient en comprendre la teneur." Les limites de la supervision de Son Sen "Je rappelle que Son Sen était membre du comité permanent du PCK, qu'il était vice-Premier ministre chargé de la défense nationale, qu'il était chef de l'état-major de l'ARK, donc qu'il était investi de nombreuses responsabilités, commente Craig Etcheson. Ce devait être un homme extrêmement occupé. Aujourd'hui, l'accusé nous a dit : 'mon supérieur vérifiait les interrogatoires des personnes importantes'. Ceci est parfaitement plausible. Son Sen, responsable de la sécurité intérieure, se serait assez légitimement intéressé à l'interrogatoire de certains prisonniers importants et aurait veillé à leur élimination ensuite. Toutefois, à l'examen de la liste compilée des prisonniers de S-21, dressée par le bureau des co-procureurs, on constate que nombre d'individus qui sont passés par les rouages de S-21 ne sauraient être considérés comme des prisonniers dits importants au vu de leurs responsabilités ou de leur rang dans la hiérarchie. Par exemple, au ministère de l'Action sociale, de nombreuses paysannes, illettrées, avaient eu quelques heures de formation pour apprendre à faire des injections avant d'être qualifiées d'infirmières et placées dans des hôpitaux. Un nombre important d'entre elles ont atterri dans les chambres de torture de S-21 sur la foi d'accusations les taxant d'une appartenance à la CIA ou au KGB. Il me semble difficile de croire qu'une personne ayant des responsabilités au plan national aussi lourdes que celles de Son Sen consacrerait du temps à l'interrogatoire ou l'exécution de ce genre de personnel..." Les communications passaient obligatoirement par Son Sen : une affirmation, convient l'expert avant que l'audience ne soit levée, qui ne s'appuie que sur la base de la parole de l'accusé et reflète une déduction faite à l'aune du fonctionnement organisationnel du régime khmer rouge, mais n'est étayée par aucun document.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 27 mai 2009. You Bun Leng et Marcel Lemonde, co-juges d'instruction, lors d'une conférence de presse tenue le 22e jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum Les co-juges d'instruction devant les journalistes A la pause-déjeuner, comme le veut une nouvelle tradition de communication au tribunal, ce sont les co-juges d'instruction qui ont donné une conférence de presse. Ils ont annoncé, outre avoir déjà interrogé 453 témoins et 61 parties civiles dans le cadre du dossier 2, s'être fixé comme objectif de boucler la phase d'investigation du dossier 2 à la fin de l'année 2009. Un objectif "ambitieux", n'a pas manqué de souligner le juge Marcel Lemonde. S'ensuivra alors une série "d'étapes procédurales incontournables qui ne dépendent pas de la volonté des juges d'instruction". Les parties peuvent en effet ne pas accepter cette investigation, demander des investigations supplémentaires susceptibles d'appels en cas de refus des juges. "Ce n'est qu'une fois que cette procédure de demande d'actes sera terminée que nous pourrons clôturer l'instruction et prendre une décision de renvoi." Pour l'heure, les quatre mis en examen (Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et Khieu Samphan) continuent de se prévaloir de leur droit au silence, ont précisé les juges. Quant à savoir s'il y aura une disjonction de leurs dossiers, les juges n'ont pas encore tranché la question, disant devoir composer entre la nécessité d'arriver au plus vite à un procès et le respect des droits des parties, notamment de la défense, et par conséquent devoir peser les avantages et les inconvénients d'une telle décision. A venir également la décision de retenir ou non comme forme de responsabilité pénale l'entreprise criminelle commune. Les argumentations des différentes parties à ce sujet ont d'ailleurs été postées sur le site des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Pour conclure, le juge Lemonde a rappelé que si, d'une manière générale, on entendait beaucoup parler ici et là de corruption et d'interférences dans le tribunal, il était venu ici faire un travail de juge et à ce jour a toujours pu le faire. "J'ai déjà dit que le jour où je ne pourrais plus le faire, je partirai, et je le répète ! Comme dit le poète français Boileau : 'La critique est aisée mais l'art est difficile'" A bon entendeur, salut !
Egalement sur Ka-set  Survol du régime khmer rouge par Craig Etcheson, dont l'interrogatoire est reporté sine die (22-05-2009) - Me Vergès reçoit un deuxieme blâme du tribunal khmer rouge pour mauvaise conduite (22-05-2009) - La présomption de culpabilité pèse sur le procès khmer rouge (06-08-2008) - Marcel Lemonde, un "french judge" au procès des Khmers rouges (30-07-2008)
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier