| Il y a des jours d'audience où le fond de l'affaire jugée est tant relégué en arrière-plan, où les répétitions sont si innombrables que le scénario d'un procès-fleuve paraît difficile à exclure. Les débats sur le conflit armé entre le Kampuchea démocratique et la République socialiste du Vietnam se sont perdus dans des méandres insoupçonnés, avec une mollesse des juges à recadrer les discussions. Il aura fallu encore la journée de mercredi 10 juin pour en venir à bout, bien que les deux témoins invités à venir déposer sur ce thème n'aient pas eu la chance de montrer le bout de leur nez. La journée de jeudi étant consacrée à une réunion de mise en état, à huis clos, l'audience reprendra lundi 15 juin, sur un nouveau pied, avec l'examen du fonctionnement du centre de sécurité S-21 et du charnier de Choeung Ek, tous deux sous la responsabilité de Duch.
Les prisonniers vietnamiens : des ennemis comme les autres La juge Cartwright poursuit l'interrogatoire de l'accusé, commencé la veille, sur la question du conflit armé. Duch explique que les prisonniers vietnamiens étaient classés en trois catégories : combattants, civils et espions. Des statuts qui ne changeaient rien au sort qui leur était réservé. Du moment qu'ils étaient envoyés à S-21, rappelle Duch, ils étaient considérés comme des ennemis et devaient donc être écrasés en accord avec la politique du Parti communiste du Kampuchea (PCK). L'accusé reconnaît avoir annoté de leurs confessions, parvient sans mal à repérer dans une liste de noms de prisonniers de S-21 identifiés comme vietnamiens ceux qui ont été arrêtés au Vietnam et admet que certains de leurs aveux ont été lus à la radio de propagande khmère rouge, la Voix du Kampuchea démocratique. La magistrate récapitule : "Depuis le début du fonctionnement de S-21 jusqu'au 6 janvier 1979, il y a eu 345 Vietnamiens envoyés à S-21 où ils ont été interrogés, souvent torturés et finalement tués. Est-ce correct" ? "C'est exact, répond Duch. Mais je ne veux pas utiliser l'adverbe 'souvent' à côté de 'torturés' mais préfère le reformuler ainsi : 'torturés quand cela était inévitable' !" Duch était-il au courant de l'existence de conventions internationales relatives aux prisonniers de guerre ? Non, il n'a jamais étudié ces questions de droit international, il dira plus tard avoir découvert la nature illégale de ces actes en lisant le réquisitoire introductif des co-juges d'instruction du tribunal khmer rouge. Et quand des Vietnamiens étaient arrêtés, il ne faisait qu'appliquer les ordres, déclare-t-il. Quand le juge Lavergne lui demande si certains de ces prisonniers vietnamiens envoyés à S-21 étaient considérés comme des ennemis en leur qualité de moine bouddhiste ou de Khmer krom, Duch répond qu'ils étaient avant tout perçus comme des espions. Ainsi en était-il des Khmers kroms dont le mouvement de résistance était, selon Pol Pot, affilié aux Etats-Unis, ce qui faisait d'eux automatiquement des ennemis. Chaque fois qu'il égrène des noms vietnamiens, Duch délie les syllabes et prend soin de reprendre la prononciation des interprètes. Tours et détours Avant que la parole ne soit donnée aux co-procureurs, le président Nil Nonn rappelle que "les débats judiciaires ont pris plus de temps que prévu" et invite les parties à ne pas sortir du sujet et à ne pas répéter les questions déjà posées par les juges. Le co-procureur cambodgien se lance. Quelques questions de l'accusation plus tard, la juge Cartwright estime bon de remettre en mémoire les avertissements du président : rester concentré sur le sujet du moment, à savoir le conflit armé, et éviter de reprendre des questions auxquelles l'accusé a déjà répondues... Le co-procureur international, William Smith, enchaîne, sans plus de succès. Duch recommence : les Vietnamiens qui ont échoué à S-21 n'y ont pas été transférés en raison de leur nationalité mais parce qu'ils avaient commis un délit ou étaient étiquetés comme espions, au même titre que les Chinois ou encore les Khmers dont le sort a été scellé dans cette antichambre de la mort, et ce en dépit du bien-fondé ou non des accusations portées contre eux. C'était la "routine", glisse-t-il en français. Puis le co-procureur évoque un film tourné à S-21, ce qui jette la confusion chez les juges, qui disent ignorer de quoi il s'agit. Finalement, on demande à l'accusé le fin mot de l'histoire, qui rappelle avoir, le matin même, mentionné ce film tourné à des fins de propagande par un neveu de Pol Pot, spécialement formé au filmage en Chine, dans lequel on voit des soldats vietnamiens défaits, et emprisonnés à S-21, faire des aveux. Accédant à la requête de William Smith, une courte séquence du film est projetée, avec une voix off qui annonce qu'un de ces prisonniers a révélé le plan du Parti communiste vietnamien de placer un gouvernement fantoche à la tête du Kampuchea et de forcer le pays à entrer dans une fédération indochinoise... L'intérêt de cette longue démarche de l'accusation est difficile à saisir. Une réunion technique "pour faire avancer le procès le plus rapidement possible" Au commencement du dernier quart d'audience, les juges annoncent l'ordre du jour de la réunion de mise en état du lendemain, "visant à gérer au mieux le déroulement de l'audience et à élaborer des mécanismes pour travailler de manière plus rapide" : évaluer la durée du procès, étudier les problèmes liés à la disponibilité des avocats des parties ainsi que ceux de nature administrative et en lien avec le personnel, définir le calendrier des audiences que tiendra la Chambre de première instance, et les pauses judiciaires, examiner une proposition d'amendements de la règle intérieure 87, relative à la preuve produite en débat, déterminer un temps de parole alloué aux parties civiles pour qu'elles puissent s'exprimer directement, sans le truchement de leurs avocats, et débattre de divers autres sujets qui pourront être soulevés par les parties. Une fin d'audience en accéléré Le co-avocat cambodgien du groupe 4 des parties civiles reprend le fil de son interrogatoire, sans lien direct avec le sujet ou sans pertinence. Le public pousse un "ouf" de soulagement quand il termine et entend les co-avocats des groupes 2, 3 et 4 des parties civiles expliquer ne pas vouloir allonger inutilement les débats et ne pas souhaiter par conséquent poser de questions, le sujet du conflit armé ayant déjà été bien balayé. Le conseil de la défense suit le mouvement, ajoutant à son tour que suffisamment de questions ont été posées à l'accusé. Le président semble pris au dépourvu devant cette soudaine accélération et, pour la forme, pose trois dernières questions, sans intérêt, à Duch avant de lever la séance.
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