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Procès de Duch : les crimes de guerre reconnus avant ou seulement après la fin 1977 ?
Par Stéphanie Gée   
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09-06-2009

Lok Ta Dambang Dek ©John Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 9 juin 2009. Au centre, la statue du génie Lok Ta Dambang Dek (le génie au bâton de fer), qui représente la justice et devant laquelle les témoins, tels que Mam Nay, chef interrogateur à S-21, ont prêté serment, aux CETC. Derrière, les camions de pompiers obstruent la vue sur l'entrée de la prison des cinq prévenus
©John Vink/ Magnum

En cette journée d'audience de mardi 9 juin, au procès de Duch, il y a de nouveau comme une impression de déjà entendu et parfois de divagations par rapport au sujet débattu : la mise en œuvre de la politique du Parti communiste du Kampuchea (PCK) à S-21. Et le constat plus que jamais d'une quasi-absence de conduite des débats par le président de la cour et de la stratégie d'un accusé qui ne se laisse pas emmener là où il ne veut pas aller, sauf à reconnaître des preuves tangibles qui lui sont présentées. Les débats du jour auront démontré la place mineure de l'accusé dans la hiérarchie khmère rouge. Une fois le thème du conflit armé avec le Vietnam abordé l'après-midi, la juge Cartwright tentera, en vain, de faire dire à Duch qu'il avait connaissance de cette lutte armée avant la fin 1977, l'accusé comparaissant également pour crimes de guerre.


Différences de théorie entre Pol Pot et Mao
Interrogé par Me Mengkhy, co-avocat du groupe 3 des parties civiles, sur la genèse de la politique du PCK, création à part entière des Khmers rouges ou modèle s'inspirant de ce qui s'est fait dans d'autres pays, Duch réaffirme que la "théorie polpotiste" n'a pas suivi la politique de Mao Tsé Toung. "Pol Pot a appliqué la politique de la Bande des quatre en Chine mais à sa façon. Peut-être n'êtes-vous pas familier avec la Bande des quatre ? Ce sont eux qui ont conduit la grande révolution culturelle et le monde entier connaît leurs noms !", lance-t-il avec une pointe d'ironie, avant de préciser avoir suggéré à son supérieur Son Sen, d'organiser un système de contre-espionnage calqué sur le modèle français.

Revenant sur les différentes classes sociales reconnues dans la société cambodgienne, Duch rapporte que Pol Pot en identifiait quatre en 1974, auxquelles s'ajoutaient deux spéciales - la police et les soldats, et les moines bouddhistes -, puis seulement deux en 1975 : les paysans, et les ouvriers. Or Mao, poursuit Duch, dénombrait quatre classes : les ouvriers, les paysans, les petits bourgeois et les capitalistes. D'ailleurs, assure-t-il, ces quatre classes étaient symbolisées par les quatre étoiles figurant au drapeau chinois, la plus grosse figurant la classe ouvrière, tandis que les trois tours d'Angkor Wat décorant le drapeau du Kampuchea démocratique représentaient les deux classes officiellement reconnues par les Khmers rouges, la tour centrale incarnant, elle, le Parti. Et l'accusé de conclure que les théories de Pol Pot et de Mao étaient donc bien distinctes, et de rappeler cependant que l'objectif ultime du communisme était d'arriver à l'existence d'une seule classe dans la société.

Relevant que la pratique s'éloigne souvent de la théorie, Duch - après avoir souligné que Pol Pot ne faisait confiance qu'en la clique de Ta Mok, composée de paysans -, évoque à nouveau l'état de choc dans lequel le plongèrent les premières grandes purges de la zone Nord, début 1977, visant des révolutionnaires.

Duch : un simple "cadre moyen"
Quand Me Rabesandratana, co-avocate du groupe 3 des parties civiles, demande à l'accusé s'il considère que la politique du PCK était une bonne politique, Duch fait mine de s'indigner : "Comment pouvez-vous dire cela ?! C'était une politique criminelle pire que celle de la Bande des quatre" ! Et il reconnaît que sa connaissance actuelle sur le régime l'a conduit à porter aujourd'hui un tel regard. Il explique plus tard que les seuls documents auxquels il ait jamais eu accès sous le Kampuchea démocratique étaient principalement les Statuts du PCK, et la revue de propagande Le Drapeau révolutionnaire. Il en vient alors à détailler la composition du Comité central du PCK, s'échelonnant sur quatre niveaux : au bas, les "membres assistants", tel Sou Meth, autorisés à assister aux séances de formation mais privés de tout droit d'exprimer leurs opinions ; au-dessus d'eux, les "membres-candidats", qui avaient le droit de faire des commentaires ; au-dessus d'eux, les "membres de plein droit", dotés du droit de vote et d'un pouvoir décisionnel sur la politique du parti, à l'instar de Ke Pauk; et, chapeautant ces niveaux, le comité permanent. A quel niveau se situait Duch ? Il était un "cadre moyen", explique-t-il. "Je n'étais pas membre du centre du parti."

Duch : pas de libération à S-21, pas de preuve à décharge...
Aux questions de Me Hong Kim Suon, co-avocat du groupe 4 des parties civiles, Duch clarifie, à nouveau, qu'aucune loi ne prévoyait la remise en liberté de qui que ce soit. "Je ne vais pas dissimuler mon comportement criminel. Vous ne pouvez pas cacher un éléphant dans le marché ! Je ne vais pas dire que S-21 avait le droit de libérer des détenus."

La parole est à la défense. Me Kar Savuth, le co-avocat cambodgien de Duch, reprend les éléments du rapport de l'expert Craig Etcheson, précédemment entendu, reconnus par son client. Petit retour sur le "principe du centralisme démocratique" et la communication verticale entre zones, suivant la chaîne de commandement, afin de tenir en échec toute tentative de pénétration par les ennemis. Quant aux libérations qu'il aurait ordonnées à S-21, comme affirmé par l'expert américain dans son rapport, Duch maintient qu'il n'a libéré personne. "Je n'ai pas fabriqué de liste de personnes à libérer pour me soustraire à mes crimes. Il n'y a pas de preuve à décharge à trouver ici !"

"J'étais la personne qui avait le plus étudié et le mieux compris la ligne du parti"

Sa consœur internationale, Me Canizares, qui remplace Me Roux en son absence, cite un extrait de la déclaration de Craig Etcheson, faite en audience le 29 mai, au sujet de l'obéissance et de la discipline érigées au rang de priorités par le PCK et de la mise en œuvre de la ligne du parti par les cadres dans la mesure où ils pouvaient la comprendre ou en comprendre la teneur. Commentaire de Duch : "Au sein des rangs internes du PCK, à chaque niveau, chaque cadre avait constamment à l'esprit la loyauté et le respect, et avait confiance en la direction. Personne n'osait enfreindre quelque règle que ce soit." "Peut-on dire que vous aviez une bonne connaissance et compréhension de la ligne du parti et de ses principes généraux ?", l'interroge-t-elle. "[A S-21], j'étais la personne qui avait le plus étudié et le mieux compris la ligne du parti." Même mieux que son prédécesseur à la tête du centre, Nath, ajoute-t-il. Et, grâce à ses connaissances, il a mis en œuvre les instructions de ses supérieurs de la manière la plus fidèle possible, et a survécu. "Premièrement, j'ai fait ce qu'on me demandait de faire, ni plus ni moins. Deuxièmement, je n'ai jamais rien dissimulé. Pour conclure, mon honnêteté couplée au fait que je faisais correctement les choses constituent les principaux facteurs qui font que j'ai survécu."

L'accusé ne rejette la faute ni sur ses supérieurs ni sur ses subordonnés
Son avocate cite alors la déclaration qu'il a souhaité faire - lors du transport à S-21 où était organisée une reconstitution le 27 février 2008 -, aux co-juges d'instruction, à d'anciennes victimes et à d'anciens de ses subordonnés : "Je suis en colère contre moi-même qui avais cédé aux conceptions des autres et avais donc respecté aveuglément leurs ordres criminels. Je regrette sincèrement d'avoir cédé aux conceptions des autres et d'avoir accepté les tâches criminelles qui m'avaient été confiées." La porte est ainsi ouverte à Duch pour resservir un chapitre sur son repentir, sa souffrance et sa promesse de ne pas laisser ses remords s'évanouir. "Je dis toujours qu'une mauvaise décision conduit à ressentir ce remords pendant toute la vie. Par conséquent, je me suis incliné dans le cadre de ce procès pour qu'il se tienne devant cette Chambre, et l'objet est ici que je sois traduit en justice pour les crimes que j'ai commis. Je ne ferai pas porter le blâme sur les épaules de mes supérieurs pas plus que sur celles de mes subordonnés. Cela signifie que je ne vais pas me dérober à mes responsabilités. Ces crimes, bien qu'ils relèvent de la responsabilité de mes supérieurs, relèvent également de mon rôle. A S-21, je suis responsable de tous les crimes. Je ne ferai pas porter le chapeau à qui que ce soit, du tout. Pour ce qui est des crimes commis à travers l'ensemble du pays, comme je l'ai dit dans le cadre de ma déclaration lors de l'ouverture de ce procès devant cette Chambre, je suis responsable idéologiquement, psychologiquement. Tel a été le résultat qu'a subi l'ensemble de la population cambodgienne. Je souhaiterais partager cela..."

Il est interrompu par Me Studzinsky, co-avocate du groupe 2 des parties civiles, qui fait observer que la déclaration de Duch s'éloigne de l'objet des débats, la mise en œuvre de la politique du PCK à S-21. L'objection est rejetée par la Chambre. Duch reprend, mais il a perdu de son élan. "[...] Je suis à blâmer en partie car j'ai joué un rôle, également en tant que membre du parti. Je ne vais pas éluder ma responsabilité et me dérober aux fautes que j'ai commises quant à la mise en œuvre de la politique du PCK à S-21. Il s'agit d'une politique extrêmement criminelle [...]"

Un visionnage de vidéo inopportun
Me Canizares demande ensuite à la cour à visionner deux extraits de l'enregistrement vidéo de la reconstitution à Tuol Sleng, dans lesquels s'exprime Duch. Les juges s'interrogent sur la pertinence de la diffusion de telles vidéos, après avoir déjà entendu en audience l'accusé expliquer la mise en œuvre de la politique du PCK à S-21. Après débat, la juge Cartwright fait observer que ces extraits montrent des témoins, parmi lesquels des parties civiles, dont l'identité est encore protégée. L'avocate reconnaît ne pas y avoir pensé. Le visionnage est reporté à une date ultérieure, est-il décidé.

Duch ignorait l'existence d'un conflit armé avec le Vietnam
Le chapitre se referme, on passe à l'étude du conflit armé entre le Kampuchea démocratique et le Vietnam. La Chambre de première instance avait déjà entendu sur ce sujet le journaliste Nayan Chanda, auteur de Brother Enemy : The War After the War (Les Frères ennemis, 1986) les 25 et 26 mai. C'est au tour de l'accusé d'être interrogé sur ce thème. Duch répète n'avoir rien su de la rupture des relations entre les deux pays avant le début 1978. La juge Cartwright le questionne. Duch semble dans un premier temps ne pas contester les faits, reconnaissant que le Parti communiste du Kampuchea et le Parti communiste du Vietnam étaient en conflit "depuis longtemps". Cependant, très vite, il apparaît que le conflit dont il parle avant la fin 1977 est un conflit idéologique et non pas armé. Le conflit armé, il n'en avait aucune connaissance les premières années du régime car, argumente-t-il, il a été gardé secret par les deux régimes et, qui plus est, il ne se préoccupait pas de ce qui se passait à l'extérieur de S-21, où il avait trop à faire. En déclarant ne pas avoir eu à l'époque d'informations sur l'existence de ce conflit, Duch rend plus difficile le maintien de l'inculpation pour crimes de guerre sur toute la période d'avril 1975 à janvier 1979. Reste à savoir s'il existe, par exemple, des documents démontrant que le nombre de prisonniers vietnamiens reçus à S-21 a été conséquent dès le début du fonctionnement de S-21 pour tenter de renforcer l'avis donné par Nayan Chanda, selon qui l'état de guerre existait dès avril 1975.

 

 


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Silvia Cartwright / Nayan Chanda ©John Vink/ Magnum (image composite)

 

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