
Phnom Penh (Cambodge), le 10 mai 2002. Chhim Soeur, ancien garde khmer Rouge au centre de détention S-21, à Tuol Sleng. Il affirme avoir vu un prisonnier occidental se faire brûler vif, selon son témoignage au procès de Duch ©John Vink/Magnum Depuis plusieurs jours, on s'endort, on s'ennuie au procès de Duch. Et les journalistes tendent à déserter la salle des médias du tribunal. Les témoins, tous d'anciens membres du personnel de S-21, défilent à la barre, ou leurs dépositions sont lues en audience. Et c'est plus ou moins le même disque qui passe. Me Roux, co-avocat international de Duch, s'est offusqué mercredi 5 août de cette situation. Il a appelé à sélectionner les témoignages lus, à l'aune de leur intérêt pour les débats, à ce stade déjà avancé du procès.
Un étranger brûlé vif, selon le témoin On enchaîne, on enchaîne. Ce matin, on entend le témoin Chhim Soeur*, cultivateur et collecteur de jus de palme de 52 ans. Il est bourré de tics nerveux qui en disent long sur son état, face à cette cour qui semble l'impressionner. Il a été forcé à s'engager dès 1973 dans les rangs des forces armées khmères rouges. A S-21, il montait la garde à l'extérieur du complexe et s'occupait d'un potager. Il s'emmêle dans ses réponses, comprend mal les questions dont il est assailli. Son avocat rappelle, avec peu de tact, qu'il n'est pas très éduqué, et qu'il est nécessaire de lui poser des questions simples et courtes. L'élément essentiel de sa déposition est qu'il a été le témoin, alors qu'il était en faction, de la calcination d'un prisonnier étranger. Il a vu ce détenu être escorté, vivant, par trois hommes avant qu'on ne le fasse asseoir et qu'on lui passe autour du corps des pneus de voiture auquel le feu a été mis, rapporte-t-il. Et quand, plusieurs heures plus tard, il a été relevé par un autre garde, les pneus continuaient de se consumer. Le juge Ya Sokhan peine à lui faire restituer cette scène. A l'instar de Him Huy et de Kok Srov, anciens membres de S-21 qui l'ont précédé à la barre, Chhim Soeur a également, peu avant l'arrivée des troupes vietnamiennes à Phnom Penh le 7 janvier 1979, été réaffecté, avec son groupe, au travail des rizières à Prey Sar, sans pour autant qu'il ait commis de faute, explique-t-il. Pas peur de Duch mais... des juges Dans sa déposition auprès des co-juges d'instruction, Chhim Soeur parle à plusieurs reprises de la peur qu'il ressentait et de la discipline qui était imposée aux gardes. "Vous aviez peur de quoi exactement quand vous étiez à S-21 ?", lui demande de préciser le juge Lavergne. "Je préfère ne pas répondre à cette question." "Lorsque, aujourd'hui, vous pensez à S-21, vous avez toujours peur ?", continue le juge. "Non, je n'ai pas peur." "Et, aujourd'hui, vous avez peur de l'accusé ?" "Non, je n'ai pas peur de lui." "Est-ce que vous avez peur des juges ?" "Oui, un peu." Plus tard, il s'excusera d'avoir dit cela. Jean-Marc Lavergne lui fait observer que son conseil a dû lui expliquer qu'il pouvait ne pas répondre à des questions qui pourraient l'incriminer mais que, pour le reste, il est "tenu de répondre et de contribuer à la recherche de la vérité". Le témoin concède que c'était difficile d'être gardien à S-21 "car nous avions peur et qu'il fallait travailler dur pour monter la garde autour du complexe". Lors de son audition devant les co-juges d'instruction, lui rappelle le juge, il a dit : "On disait que Duch avait mis en place un plan selon lequel, si un ennemi arrivait à s'évader, vous seriez arrêté et emprisonné en moins d'une minute". "Vous souvenez-vous d'avoir dit cela ?" "Oui, je me souviens mais je ne suis pas sûr..." Pas de hurlements entendus Après les questions des co-procureurs, une co-avocate du groupe 3 des parties civiles, revient sur la scène de l'étranger brûlé. "Qu'est-ce qu'il vous fait dire qu'il a été brûlé vivant ?" "J'ai vu qu'on l'escortait avant [...] qu'on ne lui passe des pneus et qu'on le brûle." "Avez-vous entendu des hurlements ?" "Non." "Qu'avez-vous ressenti après avoir vu cette scène ?" "Je n'ai rien ressenti de particulier. Je dirais que j'ai ressenti de la compassion pour la personne qu'on brûlait vive. Peut-être avait-elle fait quelque chose de mal, peut-être pas." Un témoin "content" de son travail à S-21 A Me Kar Savuth, co-avocat cambodgien de Duch, le témoin répond qu'il était "content de monter la garde car je devais me reconstruire moi-même de façon à survivre". A Me Roux, il confie ne pas avoir connu, à l'époque, Him Huy [responsable du transport des prisonniers qui allaient être exécutés] mais l'avoir rencontré récemment, lors de la reconstitution à Tuol Sleng, en février 2008. Lors de sa déposition le 16 juillet devant la Chambre, le témoin Him Huy avait déclaré avoir vu des corps d'Occidentaux incinérés à l'aide de pneus. "Pour autant que je sache, ils avaient déjà été exécutés avant que l'on brûle leurs cadavres", avait-il précisé, ajoutant que "la pratique normale à S-21 était de brûler les corps des gens qui avaient déjà été exécutés, une procédure exceptionnelle parce que, d'habitude, on les enterrait". "Je ne veux plus parler" Alors que Me Roux se lance dans une autre question, il s'aperçoit que le témoin veut prendre la parole, et s'interrompt pour la lui donner. "Je ne veux plus parler", murmure timidement au micro Chhim Soeur. Le président demande à son avocat de lui parler puis, l'invite à "retrouver le calme". L'interrogatoire reprend. "Vous avez dit tout à l'heure [...] que vous étiez environ à vingt mètres de la scène [de l'étranger brûlé], c'est bien ça ?" "Oui, c'est juste." "Et vous avez dit également [...] que vous n'avez pas entendu de hurlements, c'est bien cela ?" "Oui, c'est exact." Il est dommage que les autres parties n'aient pas demandé au témoin si, quand le feu a été mis aux pneus, il lui a semblé que l'étranger était inerte ou s'il l'a vu encore bouger... Un étranger brûlé mort, selon l'accusé L'accusé conteste fermement qu'un prisonnier ait pu être brûlé vif. "L'ordre que j'ai donné à mes subalternes était de brûler les cadavres. Mais, plus tard, il a été dit que le prisonnier avait été brûlé vif. Et lors des questions posées par la Chambre, en particulier au camarade Huy, qui était plus clair que les autres sur ce point, il est apparu que c'est Him Huy et son groupe qui était responsable de l'exécution de cet ordre mais il n'a pas donné de détails sur l'exécution craignant, sans doute, de s'incriminer lui-même." Le témoin Prak Khan, interrogé les 21 et 22 juillet, avait quant à lui déclaré à la Chambre : "Il se peut fort bien que [ces Occidentaux] étaient encore vivants quand on les a brûlés", expliquant que la scène lui avait été rapportée par... Chhim Soeur. Or, relève Duch, ce dernier a dit aujourd'hui, en réponse aux questions de Me Roux, qu'il n'avait connu Prak Khan que "plus tard". "Ce qu'il dit du prisonnier brûlé vif ne me semble donc pas crédible." Préférant se référer à ce qu'a dit Him Huy, il dit croire que "personne n'aurait osé enfreindre un ordre que j'avais donné". "Les ordres que je donnais étaient des ordres absolus. Les prisonniers devaient être tués et ensuite incinérés", selon des ordres que lui-même avait reçus, ajoute-t-il. Le président rappelle alors à l'accusé qu'il doit s'adresser à la Chambre et non pas au témoin. Duch riposte du tac au tact : "Oui, M. le président. Mais même si je regardais dans la direction opposée, c'est à la Chambre que je m'adresse". Le témoin est remercié. Exclure les témoignages non pertinents, une nécessité selon Me Roux Au retour de la pause déjeuner commence la lecture de procès-verbaux d'audition de témoins par le bureau des co-juges d'instruction. Le premier concerne la déposition d'un ancien garde, posté à l'intérieur de S-21, qui surveillait les prisonniers. On n'apprend rien de plus sur S-21 que ce qui a déjà été répété au procès. A la fin, Me Roux formule une "observation de caractère plus général". "Quand la Chambre a décidé de ne pas faire venir un certain nombre de témoins, c'était une sage décision. Depuis cette décision, c'est-à-dire depuis le 29 juin 2009, soit depuis plus d'un mois, nous avons entendu BEAUCOUP de témoins devant cette Chambre. La question qu'il faut donc se poser aujourd'hui est - étant donné la somme d'informations que les témoins sont venus donner à cette barre, étant donné la reconnaissance des faits par l'accusé - qu'est-ce qu'apporte de nouveau les témoins dont nous sommes en train de donner lecture de leurs témoignages ? Qu'est-ce que cela apporte de nouveau aux débats ? Et je voudrais respectueusement attirer l'attention de la Chambre sur l'article 85 de notre Règlement, qui dit ceci : 'Après consultation des autres juges, le président peut exclure des débats tout ce qui tend à les prolonger inutilement sans contribuer à la manifestation de la vérité'." L'avocat invoque également la règle 87, qui suit le même principe. "Il me semble [...] que la procédure, à ce stade des débats, consisterait à demander au bureau des co-procureurs de bien vouloir spécifier à la Chambre quels sont les éléments PERTINENTS et NOUVEAUX qui figureraient dans les déclarations qu'il reste encore à lire. Il y a, dans la reconnaissance des faits de l'accusé, quelques points, peu nombreux, qu'il a contestés. Pourrions-nous espérer que les procureurs se concentrent dorénavant sur CES points-là ? Et est-ce que les témoins dont il souhaite verser les déclarations aux débats apportent des éléments pertinents sur les points que conteste l'accusé ?" Et François Roux de relever à nouveau que ce procès, qu'il soit en civil law ou en common law, devrait déjà être "terminé" tant "on se répète inutilement". Les co-procureurs campent sur leur position... Le co-procureur international se lève pour lui donner la réplique. Il fait observer que ces questions ont été discutées "au cours d'au moins deux réunions de mise en état" et assène : "L'heure n'est pas venue d'aborder ce point. Il ne faut pas ici revenir en arrière, reconsidérer l'intégralité de la liste des témoins, préparée en consultation avec les parties". Et Anees Ahmed d'assurer que "chaque témoin a ajouté sa pierre à l'édifice dans le cadre de son audition". On n'en est cependant pas convaincu... ... et se fendent d'une proposition "constructive" Me Roux renvoie la balle. "La défense demande l'application de l'article 85 du Règlement intérieur et de vous concerter, M. le président, avec les autres juges et d'exclure des débats la déclaration qui vient d'être lue ainsi que toutes les déclarations suivantes qu'il était prévu de lire car la défense estime qu'elles tendent à prolonger inutilement les débats [...]" Et il rappelle qu'au moment "où la Chambre a pris sa décision, le 29 juin, elle n'avait pas encore entendu oralement tous les témoins qui ont comparu" mais que la situation est aujourd'hui bien différente. Anees Ahmed suggère alors que soit lue une partie seulement des documents ou bien qu'en soient présentés des résumés. Le groupe 2 des parties civiles fait objection à la requête de la défense. Quant à Me Roux, il accepte la proposition "constructive" d'Anees Ahmed, ajoutant qu'il serait bon que les co-procureurs soient invités à "nous indiquer quel est l'élément pertinent dans les déclarations qui apportent quelque chose de nouveau aux débats". La Chambre accepte de réviser la liste des dépositions Les juges se retirent pour la pause, qui durera quelque 40 minutes, et reviennent avec une décision. La Chambre va "revoir" la liste des dépositions dont la lecture en audience était programmée et décidera des procès-verbaux (PV) dont il convient de donner lecture et de ceux qu'il convient seulement d'identifier ou de résumer. Mais, dans l'intervalle, elle poursuit la lecture intégrale des PV pour le restant de l'après-midi. Il s'agit du témoignage de Kong Hay, arrivé enfant à S-21 au milieu de l'année 1977, où il a rejoint le groupe de défense. Un témoignage à charge Cet ancien garde a vu les interrogateurs torturer les prisonniers et, selon lui, Duch a donné l'ordre d'agir ainsi si les prisonniers ne parlaient pas. Il dit avoir vu l'accusé interroger des détenus mais pas les torturer. Il affirme également avoir vu à S-21 la présence et l'utilisation, dans la prison spéciale située à l'extérieur du centre, d'une baignoire [pour y immerger les prisonniers] telle que celle qui est exposée au musée de Tuol Sleng peinte par Vann Nath. Il reconnaît avoir vu, au rez-de-chaussée de la prison spéciale, le tableau noir sur lequel figurent les dix règles de discipline du bureau de sécurité et dont la photo est aujourd'hui exposée au musée de Tuol Sleng. Me Roux : qui dit vrai, parmi les témoins des co-procureurs ? Observation de Me Roux sur cette déposition : "La défense a un problème. Est-ce que le bureau des co-procureurs pourrait indiquer à la Chambre lesquels de leurs témoins disent la vérité ? Ce témoin contredit un certain nombre de déclarations qui ont été faites devant cette Chambre par les autres témoins des co-procureurs. Par exemple, quand ce témoin vient dire que Duch a interrogé lui-même, d'autres témoins des co-procureurs sont venus dire le contraire. Quand ce témoin dit qu'il y avait une baignoire, d'autres témoins des co-procureurs ont dit le contraire. Quand ce témoin dit qu'il a vu les dix règles de discipline sur les murs, encore ce matin, on a entendu un témoin des co-procureurs qui dit le contraire..." "L'hirondelle ne fait pas le printemps" En face, Anees Ahmed lui dit de garder à l'esprit que les témoins sont "avant tout des êtres humains, [qu']ils ne vont pas répéter mot à mot ce que les uns et les autres vont dire". "Leur description ne va pas concorder à 100%. [...] L'heure n'est pas venue d'accorder une valeur probante à ces dépositions." Me Roux se contente de lui répéter sa question : qui dit vrai ? A sa suite, l'accusé estime que "ce témoignage est problématique". "Comme on dit, l'hirondelle ne fait pas le printemps, et je m'en remets à la décision de la Chambre..." Demain, comparaîtra l'expert David Chandler. * Aucune orthographe n'étant donnée par la Chambre pour les noms des témoins et ceux d'autres personnes citées en cours d'audience, la plupart d'entre eux sont retranscrits ici de manière phonétique
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