
Phnom Penh (Cambodge), le 4 mars 2002. Numéros de cellules, dans l'ancien centre de détention khmer rouge S-21 ©John Vink/Magnum L'audience de lundi 3 août n'aura guère aidé à éclairer les lanternes du tribunal. Le premier témoin à comparaître, par la minceur de sa déposition, a laissé le sentiment d'une perte de temps sèche. On ne comprend pas pourquoi certains témoins sont appelés à la barre tant ils n'ont rien à dire et pourquoi l'accusation, qui a avancé leurs noms, ne tente pas de démontrer l'intérêt à les faire venir à la barre. L'ex-membre du personnel de S-21 qui lui a succédé a fait montre d'une meilleure mémoire et essuyé bon nombre de questions dont on pensait déjà avoir fait le tour... L'accusé, quant à lui, se plaît à relever les contradictions dans leurs déclarations et, faute de preuves attestant de leur appartenance au personnel qu'il avait sous sa direction, émet volontiers des réserves. [Version modifiée le 04-08-2009 - correction du nom du témoin : Lak Minh, et non Lak Mieung]
Un témoin à la mémoire et à la connaissance limitées Sek Dân, 48 ans, cultivateur à la peau foncé, ne tient pas en place sur sa chaise. Il se tord de nervosité, pas à son aise. Le président l'informe de ses droits et obligations, mais ce nouveau témoin peine à comprendre ce que cela signifie. Des miliciens khmers rouges l'ont réquisitionné dans son village alors qu'il n'était encore qu'un enfant, explique-t-il en réponse aux premières questions du juge. Envoyé dans une brigade d'enfants près de Phnom Penh après une courte formation, il a "charrié de la terre". Il n'a pas la mémoire des dates. Il dit avoir été envoyé à S-21 en 1978, où il a rejoint le personnel soignant et s'est vu attribuer la tâche de distribuer des médicaments, essentiellement aux prisonniers, "sous la supervision d'un adulte". Il n'y avait pas de fille dans son équipe. L'accusé, il ne le voyait que de temps en temps et de loin. "[Duch] était alors le grand chef et je n'osais pas le regarder en face." Les détenus qu'il a été amené à soigner souffraient pour la plupart de diarrhées, de fièvres, et présentaient des blessures et contusions sur le dos et les membres, rapporte-t-il, ajoutant que "certains d'entre eux n'avaient plus d'ongles". Quant aux médicaments qu'il leur administrait, c'est le flou le plus total : "des médicaments contre la diarrhée pour ceux qui avaient la diarrhée, des médicaments pour soigner les blessures...", avec comme particularité, généralement, leur forme en "crottes de lapin" et de couleur noire, précise-t-il. Il ignore tout de leur composition mais affirme que ces remèdes étaient produits "localement" et ce seulement depuis 1975. Quid de leur efficacité ? "Certains étaient efficaces, d'autres non. Une fois, j'en ai ingéré une poignée car j'avais tellement faim, mais cela n'a eu absolument aucun effet sur moi..." Des cris qu'il entendait le soir et des informations qu'il a obtenues des prisonniers qu'il soignait, Sek Dân a très vite su que leurs blessures provenaient des séances de torture qu'ils enduraient. "Pendant la période où j'ai travaillé à S-21, beaucoup de prisonniers - des centaines probablement - sont morts de maladie. [...] Nous, les enfants membres de l'équipe médical et les médecins, on nous demandait d'emporter les corps et de les enterrer à proximité du bâtiment [...]." De suicides, il connaît celui de son chef d'équipe, Yoeun, qui s'est pendu, redoutant un destin similaire à celui de Paov, son prédécesseur, arrêté sur les mêmes allégations : une erreur dans une injection qui avait entraîné le décès d'un détenu. Il avait compris, sans que de consigne en ce sens lui ait été donnée, que sa mission n'était pas de guérir mais de "maintenir en vie les détenus uniquement le temps de l'interrogatoire" car, au fur et à mesure, ils "disparaissaient". Duch suspicieux "Reconnaissez-vous aujourd'hui l'accusé ?", lui demande le juge Lavergne. "Je le vois dans le prétoire", répond le témoin, ce qui arrache un petit sourire à Duch. "Aujourd'hui, vous fait-il toujours peur ?" "Aujourd'hui, je suis beaucoup plus vieux et je n'ai plus peur de lui !" Duch sourit à nouveau. Et lui, reconnaît-il le témoin ? Non, et il émet des doutes quant au fait qu'il ait pu être membre du personnel médical de S-21. Il relève les incohérences, notamment chronologiques, dans son récit. "Sa mémoire le trompe souvent. J'en donne des exemples. Il dit qu'il a aujourd'hui 48 ans, ce qui veut dire qu'il est né en 1961. Or, au juge Thou Mony, il a dit qu'il était arrivé à S-21 alors qu'il avait 11 ans, et il l'a répété au juge Lavergne..." "J'aimerais, conclut l'accusé, que l'on trouve de nouveaux documents attestant du personnel qui a travaillé à S-21, et alors je pourrai me faire une opinion définitive sur la question de savoir si Sek Dân était membre du personnel. Peut-être que les co-procureurs peuvent nous aider sur ce point..." L'accusation prise en faute Balle à l'accusation qui a suggéré ce témoin mais ne présentera aucun document, comme pour les précédents témoins qu'elle a soumis à la Chambre, attestant de leurs fonctions passées à S-21. Il existe pourtant notamment des listes de certaines unités du personnel de S-21 qui ont survécu mais les co-procureurs ne semblent pas juger utile d'en faire usage...
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 3 août 2009. Sek Dân, perdu face à des questions déroutantes et mal à l'aise dans son rôle de témoin, lors du procès de Duch ©Stéphanie Gée
Le co-procureur cambodgien en vient vite à un des exercices favoris de son équipe : présenter à l'écran une photo actuelle de Tuol Sleng et inviter le témoin à y resituer son discours. Une fois de plus, le témoin s'y perd. Peut-être serait-il bon, au préalable, de montrer des clichés de S-21 pris en 1979, comme il en existe, plutôt que d'afficher directement une vue contemporaine du lieu, quelque peu transformé. Le magistrat est convaincu de sa démarche, et il le dit, un brin emphatique : "Nous aimerions que le témoin confirme qu'il s'agit bien du bâtiment où il travaillait. Aux fins du compte-rendu et pour les générations futures, cela est important que de marquer ce bâtiment, on saura ainsi si le bâtiment 'C' était celui où travaillait le témoin !" Silence. Sek Dân ne réagit plus. Le président intervient : "M. le co-procureur, pouvez-vous donner un exemplaire papier de cette photo ? La Chambre elle-même ne vous suit qu'avec difficulté, et je ne parle même pas ici du témoin ou du public !" L'avocat de Sek Dân confirme. Et Nil Nonn ajoute, pour être sûr que sa remarque soit comprise : "Veuillez garder à l'esprit que le témoin possède une connaissance limitée... [...] Si votre question va au-delà de sa compréhension, nous allons perdre du temps !" Le co-procureur obtient la possibilité de se rendre auprès du témoin pour l'aider à s'orienter sur la photo. Et là, à la surprise générale, le magistrat converse à voix basse avec le témoin. Le président met fin à ce manquement à la procédure : "M. le co-procureur, vous ne pouvez pas vous entretenir en privé avec le témoin ! Vous devez simplement indiquer et expliquer au témoin, en public, ce que vous êtes en train de dire de manière à ce que la Chambre et le public comprennent ce que vous êtes en train d'expliquer sinon on va avoir l'impression que vous êtes en train d'influencer le témoin !" Le co-procureur allume le micro. Les avocats des parties civiles font vite, l'interrogatoire de ce témoin n'apporte, il est vrai, guère aux débats. Un témoin qui ne comprend pas ses droits et obligations Parole à la défense. On ne comprend pas pourquoi le témoin évacue certaines questions de Me Kar Savuth par des "je ne souhaite pas répondre", alors qu'il s'agit de revenir sur des points techniques de son récit qui, en aucun cas, ne l'incriminent. Mais personne ne relève. Sek Dân est sans doute intimidé et dépassé par ce qu'il vit, préférant se réfugier dans un droit à garder le silence mal compris plutôt que de répéter qu'il ne saisit pas les questions ou ne sait pas y répondre. Au tour de Me Roux, le co-avocat international de Duch, de mettre à jour les contradictions dans le récit du témoin. Il revient, à la suite de l'accusé, sur l'inexactitude apparente de sa date de naissance, qui laisserait croire qu'il avait en fait 14 ans et non 11 ans en 1975. "Je ne suis pas très bon en mathématiques, je préfère ne pas répondre", s'excuse maladroitement Sek Dân. A la deuxième réponse de ce genre, l'avocat français lui rappelle qu'il peut refuser de répondre à des questions qui l'incriminent "mais pas à d'autres questions". Le témoin admet alors ne pas comprendre la question. Le président en remet une couche, le plus didactiquement possible, pour que Sek Dân distingue les questions sur lesquelles il peut dégager en touche et celles où il est tenu de dire la vérité. Le témoin patauge, et ne s'en cache pas. Nil Nonn invite alors le conseil du témoin à expliquer à son client de quoi il retourne. La défense doute de la véracité de la déposition L'avocat reprend et tente de rétablir une chronologie des faits qui se tienne. Mais le témoin maintient ses déclarations. A ses questions, Sek Dân dit se souvenir que Paov a été tué l'année de son arrivée à S-21, soit au début de l'année 1978, et que son chef de groupe suivant, Yoeun, s'est pendu avant l'arrivée des troupes vietnamiennes. Duch, à nouveau invité à s'exprimer, maintient un certain scepticisme face la déposition qu'il a entendue. Il prend soin, en introduction, de souligner que Sek Dân est un fils de paysan à la mémoire et l'instruction "limitées". Et justifie sa position : Paov a été exécuté avant 1978, assène-t-il ; si Yoeun s'était suicidé, en tant que directeur de S-21, il l'aurait su, ce qui n'est pas le cas... "De façon générale, cette déposition est plausible mais les points que j'ai soulevés me font douter de la véracité des déclarations du témoin." Le témoin confirme, main sur le cœur, avoir travaillé à S-21 et ajoute : "ceux qui étaient avec moi peuvent le prouver", comme un certain "Minh", un ancien garde. Il est remercié pour sa déposition. Une demi-journée de perdu. Nouveau témoin Avant que le témoin suivant n'entre dans la salle, Me Roux fait observer une "anormalité" : aucune traduction en français de ses déclarations faites aux co-juges d'instruction n'existe alors qu'une version anglaise a été réalisée... dès octobre 2007.
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 3 août 2009. Lak Minh, un témoin plus à l'aise... qui flotte dans sa veste ©Stéphanie Gée
Lak Minh, un agriculteur de 52 ans, s'installe. Il a été recruté comme milicien de sa commune en 1974 avant de devenir soldat. Peu après avril 1975, il a été envoyé à l'école technique militaire de Takhmau, puis a été affecté dans une unité comme garde. Ensuite, il travaille à la Police judiciaire à Phnom Penh, jusqu'à ce que cette prison soit déplacée à Tuol Sleng. Arrivé à S-21, il est devenu garde de faction devant les cellules et les bâtiments, à l'intérieur de l'enceinte, selon un système de roulement, avant d'être nommé dactylographe pour enregistrer les aveux des prisonniers puis, fin 1978, interrogateur. Le témoin flotte dans sa veste sombre, qui ressemble à l'identique à celle portée par Sek Dân et les autres anciens membres du personnel de S-21 qui se sont succédé avant à la barre. On le sent plus détendu que son prédécesseur, il ose même jeter un regard du côté de l'accusé. Questions d'usage... hors d'usage En réponse aux questions du juge Ya Sokhan, il affirme avoir vu des prisonniers vietnamiens "en grand nombre", peut-être entre 100 et 200, arrivés par camions à S-21 "vers la fin 1978", pour la plupart enfermés dans des cellules collectives dans le bâtiment nord. Le juge ne s'abstient pas de lui demander comment les prisonniers étaient-ils installés dans les cellules, comment étaient-ils habillés, s'ils devaient demander l'autorisation du garde pour se mettre debout, quelles rations alimentaires recevaient-ils, comment faisaient-ils leur toilette, etc. Ce qu'on a déjà entendu des dizaines de fois. Comment devient-on interrogateur Lak Minh n'a pas appris les techniques d'interrogatoire dans un manuel, explique-t-il, mais auprès d'un interrogateur confirmé qui l'a cornaqué. Il devait observer comment celui-ci procédait en vue d'extorquer des aveux aux prisonniers et d'identifier leurs réseaux. Sous sa supervision, il a interrogé une dizaine de personnes puis trois ou quatre, seul, avant que Phnom Penh ne tombe aux mains des Vietnamiens. Mais, dit-il, il ne se souvient pas des noms de ceux qu'il a dû faire parler. Par ailleurs, il n'a pas eu connaissance de l'existence d'équipes attachées à la méthode "chaude", "froide" ou de "mastication". Le témoin dit n'avoir rencontré Duch qu'au réfectoire et à l'école politique. Des coups de fil de Duch "Je recevais l'ordre d'interroger un prisonnier par écrit. C'est mon chef d'équipe, [...] [qui a varié] selon les époques, qui me transmettait l'ordre. Je recevais une lettre d'instruction et j'allais chercher la personne dans sa cellule et l'interrogeais." Cette lettre portait la signature du chef d'équipe mais le nom de la personne qui avait rédigé le texte n'y figurait pas, précise Lak Minh. Quand il en avait terminé avec un interrogatoire, Hor, l'adjoint de Duch, venait lui demander quels en étaient les résultats. Puis il remettait son rapport d'interrogatoire à son chef d'équipe, mais jamais à l'accusé car "il fallait passer par la chaîne de commandement". Non, il n'a jamais reçu de document annoté lui demandant de poursuivre un interrogatoire. Une fois qu'il avait rendu compte des aveux du prisonnier à ses superviseurs, s'il subsistait des incertitudes, Duch l'appelait éventuellement directement par téléphone pour lui poser des questions supplémentaires. "C'est arrivé", assure le témoin, certain de pouvoir reconnaître à l'époque clairement la voix de l'accusé. Au-delà du stade de l'interrogatoire, Lak Minh ignore tout de ce qu'il advenait aux prisonniers, affirme-t-il. La violence contre les détenus, sur l'instigation de Hor "Les interrogateurs étaient-ils habilités à torturer ou fallait-il en demander l'autorisation ?", l'interroge le juge. "La violence contre les détenus n'était pas autorisée dans le cas d'interrogateurs ordinaires comme moi. On pouvait éventuellement insulter ou menacer le détenu mais il nous était interdit de le maltraiter physiquement." Des instructions reçues du chef de l'unité. "Et si, par exemple, un détenu ne fournissait pas des aveux complets et qu'on employait contre lui la torture, qui en donnait l'ordre ?", poursuit Ya Sokhan. "Dans de tels cas, c'est Hor qui personnellement venait nous rendre visite et nous donner l'ordre de prendre un bâton [pour frapper le détenu]." Quant à Duch, il ne l'a jamais exhorté à recourir à la torture contre un quelconque détenu, déclare Lak Minh. Cependant, "lors des séances d'études, on nous enseignait comment utiliser la torture pendant les interrogatoires". "Duch nous dispensait ces formations mais ce n'est pas lui qui nous donnait instruction d'utiliser la torture dans des cas précis. Il nous disait de commencer par parler politique pour obtenir les aveux recherchés. [...] Le plus souvent, c'est Hor qui avait recours à la torture." En dehors de branches et d'électrochocs, Lak Minh dit ne pas avoir vu d'autres instruments ou techniques de torture. Lak Minh dit reconnaître Sek Dân Quant à l'équipe médicale, il n'y a noté la présence d'aucun membre de sexe féminin mais se rappelle avoir vu Sek Dân, qui a déposé le matin même. Il a reconnu son visage, disant avoir gardé le souvenir dans cette équipe de membres "adolescents" et non pas enfants. "Je connaissais bien [Sek Dân] car on était dans la même formation." Le juge Lavergne lui demande ensuite s'il se souvient avoir relevé, dans les salles d'interrogatoire, la présence d'instructions affichées au mur. Lak Minh répond par la négative. "Ce que j'ai appris, je l'ai appris des autres interrogateurs !" Duch "hésite à confirmer" L'accusé reconnaît-il Lak Minh comme un ancien membre du personnel de S-21 ? Duch "hésite à confirmer". Si rien dans la déclaration de ce témoin ne le met en cause directement, il manifeste son refus à ce que certaines personnes cherchent à s'associer à S-21, "un mécanisme criminel", et prétendent en avoir fait partie alors que ce n'est pas le cas. Il liste quelques détails dans la déposition du témoin qui éveillent en lui des "soupçons", notamment le fait qu'il ait déclaré qu'il l'appelait pour s'entretenir avec lui des interrogatoires de détenus, une "chose très étrange". Et l'accusé d'espérer pourvoir faire la lumière sur ce témoin, ajoutant que si Lak Minh pouvait se souvenir des noms des personnes qu'il avait interrogées, cela faciliterait la tâche.
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