
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 26 mai 2009. Le bâtiment du tribunal, au 21e jour du procès de Duch devant les CETC ©John Vink/ Magnum L'audience de mardi 26 mai aura été marquée par une sortie de l'accusé Duch visant notamment à expliquer que le conflit personnel entre le secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Le Duan, et le Frère numéro 1, Pol Pot, a dégénéré en boucherie. Le journaliste indien Nayan Chanda, spécialiste des questions politiques de l'Indochine, a quant à lui terminé sa déposition, non sans rappeler les espoirs douchés du Vietnam vis-à-vis de ses camarades khmers rouges. Craig Etcheson a pu, à sa suite, reprendre place à la barre, encore une fois davantage pour la forme...
Le sort des "Khmers Hanoï" Il y eut des visites, a rappelé Nayan Chanda, en 1975 et 1976, de responsables vietnamiens au Cambodge, autant de tentatives de négociations qui échouèrent toutes. Tout au plus, se souvient l'expert indien, des accords locaux ont été passés les mois suivant la victoire des Khmers rouges en avril 1975, qui ont permis des rapatriements forcés au Cambodge par les autorités vietnamiennes de certains ressortissants khmers qui s'étaient réfugiés sur leur sol, et qui s'effectuaient dans certains cas sur la base d'une personne échangée contre une tête de bétail. Nayan Chanda donne alors en lecture un passage pertinent sur cette question, tiré du livre "S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges", de David Chandler : "Il écrit que l'accusé a pu mettre au point une conception très sophistiquée de la trahison, entre 1972 et 1973. Il y est question de chaînes de traîtres, d'une opération secrète qui fut alors mise en œuvre par les Khmers rouges pour purger ceux qu'on appelait 'les Khmers Hanoï', ceux qui étaient revenus en 1970 après des années d'exil au Nord Vietnam pour y aider la révolution. En 1973, des centaines d'entre eux furent arrêtés et assassinés dans le plus grand secret, après que les Vietnamiens eurent retiré le plus gros de leurs troupes du Cambodge. Certains réussirent à fuir au Vietnam, après leur détention, d'autres furent arrêtés après avril 1975, beaucoup furent arrêtés dans la Zone spéciale. L'aspect furtif et impitoyable de cette campagne d'épuration répondait peut-être au style administratif naissant spécifique à Duch. Cette campagne laissait déjà présager du mode opératoire de S-21." Les espoirs déçus du Vietnam Avant qu'un conflit ouvert n'éclate entre le Cambodge et le Vietnam, ce dernier a longtemps cru pouvoir compter sur des amitiés dans les rangs des Khmers rouges avant de se dessiller peu à peu. Le journaliste indien revient ainsi sur une "alliance tactique entre le parti communiste vietnamien et le parti communiste cambodgien en 1974". "A l'époque, poursuit-il, il était manifeste que les Etats-Unis allaient se retirer de la région et que les Khmers rouges pourraient effectivement prendre le pouvoir au Cambodge. A ce moment-là, les Vietnamiens étaient prêts à aider les Khmers rouges. Le 17 avril 1975, la victoire des Khmers rouges a été rendue possible grâce à l'apport considérable d'armes et de formations fournies par les Vietnamiens aux Khmers rouges fin 1974. Les Chinois n'avaient pas alors été en mesure d'apporter une telle assistance car ils n'avaient pas de moyens à leur disposition. [...] C'est donc le Parti communiste vietnamien qui a procuré une aide très précieuse aux Khmers rouges pour leur permettre d'accéder à la victoire en 1975. Il y a donc quelque part une aberration dans ce qui est par ailleurs une relation fondamentalement conflictuelle. J'ai le sentiment que les Vietnamiens espéraient, en aidant ainsi les Khmers rouges, qu'ils pourraient les gagner à leur propre façon de voir les choses mais leur calcul était erroné comme on s'en est ensuite rendu compte. Dès que la victoire fut remportée, les Khmers rouges ont déclaré l'avoir acquise tout seuls, sans la moindre aide étrangère. [...] Le Vietnam a aussitôt compris qu'aucune gratitude n'était à attendre de la part des Khmers rouges." Une mauvaise interprétation en effet de la situation par les Vietnamiens qui semblaient penser qu'ils comptaient plus d'amis qu'ils n'en avaient dans les rangs révolutionnaires khmers rouges, ajoute l'expert. "J'ai dernièrement lu un travail de recherche rédigé par un Russe concernant les relations Cambodge/Vietnam et effectué sur la base de matériaux diplomatiques soviétiques récemment rendus publics. L'auteur écrit que Nuon Chea [ex-Frère numéro 2 et mis en examen par le tribunal] était la personne désignée par Pol Pot pour aller demander de l'aide au Vietnam à la veille de la chute de Phnom Penh. Il était le Monsieur Vietnam du parti... [...] Jusqu'en 1978, les Vietnamiens ont pensé que Nuon Chea était un modéré et un ami du Vietnam !"
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 26 mai 2009. Duch, au 21e jour de son procès devant les CETC ©John Vink/ Magnum
Cependant, dès la fin 1977, estime Nayan Chanda, "le Vietnam semblait avoir compris qu'il ne s'agissait pas d'une question de malentendu pas plus qu'il ne s'agissait de résoudre certains différends territoriaux mais que le conflit avec le Cambodge relevait d'une question ayant trait à la politique des Khmers rouges envers le Vietnam. Le problème devait ainsi trouver sa solution sous la forme d'un changement de politique à Phnom Penh ou en changeant les personnes ayant le pouvoir à Phnom Penh. En d'autres termes, s'il y avait des changements à l'intérieur du Parti communiste du Kampuchea [PCK], très bien, mais si tel n'était pas le cas, pour assurer la paix et la stabilité, il fallait alors prendre Phnom Penh." Duch : le conflit personnel entre Le Duan et Pol Pot a fait couler le sang Quand vient le tour de l'avocat international de Duch d'interroger Nayan Chanda, il demande à ce que l'accusé puisse tout d'abord réagir à ce qui a été dit par l'expert. Et Duch se lance alors dans une longue tirade, dans laquelle, notamment, il éreinte le Frère numéro 1 : "Cela faisait partie de la mise en œuvre de la théorie de Hô Chi Minh, qui a avancé que la seule cause principale était la lutte contre les Français. Par conséquent, il ne devait y avoir qu'un seul parti au pouvoir, le Parti communiste d'Indochine : un parti, un soldat, un gouvernement et un pays, à savoir la Fédération indochinoise. Ceci était sa théorie. C'était la source de la vie et de la mort, de l'hostilité entre Le Duan et Pol Pot. Le Duan était secrétaire du Parti travailliste du Vietnam qui est devenu ultérieurement le Parti communiste vietnamien. [...] Le conflit entre ces deux hommes était un conflit mortel, et de longue durée, qui a débuté dès 1954. Le Duan se considérait comme le père de l'Indochine même s'il y a eu une Conférence de Genève. Tous deux ont essayé de se renverser l'un l'autre. [...] Bien que le conflit armé existait, Le Duan souhaitait que Pol Pot le suive... [...] Le conflit a conduit au conflit armé ouvert en 1978 dont la communauté internationale a été informée le 31 décembre 1978. Je souhaite dire que Pol Pot et Le Duan étaient en proie à un conflit personnel. Chacun avait son propre parti, disposait de ses propres soldats, et cela a résulté en un bain de sang et a eu un impact désastreux sur la vie de la population civile. Ce que je dis n'est pas que Pol Pot était un grand patriote du pays mais qu'il était un assassin. Il a été le père du meurtre du Cambodge. [...] Je maintiens donc ma position à savoir qu'il s'agissait d'un conflit entre Pol Pot et la Fédération indochinoise qui se trouvait à la source du conflit dans lequel Pol Pot était un assassin. Plus d'un million de personnes y ont perdu la vie ! Et dans ce cadre-là, à S-21, mes mains ont été entachées du sang des personnes qui y ont perdu la vie... Je ne nie pas ma responsabilité concernant ce crime. Je souhaite cependant montrer que [...] le sang vietnamien et cambodgien a coulé et coulé à cause du conflit entre ces deux personnes." L'enjeu de la convocation de Nayan Chanda, selon Me Roux Me Roux, plutôt que d'interroger l'expert, lui explique que sa présence prend tout son sens à la lumière de la volonté du bureau des co-procureurs d'essayer de démontrer et d'obtenir de la Chambre de première instance une décision disant que [et se référant au réquisitoire définitif des co-procureurs établi à la fin de l'instruction] 'les preuves figurant au dossier [...] démontrent qu'un conflit armé international existait entre les forces armées kampuchéennes et vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979'. Cette question, qui est non seulement politique mais aussi juridique, pourrait avoir des incidences puisque, à partir du moment où un conflit armé aurait existé depuis avril 1975, cela signifierait que tous les prisonniers vietnamiens envoyés dès cette date à S-21 ont été victimes de crimes de guerre : voilà l'enjeu de la question ! Ce qui n'a pas grand intérêt pour Duch, puisqu'il a toujours admis avoir su à partir de septembre 1977 qu'il y avait un conflit ouvert entre le Cambodge et le Vietnam et donc admis que, au moins pendant toute l'année 1978, les prisonniers vietnamiens qui sont venus ont bien été victimes de crimes de guerre sous sa responsabilité. [...] La querelle n'a pas de grande incidence sur la culpabilité de Duch par contre, j'ai attiré l'attention de la Chambre sur la responsabilité que les co-procureurs voulaient faire prendre à la justice pénale internationale. C'est-à-dire que, jusqu'à présent, on a toujours entendu la thèse officielle selon laquelle le conflit armé international avait démarré à partir du 31 décembre 1977, date de la rupture des relations diplomatiques, et les co-procureurs demandent à la Chambre de prendre la lourde décision de contredire, par une décision de justice, cette date. [...] Les co-procureurs vous ont fait venir pour tenter de vous voir confirmer cette simple phrase : un conflit armé international existait entre les forces armées kampuchéennes et vietnamiennes d'avril 1975 au 6 janvier 1979. Je constate que vous n'avez pas confirmé cette phrase. Je constate au contraire que vous avez indiqué qu'il y a eu de nombreuses escarmouches, d'engagements ponctuels des armées et vous avez dit 'j'ai le sentiment qu'à la fin de 1977, les Vietnamiens avaient conclu qu'il ne s'agissait pas d'un malentendu'. Vous avez également dit hier [lundi 25 mai 2009] que, jusqu'à la fin 1977, le gouvernement vietnamien avait essayé d'empêcher que le conflit ne dégénère. Est-ce que j'ai bien entendu, M. l'expert ?"
Nayan Chanda confirme mais s'interroge : "Cependant, je ne suis pas juriste. Je ne sais pas comment on définit la guerre en droit, cela doit-il être déclaré ? Est-ce que la guerre peut exister sans qu'il y ait déclaration ? S'il n'est pas nécessaire d'avoir une déclaration alors les deux pays étaient en guerre depuis 1975. Si cela est nécessaire, alors la guerre n'a effectivement commencé que le 31 décembre 1977". Ainsi se terminent les questions posées à l'ancien correspondant de la Far Eastern Economic Review, qui, l'après-midi, cède sa place à Craig Etcheson dont l'interrogatoire, interrompu jeudi 21 mai, reprend. Reprise de l'interrogatoire de Craig Etcheson sur un air de "déjà vu" Le co-procureur international Alex Bates reprend alors là où il s'était arrêté, et entreprend à nouveau la lecture fastidieuse, en raison de difficultés de traduction, d'un compte-rendu de réunion à laquelle participait Duch et au cours de laquelle S-21 et les divisions sont enjointes à collaborer pour la mise en œuvre de la politique de purges. Il y a comme un air de "déjà vu" et les problèmes de traductions noient la démonstration du co-procureur que l'on croyait déjà faite le 21 mai... Alex Bates veut ensuite interroger l'expert américain sur neuf lettres de Sou Meth, l'ancien commandant de la 502e division de l'Armée révolutionnaire du Kampuchea, adressées à Duch entre avril et octobre 1977. Et il est stoppé dans son élan par Me Roux, sur la même base d'arguments que l'avocat de Duch avait déployés le mercredi précédent [le 20 mai] et qui avait déjà bloqué les débats et donné lieu à une décision de la Chambre le lendemain [le 21 mai], visiblement partielle puisque le débat persiste. Le co-procureur qualifie "d'absurdité" l'objection de la défense et rappelle que "toutes les preuves sont libres et qu'une fois présentées, elles peuvent être évaluées pour leur valeur". Les avocats des parties civiles, tour à tour, le rejoignent. Ce qui conduit Me Roux à faire observer qu'à chaque fois que la défense fait une objection, "elle n'a pas seulement un mais de nombreux contradicteurs". "Je finis par me demander où est l'égalité des armes dans ce procès ?" Il explique à nouveau. Ce n'est pas la nature des documents qui le dérange, et son client est d'ailleurs tout à fait prêt à les commenter. Ce qui lui pose problème, c'est que soient soumis à Craig Etcheson des documents dont il a pris connaissance après juillet 2007, soit le début de la procédure d'instruction contre Duch, l'expert étant employé comme fonctionnaire au Bureau des co-procureurs et pouvant donc pécher dans son témoignage par manque de partialité. Enfin, Me Roux s'interroge sur le fait que les co-procureurs n'aient pas fait convoquer Sou Meth devant les juges d'instruction ou devant cette Chambre pour le confronter à Duch... Un quiproquo semble s'installer sur le fond de l'objection de la défense. Le juge Lavergne propose alors comme arrangement que les réponses de l'expert soient prises avec circonspection, compte tenu de sa position actuelle. Encore une fois, on n'aura peu entendu la voix de Craig Etcheson. Le mot de la fin revient à un co-avocat cambodgien des parties civiles, Me Hong Kim Suon : "Nous avons déjà perdu beaucoup de temps de manière peu sage. [...] Relancer le même débat, c'est rouvrir la même boîte de Pandore. J'ai l'impression qu'on est en train de tourner en rond" ! Et le président ajourne l'audience...
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