
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 20 avril 2009. François Roux, co-avocat de Duch, lors d'une suspension d'audience au huitième jour de son procès ©John Vink/ Magnum En cette huitième journée de procès de l'ancien tortionnaire khmer rouge Duch, lundi 20 avril, les rangs se sont déjà nettement éclaircis dans l'audience du tribunal. En retard sur le calendrier avancé, qui annonçait que cette semaine débuterait l'interrogatoire de l'accusé sur les questions relatives à la création du centre S-21, suivi des auditions des parties civiles, témoins et experts sur le sujet, la Chambre de première instance a poursuivi l'audition des deux derniers témoins dans le cadre du centre de sécurité M-13, que Duch a dirigé avant 1975, soit avant de prendre la direction de S-21. Une parenthèse effectuée pour seulement remettre en contexte S-21, la période précédant le 17 avril 1975 - date de la prise du pouvoir par les Khmers rouges - se situant hors limites temporelles du mandat des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). De contradictions en trous de mémoire, les deux derniers témoins, attachés à M-13, ont laissé d'aucuns perplexes sur la pertinence de leurs témoignages dans le cadre de ce procès.
Un témoignage qui faute par manque de cohérence Chan Voeurn, 56 ans, paysan à la peau foncée, se présente à la barre comme un ancien membre du personnel de M-13. Il a du mal à comprendre les questions qu'on lui pose. La tête baissée, les sourcils constamment froncés, on le sent nerveux et mal à l'aise dans ce rôle de témoin. Il avait la vingtaine à peine entamée quand il dit avoir été en poste, à peu près une année durant, dans le centre de détention de la province de Kompong Speu, affecté au poste d'économat puis de garde.
Selon lui, c'est Duch qui effectuait les interrogatoires, c'est encore Duch qui portait les coups sur les détenus. Quand il s'exprime ainsi, l'accusé s'avance alors sur son siège pour dévisager avec sérieux le témoin. Chan Voeurn décrit ensuite deux scènes qu'il affirme avoir vues de "[ses] propres yeux" : Duch utilisant une torche préalablement imbibée d'essence pour brûler la poitrine à découvert d'une prisonnière, et Duch abattant mortellement de deux balles son oncle, incarcéré à M-13. Le témoin essuie maladroitement des larmes qu'il tente de refouler. Dans son récit, les juges s'aperçoivent très vite que de cas particuliers, il fait des généralités. Le quinquagénaire ne dissipe pas non plus les nombreuses discordances existant entre sa première déposition auprès du tribunal et celle qu'il fait à l'audience, semant le doute dans les esprits. Ainsi a-t-il mentionné avoir assisté à trois exécutions perpétrées par Duch quand, ce lundi, il n'en évoque qu'une... En le poussant à être plus précis, le juge Lavergne lui fait reconnaître que l'une de ces exécutions, il ne l'a pas vue, mais l'a "déduite" car la victime avait disparu du camp. Ses réponses, toujours énoncées avec affirmation, semblent varier au fur et à mesure que les questions lui sont reformulées. Ce jeu de questions-réponses semble un casse-tête, duquel la vérité a du mal à se dégager. Comment cet homme illettré peut-il répondre avec concision et cohérence quand même une greffière cambodgienne, diplômée, ne parvient qu'après la troisième demande des juges à comprendre ce qu'on attend d'elle : relire la déposition de Chan Voeurn paragraphe après paragraphe pour laisser le temps aux magistrats de confirmer avec l'auteur s'il maintient toujours ses précédentes déclarations... ? Appelé à revenir sur un "problème" qu'il aurait eu avec Duch, le témoin explique avoir laissé s'échapper trois détenus qu'il avait sous sa surveillance. Il ne sera guère sanctionné, et intégrera ensuite la coopérative locale. "Je ne peux pas accepter son témoignage !" Quand la parole est donnée à Duch pour réagir à ces déclarations, il déclare tout de go : "Déjà, laissez-moi vous dire que le témoin ne faisait pas partie de mon personnel à M-13 !" L'accusé s'applique alors à relever les nombreuses incohérences dans le discours du témoin en audience qui ne recoupent pas toujours le contenu de ses déclarations faites aux enquêteurs du tribunal. "Il a inventé des choses...[...] Il a mélangé des faits et de la fiction dans son témoignage ! [...] C'est une pure fabrication faite à partir de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a rajouté !" Et le fixant, du côté de l'audience où il est placé, il ajoute, outré :"Cela m'affecte ! Je ne peux pas accepter son témoignage !" Le témoin maintient ses dires : "Comment peut-il dire que je n'étais pas un membre du personnel de M-13 ?" Plus tard, Duch s'emporte à nouveau : "Le témoin n'a rien vu et il vient témoigner au procès ! Cela ne va pas ! Bref, je rejette ce faux témoignage. Et quant aux crimes que j'ai commis, je les reconnais et j'en accepte la responsabilité !"
Son avocat international, Me Roux, dans un interrogatoire méthodique de Chan Voeurn, finira de mettre à terre ce témoignage, qui pêche par trop d'incohérences. C'est ensuite le tour du dernier témoin relatif à la question de M-13, Chan Khan, également paysan, qui est arrivé en 1973 à M-13 comme gardien alors qu'il n'était âgé que de 13 ou 14 ans, il ne sait plus très bien. Lui, Duch le reconnaît. Le quadragénaire explique que si un prisonnier s'échappait, son garde était automatiquement tenu pour responsable, ce qui questionne le fait que Chan Voeurn soit sorti indemne de l'incident de l'évasion de trois détenus. Sous le flot de questions que lui pose le juge Lavergne, Chan Khan échoue à donner des précisions. "J'étais jeune à l'époque, je ne me souviens plus très bien..." Il affirmera que lorsque trois ou quatre détenus perdirent la vie, noyés dans les fosses où ils étaient détenus, à la suite de pluies violentes, il s'agissait de la majorité d'entre eux... alors que jusque-là, le nombre de prisonniers à M-13 estimé par les uns et les autres a toujours été supérieur à une seule poignée de personnes. Chez lui aussi, les divergences entre ses déclarations aux enquêteurs et celles qu'il fait devant la Chambre de première instance font inéluctablement jour. Quand on lui demande s'il reconnaît Chan Voeurn, il répond oui, "c'est celui qui a laissé échapper des prisonniers". En fin d'audience, Me Roux demandera aux juges qu'il soit rappelé au témoin qu'il ne doit pas rencontrer les précédents témoins avant d'avoir complété son témoignage devant la cour... La peur de Duch Aux enquêteurs, Chan Voeurn a confié que "personne [à M-13] n'osait regarder Duch en face", qu'il se comportait comme "un tigre face à du gibier". Jamais, il ne regardera dans la direction de Duch, qu'il se contente de voir sur l'écran de télévision posté sur le bureau devant lequel il est assis. Chan Khan a également déclaré aux enquêteurs avoir eu peur de Duch. "Aucun gardien n'osait entrer dans son bureau." Quand le juge Lavergne lui demande si, aujourd'hui, il a encore peur de Duch, il répond par la négative mais le regard baissé. On a du mal à le croire. Il continuera à être interrogé mardi 21 avril, une journée au cours de laquelle Me Roux devrait évoquer les incessants problèmes de traduction à l'audience qui entravent sérieusement la bonne compréhension des débats.
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