
Kambol, Phnom Penh (Cambodge), le 1er avril 2009. Troisième jour du procès de Kaing Guek Eav, alias Duch, aux CETC ©John Vink/ Magnum Après avoir, la veille, présenté publiquement ses excuses en pleine audience, Duch, l'ancien chef du centre de sécurité khmer rouge S-21, a requis auprès du tribunal, par la voix de ses avocats, sa remise en liberté. La défense, comme elle l'avait annoncé, est revenue, mercredi 1er avril, troisième journée du procès, sur le problème posé par la détention provisoire de son client "hors délai acceptable". "Dix ans de détention provisoire : peut-on encore parler de provisoire ?", s'est interrogé son avocat français, Me Roux. Une violation des droits de l'accusé qui doit être réparée, a-t-il plaidé.
La découverte au nord du Cambodge de Duch par des journalistes, qui l'identifient comme l'ancien directeur du sinistre S-21, reconverti depuis en musée du génocide, a précipité son arrestation qui intervient le 10 mai 1999. Il est aussitôt envoyé à la prison militaire, située à Phnom Penh, où il y reste, sans qu'aucun procès soit ouvert contre lui, jusqu'au mandat d'amener des co-juges d'instruction des nouvelles Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), qui sonne son transfert au centre de détention du tribunal hybride. Une requête difficile mais légitime, selon la défense Dès le début, rappelle Me Roux, "nous avons demandé à ce qu'il soit remis en liberté, étant donné le temps déjà écoulé". En face, les co-juges d'instruction répondent que s'il y a bien un problème, ce n'est pas le leur mais celui des autorités cambodgiennes ; les co-procureurs alignent leur réponse sur celle des juges d'instruction ; et la Chambre préliminaire des CETC se défausse, appelant les avocats à soumettre cette question à la Chambre de première instance. "Nous avons conscience de la difficulté, notamment vis-à-vis des parties civiles. Comment imaginer, alors que l'accusé reconnaît, se repent et demande pardon, qu'il puisse en même temps demander sa remise en liberté ? Et bien tout simplement parce que nous avons le plus profond respect pour cette chambre et les CETC ! Nous venons demander ici de dire le droit et pas autre chose. Même si c'est une décision difficile et qui serait difficilement comprise par l'opinion publique et par les victimes", convient l'avocat français. Invoquant les textes de loi, il souligne que la détention provisoire de personnes accusées de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité ne peut excéder trois années. Aux co-procureurs, qui avaient devant la Chambre préliminaire brandi la crainte de trouble de l'ordre public et la peur pour la sécurité de Duch et de ses anciennes victimes, Me Kar Savuth, l'avocat cambodgien de Duch avait rétorqué qu'ils avaient le droit d'avoir peur la première année, la deuxième année, la troisième année, mais pas trois ans et un jour après l'arrestation de Duch. Et Me Roux de citer la locution latine "Dura lex sed lex" (la loi est dure mais c'est la loi). Il n'a pas manqué de rappeler que sur les six mémoires d'amicus curiae (des analyses d'experts extérieurs au tribunal) reçus d'ONG par le tribunal, quatre soutenaient la position de la défense. Pour l'avocat, "il y a une continuité des dossiers", la détention provisoire de Duch à la prison militaire du Cambodge s'étant interrompue quand le tribunal militaire a constaté son incompétence vis-à-vis des CETC, une fois mises en place. Pour asseoir davantage son propos, il a fait référence à la jurisprudence, notamment à une décision rendue par la Cour d'appel du Tribunal pénal international du Rwanda à l'égard d'un ancien responsable du génocide rwandais dont les droits avaient été bafoués lors de son arrestation. "La Chambre d'appel de ce tribunal avait conclu que dans un Etat de droit, l'existence même de l'Etat est mise en péril s'il ne respecte pas lui-même la loi. [...] L'Etat qui enfreint la loi, suscite le mépris de la loi... et cela conduit à l'anarchie. [...] C'est un terrible retour de bâton !" Et cette cour avait ordonné l'arrêt immédiat des poursuites. "Je vous rassure, nous n'en sommes pas là ici !" Une requête mal accueillie par les autres parties Me Roux a alors demandé "un terme immédiat à la détention de Duch pendant le temps du procès, qui pourrait être assortie de conditions". "Comme le disait Me Kar Savuth hier [mardi 31 mars], nous retrouverions l'équilibre entre ceux que les co-procureurs ne poursuivent pas et sont en liberté, et Duch !" Si toutefois la Chambre de première instance se refusait à prendre une telle décision, l'avocat lui demande au moins d'alléger la peine du temps que Duch aura passé derrière les barreaux et de le gratifier d'une remise de peine en compensation de la violation de ses droits. Puis, s'adressant aux parties civiles : "Rien n'est fait contre vous mais pour le droit !" La co-procureure nationale Chea Leang a réitéré les arguments qu'elle avait déjà énoncés devant la Chambre préliminaire, à savoir, notamment, que les CETC ne sont pas compétentes pour juger ce qui s'est produit dans une juridiction cambodgienne. L'annonce de la défense a fait bondir les avocats des parties civiles qui, tour à tour, ont appelé les juges à être autorisés à commenter cette requête, que Me Jacquin, avocate du groupe 3 des parties civiles, qualifiera de "surréaliste" et faisant peu de cas des souffrances des victimes. La Chambre de première instance dira, lundi 6 avril, si exceptionnellement, les parties civiles pourront avoir voix au chapitre sur un tel sujet. Dans le public de la salle d'audience... L'ouverture du procès de Duch attire nombre de personnalités. Ainsi l'acteur-humoriste Prum Magn avait, mercredi 1er avril, fait le déplacement au tribunal. Il indiquait aux journalistes avoir perdu cinq proches sous les Khmers rouges et s'en remettre à la justice qui sera rendue par les CETC. Egalement dans le public, Kek Galabru, la présidente de l'ONG cambodgienne de défense des droits de l'Homme Licadho, satisfaite de voir les standards internationaux respectés dans ce tribunal. "Les droits des accusés n'y sont pas bafoués, il y a des débats, on donne la parole aux uns et aux autres... Et ce n'est pas le président de la cour qui décide de tout comme dans les tribunaux cambodgiens ! Quant à Me Roux, il ne défend pas un accusé, mais il défend le droit. Ce qui m'intéresse de voir c'est si les Cambodgiens vont prendre ce réflexe." Cette figure de la société civile cambodgienne salue par ailleurs la participation de victimes au procès mais dit regretter que la coordination entre leurs avocats ne soit pas meilleure. "Ils devraient parler d'une même voix !" Le photographe irlandais Nic Dunlop, qui a retrouvé la trace de Duch et a révélé au monde son existence et son passé, avec l'aide du journaliste Nate Thayer, n'a pas voulu non plus manquer ce rendez-vous historique. L'auteur du livre "The lost executioner" (Bloomsbury, 2005 - une réédition de l'ouvrage sortira prochainement) sera d'ailleurs appelé à la barre comme témoin. A la sortie de l'audience, il confiait trouver "assez surréaliste", près de dix ans après sa rencontre avec Duch, de le voir comparaître devant un tribunal et de s'exprimer "de la même manière" qu'il l'avait fait avec lui dans le village où il l'avait débusqué. "Quand j'ai vu hier cet homme aux cheveux gris, presque intimidé, il faisait presque pitié. Puis, il s'est levé pour prendre la parole - le moment que tout le monde attendait - et là, on voyait qu'il jouissait de cet instant où l'autorité du professeur puis du directeur de S-21 est spontanément revenue. Il a parlé de 'honte' mais rien n'indiquait la honte dans ses expressions. Cela sentait la manipulation. [...] Etant chrétien [converti], le pardon joue un rôle important. Il a dû répéter ce moment, sachant qu'un jour il aurait à le faire. Il m'avait dit, quand je l'avais rencontré, 'je suppose que je dois aller en prison, mais ça va, c'est la volonté de Dieu'. Déjà à cette époque, il n'avait pas fondu en larmes ou rien montré de théâtral. Il avait parlé comme un homme ordinaire... Mais je ne sais pas comment on évalue le remords... ? Vu l'ampleur des crimes commis, il n'y a de toute façon pas de voie d'issue pour Duch. Ce que je me demande par contre aujourd'hui, c'est si ce qui est dit au tribunal parle aux Cambodgiens ordinaires..."
Ce qui s'est aussi dit à l'audience L'après-midi de l'audience du 1er avril a été consacré à la lecture par le co-procureur Petit des faits factuels non litigieux entre le parquet et la défense, soit 238 sur 351 faits. Une étape qui n'était pas prévue au calendrier mais a été réclamée avec insistance par Me Jacquin, avocate du groupe 3 des parties civiles, qui a fait valoir que cela apporterait une plus grande clarté aux débats à suivre. A cette occasion, Duch a demandé à ce que soit utilisé le terme de "S-21" pour désigner le centre de sécurité qu'il dirigeait et non pas celui de "Tuol Sleng", donné ultérieurement à ce site, après l'arrivée des Vietnamiens en janvier 1979.
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