
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 avril 2009. Kaing Guek Eav, alias Duch, explique son allégeance au parti communiste, lors de l'audience aux CETC ©John Vink/ Magnum Les débats de la quatrième journée du procès de fond de Duch, l'ancien directeur du centre de détention S-21 où périrent plus de 15 000 prisonniers, ont porté, lundi 6 avril, sur le bureau de sécurité M-13 du parti communiste du Kampuchea, que dirigea Duch avant d'être nommé à la tête du fraîchement créé S-21 en 1975. Les faits qui y sont rattachés sont hors cadre temporel du mandat des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), étant antérieurs à 1975. Ce petit retour historique vise à mieux comprendre le contexte dans lequel s'inscrit S-21, sa structure, son fonctionnement, et à éclairer la personnalité de l'ingambe sexagénaire. Une audience qui a par ailleurs gravement souffert de problèmes de traduction. (article complété le 8 avril, ajout indiqué en italique)
Innovation dans les tribunaux pénaux à caractère international où s'applique d'habitude le système de common law : point de contre-interrogatoire devant les CETC, qui relèvent du système de civil law, étant basées sur le droit cambodgien. Duch a été interrogé par la cour, et pour le dossier M-13, c'est le juge français Jean-Marc Lavergne qui a conduit avec pertinence l'interrogatoire. L'engagement révolutionnaire L'intérêt de Duch pour la révolution marxiste-léniniste remonte à 1964, a-t-il expliqué, soit du temps où il étudiait à l'Institut national de pédagogie, où deux de ses enseignants ont alors éveillé en lui son intérêt politique. "Mon engagement était entier. J'ai tout sacrifié " : une grande partie de son salaire jusqu'aux visites régulières qu'il rendait à ses parents... Fin 1967, suite à une formation donnée par le Parti communiste du Kampuchea (PCK), on le fait jurer d'être sincère envers le parti, "de servir au mieux le parti et le peuple toute [sa] vie durant et de tout sacrifier" pour la cause révolutionnaire. Quelques semaines plus tard, il est arrêté par la police judiciaire du prince Sihanouk pour "atteinte à la sûreté de l'Etat" avec la collaboration d'une puissance étrangère. Il est condamné à 20 ans de travaux forcés. Il sera libéré le 3 avril 1970, à la faveur du coup d'Etat du maréchal Lon Nol, qui décide de libérer tous les prisonniers politiques. Parmi les principales raisons qui ont motivé l'entrée de Duch dans la lutte révolutionnaire, a-t-il résumé, la volonté de défendre le pays et de libérer le peuple "considéré alors comme opprimé". "Je n'avais pas peur d'être loin de mes proches, d'être incarcéré ou de mourir pour servir la révolution", assurera-t-il, ajoutant que cet esprit de sacrifice a toujours été "constant" chez lui. Pourtant, plus tard, il confiera avoir très vite obéi aux ordres par peur de mourir, se disant conscient du caractère criminel des actes commis...

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 6 avril 2009. Journaliste lors de l'audience de Kaing Guek Aev, alias Duch, aux CETC ©John Vink/ Magnum
Pour l'ancien chef de S-21, il ne fait aucun doute que "si Richard Nixon n'avait pas aidé Lon Nol à faire son coup d'Etat et si les Khmers rouges n'avaient pas coopéré avec le prince Sihanouk, les Khmers rouges n'auraient pas été capables de mener à bien leur insurrection". "Grâce à l'appel du prince Sihanouk aux Cambodgiens à prendre le maquis [suite à son renversement par Lon Nol], les forces khmères rouges ont pu se renforcer à partir de 1970." Dans un état des lieux du mouvement khmer rouge tel qu'il en avait connaissance alors, Duch dédouane Khieu Samphan, affirmant que ce dernier n'était qu'une "simple image pour l'extérieur, Pol Pot étant celui qui depuis le début contrôlait l'armée". Le choix de son nom révolutionnaire "On nous avait demandé [en entrant dans les rangs du PCK] de changer de nom." En outre, fait valoir Duch, son nom - Kaing Guek Eav - était chinois. Or la règle chez les Khmers rouges était de porter un nom khmer. "J'ai pensé à Duch, le nom d'un sculpteur très habile de ses mains que connaissait mon grand-père [...] et également le nom d'un élève à la tête bien droite qui lisait clairement dont il était question dans le premier texte d'un livre d'apprentissage de l'école primaire. J'aimais bien ce nom, j'ai donc choisi celui-là." Le juge Lavergne le reprend. "Ce nom faisait donc référence à un élève particulièrement obéissant, respectueux, toujours prêt à apprendre ou à exécuter ?" "Oui, répond Duch. Or je voulais être ce garçon discipliné qui respectait les enseignants et faisait de bonnes actions." Un cadre obéissant par crainte ? Duch pensait qu'une fois que la révolution aurait triomphé, on l'autoriserait à enseigner. "Je ne m'attendais pas à faire ce que j'allais faire !" Son travail à M-13, il l'exècre, avoue celui qui a fait ses premières armes dans les rangs khmers rouges comme instructeur politique dans l'armée. "Je n'ai pas pu échapper à cette tâche. [...] C'est normal, quand un supérieur donne des instructions, ses subordonnés obéissent !"
Dans une note annexée à son interrogatoire par les co-juges d'instruction, Duch a écrit un paragraphe intitulé "l'influence de la terreur sur moi". Il y raconte qu'il y détestait son "travail policier". Il avait écarté l'option du suicide et celle d'affronter en face ses supérieurs. Pour apaiser son conflit intérieur et se réconforter, il se récitait tous les soirs un poème français ["La mort du loup" d'Alfred de Vigny, dont il récite en audience les derniers vers] et s'assurait de chercher la vérité dans les confessions des prisonniers recueillies, y explique-t-il. "Je ne pouvais pas faire autre chose que m'acquitter de cette mission au centre. Je n'ai donc pensé à aucune autre alternative que d'obéir aux ordres dans le but de survivre ! [...] J'avais peur de mourir !" Déjà des enfants, à M-13, ont fait leur apparition dans les rangs des prisonniers, rapporte-t-il ensuite avec gêne. Quand le juge Lavergne lui demande de lister les qualités particulières que le parti appréciait chez lui au point de lui confier la direction de centres de sécurité, Duch évoque "la sincérité envers le parti", et son côté "méticuleux" dans le travail. "Toute ma vie durant, quand j'ai fait quelque chose, je l'ai fait bien !" Comme ce lundi, où il collabore sans l'ombre d'une hésitation avec la cour. Il regarde le plus souvent dans l'axe de la caméra, accompagne quand besoin est le geste à la parole, module ses intonations pour rendre plus vivant son récit. Sa tête dodeline, ses sourcils se froncent. Il répond à tout, énumérant dates, lieux, noms, avec la rigueur d'un professeur. Il sert des réponses articulées, fluides, et quand on lui demande de raccourcir ses phrases et de parler plus lentement, il obtempère avec l'efficacité du bon petit soldat. M-13, un prélude à S-21 Après avoir demandé pardon aux victimes de S-21 la semaine passée, Duch a réitéré sa démarche cette fois-ci auprès des victimes de M-13. Les détenus étaient-ils soumis à de mauvais traitements ? "Ils disaient que la torture était inévitable" lors des interrogatoires, glisse-t-il. A l'origine, ce centre de sécurité avait été créé pour lutter contre les espions et protéger la "zone libérée" par les Khmers rouges. Duch reconnaît que les conditions de détention y étaient "inhumaines". Des médicaments absents, des rations alimentaires qui s'appauvrissent en 1974, où l'on ne servait plus qu'aux prisonniers "de la poussière de riz" - "On les maintenait en vie pour les interroger" - et des détenus enchaînés en permanence à une barre d'acier. Les parallèles avec S-21 sont saisissants, ce que le juge Lavergne tente de faire ressortir au fil de ses questions à l'accusé. En arrière-plan, les réponses de Duch au juge révèlent que, dès avant leur prise du pouvoir, les Khmers rouges étaient secoués dans leurs rangs par des conflits internes et que leur politique ne recevait visiblement pas l'assentiment de tous ses membres. L'interrogatoire de Duch se poursuit mardi 7 avril, et à sa suite, parties civiles, témoins et experts seront entendus devant la Chambre de première instance sur la question de M-13.
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