Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 15 juin 2009. Des photographies de victimes d'actes de torture à S-21 ont été projetées durant de longues minutes sur les écrans des CETC, les 15 et 16 juin, occultant les images de l'audience elle-même, au procès de Duch ©Stéphanie Gée On l'avait connu jusque-là toujours sous contrôle, maître de sa parole, de sa gestuelle et de ses expressions de visage. En abordant en audience, mardi 16 juin, les actes de torture commis à S-21, des fissures sont apparues dans la carapace du professeur. Quelques sanglots difficilement contenus et un revirement, la reconnaissance du recours, dans son centre de sécurité, à une méthode de torture, ce qu'il avait jusque-là formellement nié, même au cours de l'instruction. L'animal froid a laissé place à l'homme. L'interrogatoire de Duch par les juges sur le fonctionnement de S-21 s'est poursuivi avec intensité, avec le regret que les débats ne soient pas mieux filmés... [En raison d'un problème technique, le compte-rendu de l'audience du 16 juin n'a pu être publié que le 17 juin. Nous prions nos lecteurs d'accepter nos excuses pour ce retard]
Quatre formes de torture de base Au président de la cour qui l'interroge, Duch explique avoir favorisé la "méthode de la politique", qui consistait à questionner uniquement, plutôt que recourir immédiatement à la torture. Il en avait autorisé à S-21 quatre formes : les coups, les électrochocs, le versement d'eau dans les narines des détenus et la technique du sac plastique sur la tête. Il rappelle que les interrogateurs étaient répartis en quatre groupes, composés chacun de 5 ou 6 personnes : celui de la méthode froide (sans torture), de la méthode chaude (avec torture), de la "mastication" (interrogatoires interminables jusqu'à obtenir les aveux attendus) et un groupe spécial, dont la mission était d'interroger les personnalités importantes, celles qui intéressaient l'échelon supérieur. Après un interrogatoire préliminaire, selon le degré de coopération du prisonnier, celui-ci subissait des séances de plus en plus musclées, passant d'un groupe à l'autre. Après qu'une prisonnière eut été sexuellement abusée par un interrogateur, Duch avait décidé de mettre sur pied une équipe d'interrogatrices, qui s'occupaient des détenus de sexe féminin. S'il s'est montré clément envers l'interrogateur fautif, il dira plus tard avoir ressenti alors une énorme colère mais l'avoir maîtrisée pour ne pas devenir suspect aux yeux de ses supérieurs. Pour décourager les victimes, il n'était pas rare que des outils - tenaille ou encore larges couteaux - soient déployés devant elles. Une manière de procéder héritée tout droit de M-13, le centre de sécurité qu'avait auparavant dirigé Duch. Duch a déclaré ne pas avoir participé aux interrogatoires de prisonniers. Pourtant, l'annotation d'une confession d'un détenu de S-21 signale que Duch en a été le premier interrogateur. Et c'est écrit de la main de l'accusé lui-même. Ce dernier reconnaît son écriture mais raconte avoir ajouté son nom car son supérieur voulait que, pour cet interrogatoire, il y ait plus qu'un seul interrogateur mentionné ; et il avait donc ajouté son nom après coup. En effet, un seul interrogateur opérait à la fois car il n'y en avait pas assez et qu'il était difficile d'en former de bons, explique plus tard l'accusé. Duch craque "La torture était-elle systématiquement appliquée au cours des interrogatoires ?", lui demande le juge Nil Nonn. Dans la plupart des cas, oui, répond Duch, citant toutefois deux exceptions qu'il connaît : Koy Thuon, qui fut ministre khmer rouge du Commerce, et une autre personne dont il a du mal à prononcer le nom : l'éminent professeur Phung Ton, dont la veuve et la fille sont assises dans le prétoire, sur les sièges réservés aux parties civiles, et qu'il regarde attentivement. Déstabilisé, il craque. Sa voix s'étrangle, il renifle, et essaie sans succès de retenir ses larmes. Le président lui laisse une minute pour reprendre. Pour la première fois, il apparaît sincère. L'évocation du nom de son mari bouleverse Mme Phung et sa fille, tout autant que l'écroulement non affecté de Duch et son obstination, expliquent-elles plus tard, à se réfugier dans certains mensonges. Sur le point de s'effondrer, elles quittent la salle. Seule la fille reviendra plus tard prendre place. Depuis le début du procès, elles viennent assister à chacune des audiences. Duch, formateur en techniques interrogatoires Le président reprend l'interrogatoire. Il évoque les carnets retrouvés des interrogateurs de S-21 qui font état des instructions qu'ils reçoivent : "il faut frapper mais avec maîtrise", "frapper sans donner la mort"... Duch reconnaît que cela correspond à la formation qu'il leur donnait. Puis le président revient sur un autre document, le long passage à tabac d'une prisonnière jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse, et auquel il aurait pris part. Il réfute et ajoute : "Je ne pense pas qu'un tel d'événement ait pu avoir lieu à S-21". Et quid d'une bagarre qu'il aurait réclamée entre deux personnes ? Duch dit ne plus très bien se souvenir... Nil Nonn revient sur cet interrogateur que cite souvent Duch, et "qui aimait bien torturer". "J'étais satisfait de son travail. Il essayait d'obtenir mes faveurs en introduisant des techniques de torture chaudes..." L'accusé admet ensuite avoir protégé ceux de ses interrogateurs qui avaient la main un peu lourde. Si un prisonnier décédait des suites d'une séance de torture, il en faisait certes référence à ses supérieurs mais en demandant à ce qu'aucune sanction ne soit prise contre les responsables. Les effets de la torture expliqués doctement Au tour du juge Lavergne. "Qu'est-ce, qui selon vous, caractérise la torture ?" "Il m'est difficile de répondre. Je crois que c'est une question philosophique..." Le juge reformule sa question. "La principale caractéristique n'est-elle pas d'infliger des souffrances extrêmes à une personne qui est sous son contrôle ? Et quelles formes peut prendre la souffrance ?" Duch le paraphrase, ajoutant : "Il y avait un exercice de la force pour infliger de la douleur et des insultes proférées pour déstabiliser psychologiquement la victime afin qu'elle cède et passe aux aveux". Duch ne regarde plus en biais, fixant au loin un point, comme à son habitude. On le sent moins à l'aise, fatigué aussi. Le juge le pousse dans ses retranchements. "Avez-vous imaginé ce que pouvaient ressentir ces prisonniers ? Par exemple, quand on infiltrait de l'eau dans leur nez ?" L'accusé lui donne une réponse technique. "D'après les expériences des services policiers, quand l'estomac se remplit d'eau, le prisonnier vomit l'eau ingérée, parfois perd connaissance. Et quand il reprend connaissance, on poursuit l'interrogatoire, c'est comme cela qu'on faisait. A S-21, on ne l'a fait qu'une fois. [...] Mais cette technique éprouvée de l'ancien régime ne s'est pas avérée efficace quand on a voulu l'utiliser..." "Et que peut ressentir une personne dont la tête a été placée dans un sac plastique ?" "Son nez et sa bouche sont obstrués, et il a l'impression de suffoquer, de mourir..." Non, il n'a pas assisté à des séances de suffocation, et cette torture a été infligée à très peu de détenus, affirme Duch. Des techniques de torture additionnelles De retour de la pause de déjeuner, le juge Lavergne demande à Duch si la seule limite imposée à une bastonnade était que le détenu ne meure pas. L'accusé ajoute qu'il n'était pas conseillé de battre le prisonnier si cela pouvait interrompre l'interrogatoire, ou si cela pouvait l'affaiblir au point de ne plus pouvoir répondre aux questions, ce qui aurait prolongé l'interrogatoire. Ce qui comptait, c'était d'obtenir des aveux complets. Duch assure avoir passé un détenu à tabac une seule fois. "Est-ce facile de savoir quand il faut s'arrêter ?", questionne le magistrat. "Je pouvais contrôler mes émotions et mes actes, et je savais jusqu'où je pouvais aller dans la bastonnade. Il n'en était pas de même pour les jeunes interrogateurs, cela pouvait être extrême avec eux... [...] Je concède avoir commis de tels actes de torture et cela suscite en moi une émotion..." Duch pense-t-il qu'il existe des façons plus ou moins cruelles d'infliger la torture ? Oui, c'est pourquoi il avait introduit comme technique celle de forcer les prisonniers à se prosterner devant l'image d'un chien, ou devant un objet, pour les humilier. "Mais toutes les formes de torture constituent des actes criminels en soi", conclut-il. Plus tard, il lâchera : "Les victimes à S-21 ont beaucoup souffert, je le reconnais." S'il n'a pas assisté à des séances d'électrocution - un procédé dont on lui a rendu compte "ultérieurement", après le 6 janvier 1979, lors de la fuite devant l'arrivée des troupes vietnamiennes, précisera-t-il - il sait que cela a été pratiqué sur les parties génitales des victimes et les a rendues impuissantes. Comme autres tortures, il reconnaîtra qu'une fois, un détenu a été forcé de manger des excréments. Mais quand un tableau du peintre Vann Nath, survivant de S-21, est présenté à l'écran, montrant un prisonnier suspendu à une potence et un autre dont la tête est plongée dans une jarre remplie d'eau, il déclare que cette image présente "des modes de torture éloignées de la réalité". Tout comme, ajoute-t-il, l'idée que l'on jetait des enfants par-dessus les étages. "Cela n'a jamais été fait !" Duch, le meilleur dans le travail policier Le juge français lui rappelle qu'en avril dernier [2009], il avait déclaré en audience être meilleur que son prédécesseur, Nath, dans la pratique des interrogatoires. Duch s'explique, une réponse que reformule le magistrat : "Vous étiez donc le meilleur dans le travail purement policier, c'est-à-dire l'obtention du renseignement. Ce qui faisait la qualité des confessions, c'etait leur contenu et non pas la façon dont on interrogeait les gens". Les interrogatoires : Duch dit ne pas y avoir assisté La juge Cartwright prend la relève. Les auteurs de nombreuses confessions avouent leur appartenance à la CIA ou encore au KGB. Etait-ce là le résultat d'une instruction passée aux interrogateurs ? Le terme CIA, Duch leur a effectivement appris. Son supérieur s'étonnait de ne pas trouver de membres de la CIA à S-21 alors que l'un d'eux avait été débusqué au Secteur 32. L'accusé dit alors avoir demandé à ses interrogateurs de rechercher les agents de la CIA tapis parmi les prisonniers qu'il recevait et de suggérer aux détenus cette appartenance. Peu après, il confesse que les enfants incarcérés n'ont pas échappé aux séances de torture et qu'il n'avait mis en place aucune politique visant à les protéger de tels traitements. Pour ce qui concerne les interrogatoires, Duch répète n'avoir pratiquement rien vu et pour cause, justifie-t-il, il ne se rendait pas dans les salles d'interrogatoires, cette tâche de supervision étant confiée à son adjoint, Hor. L'accusé a reconnu que la pratique consistant à arracher les ongles des prisonniers a eu cours à S-21 mais, précise-t-il, quand il l'a appris, il a demandé à ce que cette torture cesse immédiatement. "Comment pouviez-vous être sûr qu'il n'y a pas eu d'autres cas de viol ou de sévices sexuels commis à S-21 [outre le viol d'une prisonnière] ?", lui demande la juge néo-zélandaise. "J'étais sûr que si cela s'était produit, je l'aurais su." "Etes-vous honteux aujourd'hui ?" "Je ne le nie pas." "A l'époque, vous essayiez seulement de faire votre travail..." "Ce n'est pas seulement de la lâcheté. C'est un fait, j'ai trahi mes amis car j'avais peur pour ma propre vie", répète-t-il, en écho à ses propos de la veille. Duch reconnaît la pratique des prélèvements sanguins Nil Nonn oriente l'interrogatoire sur les expérimentations médicales pratiquées sur les prisonniers. Duch résume : des prisonniers vivants ont été utilisés à des fins de formation anatomique pour le personnel médical fraîchement recruté ; du sang a été prélevé sur nombre d'entre eux, en quantité importante au point qu'une centaine de détenus en sont morts ; et certains ont servi de cobayes pour tester de nouveaux médicaments. Le juge Lavergne relève plus tard que l'accusé revient ainsi sur ce qu'il a dit au cours de l'instruction. Jusqu'à ce jour en effet, Duch ne reconnaissait pas la pratique des prélèvements de sang mais la mémoire semble lui revenir. "Je me suis souvenu que mon supérieur m'avait appelé pour me dire que le sang prélevé servait à alimenter en sang les soldats blessés et qu'il fallait bien sélectionner les personnes dont on allait prendre le sang pour éviter toute infection." Et Duch de conclure : "Je ne nie pas que je n'ai pas vu tout cela mais je ne pouvais rien faire. Si j'en avais parlé, on m'aurait accusé de ne pas avoir de position de classe !" Contre toute attente, Duch explique alors que, lorsqu'il a reçu l'ordre de Nuon Chea de tester des pilules, en fait du poison, sur des détenus de S-21, il a "discrètement" remplacé la poudre contenue dans les capsules par du Paracétamol réduit en poudre. Et il n'en a pas même parlé à sa femme, ajoute-t-il. "Ainsi, il n'y avait pas de danger à administrer ces pilules à quelqu'un." Et pour finir, il déclare : "Si j'avais donné ces cachets tels quels et qu'ils en étaient morts, ils seraient alors morts de ma main. Or je ne voulais pas être impliqué directement dans l'assassinat de ces personnes."
Une répartition des temps de parole entre parties La Chambre de première instance a décidé d'attribuer 3 heures aux co-procureurs, 3 heures aux avocats des parties civiles et 4 heures à la défense pour interroger l'accusé sur le fonctionnement de S-21. Les co-procureurs ont regretté ne pas disposer de plus de temps pour approfondir les questions et auraient souhaité que l'on revienne à l'ancienne méthode : chaque partie annonce, avant de prendre la parole, le temps dont elle a besoin. Sur ce, le co-avocat international de Duch a dénoncé l'absence d'équité, la défense n'obtenant "qu'à peine un peu plus de la moitié du temps de ses contradicteurs". "Je voudrais de temps en temps que, dans ce procès, on se rappelle que même lorsqu'on est accusé des crimes les plus graves, on a le droit à une défense équitable", s'est indigné Me Roux. Des observations auxquelles a objecté le co-procureur international, qui a souligné que les différentes parties avaient différents rôles à jouer et que l'accusation et les parties civiles ne se substituaient pas, la première ayant, elle, le devoir de prouver le bien-fondé des chefs d'inculpation retenus contre l'accusé.
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